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pardon du meurtre qu'ils avoient commis, et nous remirent un Espagnol qu'ils avoient fait esclave. Ils nous assurèrent même du désir qu'ils avoient de se réunir dans une peuplade, et d'embrasser la loi chrétienne : mais dans le temps qu'ils nous donnoient ces assurances, ils ne cherchoient qu'à nous tromper; car ils nous protestèrent qu'ils n'avoient d'esclave que ce seul Espagnol, et nous apprîmes dans la suite qu'ils en avoient encore trois autres. Notre amitié s'étant renouvelée, nous vîmes paroître vingt de leurs canots qui se suivoient file à file. Ils montèrent les uns après les autres dans notre barque, pour recevoir les petits présens que nous leur fimes. Peu après leurs caciques vinrent nous apporter des fruits, et nous donnèrent un canot fort propre. Nous ne crûmes pas néanmoins devoir nous fier à des peuples dont nous avions éprouvé si souvent la perfidie et l'inconstance, et qui ne tiennent leur parole qu'autant qu'ils y trouvent leur intérêt. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que cette nation, qui ne compte guère que quatre cents hommes capables de porter les armes, s'étend sur tout le fleuve Paraguay. Une partie se répand à environ deux cents lieues sur le fleuve ou sur la terre depuis le lac des Xarayes; l'autre partie rôde sans cesse vers la ville de l'Assomption, pillant tout ce qui tombe sous leurs mains, faisant des esclaves de ceux qu'ils rencontrent, s'ils ne sont bien en garde contre leurs embuscades, ou bien se liguant avec les Guaicurus, pour attaquer les Espagnols à force ouverte. La vie errante et vagabonde qu'ils mènent n'est pas un moindre obstacle à leur conversion que leur caractère perfide et volage. Ils ne peuvent être long-temps sous le même ciel : aujourd'hui sur la terre ferme, demain dans quelque île, ou se dispersant sur le fleuve, ils ne peuvent guère vivre d'une autre manière, ne subsistant que de la chasse ou de la pêche, qui ne se trouvent pas toujours dans le même lieu.

« Nous poursuivîmes assez tranquillement notre route; mais le 2 décembre nous fûmes à deux doigts de la mort. Il s'éleva un vent furieux qui, poussant notre barque avec violence, la fit sauter de rochers en rochers. Elle devoit se briser en mille pièces, et nous devions mille fois périr ; cependant elle ne reçut aucun dommage. Nous nous crûmes redevables de notre conservation à une protection spéciale de la très-sainte Vierge, que nous invoquions plusieurs fois chaque jour. Après avoir échappé à ce danger, et en avoir rendu grâces à Dieu et à la sainte Vierge notre protectrice, le père supérieur fit prendre le devant à une de nos barques, ordonnant qu'elle allât à toutes voiles et à force de rames, et fit toute la diligence qui seroit possible pour transporter au plus vite à la ville de l'Assomption le père de Neuman, que la dysenterie dont il fut attaqué avoit réduit à l'extrémité. Pour nous, ce ne fut que le 17 que nous y arrivâmes. Le gouverneur de la ville, toute la noblesse et le peuple en foule vinrent nous recevoir au sortir de nos barques, et voulurent absolument nous conduire jusqu'au collége. Il n'y avoit qu'une heure que nous y étions arrivés, lorsque le père de Neuman finit sa carrière, et alla recevoir la récompense de ses travaux. Les chanoines de, la cathédrale, les ecclésiastiques, les religieux et tous les corps de la ville honorèrent ses obsèques de leur présence, le regardant comme un martyr de la charité, et du zèle dont il avoit toujours brûlé pour la conversion des infidèles. Le 9, nous partîmes de la ville de l'Assomption pour nous rendre à nos chères missions des Guaranis, où nous arrivâmes le 4 de février. Ainsi se termina notre voyage, qui dura neuf mois, et où nous perdimes seize néophytes qui nous accompagnoient, et qui nous furent enlevés par le défaut de vivres et par la dysenterie. » On a fait, pour découvrir ce chemin, quelques tentatives qui n'ont eu d'autre succès que de procurer au père de Arce

et au père Blende une mort glorieuse. Je suis avec res

pect, etc.

RELATION DU VOYAGE DU PÈRE FLORENTIN,

DE BOURGES,

MISSIONNAIRE - CAPUCIN AUX INDES ORIENTALES, PAR LE PARAGUAY, LE CHILI, LE PÉrou, etc.

Ce fut du Port-Louis, le 20 avril de l'année 1711, que je mis à la voile pour les Indes. Divers incidens me conduisirent à Buenos-Ayres; comme c'est de là que commence la route extraordinaire que je fus contraint de prendre pour me rendre à la côte de Coromandel, c'est de là aussi que doit proprement commencer la relation de mon voyage.

A mon arrivée à Buenos-Ayres, je me trouvai plus éloigné de la côte de Coromandel, terme de ma mission, que lorsque j'étois en France; cependant j'étois dans l'impatience de m'y rendre, et je ne savois à quoi me déterminer, lorsque j'appris qu'il y avoit plusieurs navires françois à la côte du Chili et du Pérou. Il me falloit faire environ sept cents lieues par terre pour me rendre à la Conception, ville du Chili, où les vaisseaux françois devoient aborder. La longueur du chemin ne m'effrayoit point, dans l'espérance que j'avois d'y trouver quelque vaisseau, qui de là feroit voile à la Chine, et ensuite aux Indes orientales. Comme je me disposois à exécuter mon dessein, deux gros navires, que les Castillans appellent navios de registro, abordèrent au port; ils portoient un nouveau gouverneur pour Buenos-Ayres, avec plus de cent missionnaires jésuites, et quatre de nos soeurs capucines qui alloient prendre possession d'un nouveau monastère qu'on leur avoit

fait bâtir à Lima. Je crus d'abord que la Providence m'offroit une occasion favorable d'aller au Callao, qui n'est éloigné que de deux lieues de Lima ; c'est de ce port que les vaisseaux françois vont par la mer du Sud à la Chine, et il me sembla que j'y trouverois toute la facilité que je souhaitois pour aller aux Indes. Mais quand je fis réflexion aux préparatifs qu'on faisoit pour le voyage de ces bonnes religieuses, à la lenteur de la voiture qu'elles prenoient, au long séjour qu'elles devoient faire dans toutes les villes de leur passage, je revins à ma première pensée, et je résolus d'aller par le plus court chemin à la Conception.

Après avoir rendu ma dernière visite aux personnes que le devoir et la reconnoissance m'obligeoient de saluer, je partis de Buenos-Ayres vers la fin du mois d'août de l'année 1712, et au bout de huit jours j'arrivai à Santa- Fe; c'est une petite bourgade éloignée d'environ soixante lieues de Buenos-Ayres; elle est située dans un pays fertile et agréable, le long d'une rivière qui se jette dans le grand fleuve de la Plata. Je n'y demeurai que deux jours, après quoi je pris la route de Corduba. J'avois déjà marché pendant cinq jours, lorsque les guides qu'on m'avoit donnés à Santa Fe disparurent tout à coup; j'eus beau les chercher, je n'en pus avoir aucune nouvelle; le peu d'espérance qu'ils eurent de faire fortune avec moi, les détermina sans doute à prendre parti ailleurs. Dans l'embarras où me jeta cet accident au milieu d'un pays inconnu, et où je ne trouvois personne qui pût m'enseigner le chemin que je devois tenir, je pris la résolution de retourner à Santa-Fe, ayant soin de ne pas m'écarter du sentier qui me paroissoit le plus battu. Après trois grandes journées, je me trouvai à l'entrée d'un grand bois; les traces que j'y remarquai me firent juger que c'étoit le chemin de Santa-Fe. Je marchai quatre jours, et je m'enfonçai de plus en plus dans d'épaisses forêts sans y voir aucune

issue. Comme je ne rencontrois personne dans ces bois déserts, je fus tout à coup saisi d'une frayeur qu'il ne m'étoit pas possible de vaincre, quoique je misse toute ma confiance en Dieu. Il étoit difficile que je retournasse sur mes pas, à moins que de m'exposer au danger de mourir de faim et de misère; mes petites provisions étoient consommées, et je savois que je ne trouverois rien dans les endroits où j'avois déjà passé, au lieu que dans ces bois, je trouvois des ruisseaux et des sources dont les eaux étoient excellentes, quantité d'arbres fruitiers, des nids d'oiseaux, des œufs d'autruche et même du gibier dans les endroits où l'herbe étoit plus épaisse et plus haute. Je ne croirois pas, si je n'en avois été témoin, combien il se trouve de gibier dans ces vastes plaines qui sont du côté de Buenos-Ayres et dans le Tucuman. Ceux qui font de longs voyages dans ce pays se servent ordinairement de chariots. Ils en mènent trois ou quatre, plus ou moins, selon le bagage et le nombre de domestiques qu'ils ont à leur suite. Ces chariots sont couverts de cuir de boeuf; celui sur lequel monte le maître est plus propre; on y pratique une petite chambre, où se trouvent un lit et une table; les autres chariots portent les provisions et les domestiques. Chaque chariot est traîné par de gros bœufs. Le nombre prodigieux qu'il y a de ces animaux dans le pays, fait qu'on fait qu'on ne les épargne pas. Bien que cette voiture soit lente, on ne laisse pas de faire dix à douze grandes lieues par jour; on ne porte guère d'autres provisions que du pain, du biscuit, du vin, et de la viande salée; car pour ce qui est de la viande fraîche, on n'en manque jamais sur la route; il y a une si grande quantité de bœufs et de vaches, qu'on en trouve jusqu'à trente, quarante, et quelquefois cinquante mille, qui errent ensemble dans ces immenses plaines. Malheur au voyageur qui se trouve engagé au milieu de cette troupe de bestiaux! il est souvent trois ou quatre jours à s'en dé

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