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voit les Cordillères: on me répondit que l'on pouvoit à la rigueur tenir cette route, mais qu'elle étoit trèsdifficile et très-dangereuse, à cause des neiges dont ces montagnes sont toujours couvertes, et que les Espagnols ne la prenoient jamais, aimant mieux faire un long détour que de s'exposer aux dangers d'un chemin si peu praticable. L'envie que j'avois de me rendre promptement au Chili, me détermina à prendre le chemin le plus court, bien qu'il fût le plus difficile ; je faisois réflexion que nous étions au mois de décembre, qui est le temps d'été dans ces contrées méridionales; qu'étant en Europe, j'avois passé les Alpes et les Pyrénées, et que les Cordillères ne seroient peut-être pas plus difficiles à traverser ; que d'ailleurs, allant à pied, je pourrois passer aisément par des endroits inaccessibles aux gens à cheval. Je communiquai mon dessein au révérend père recteur du collége, qui fit tout ce qu'il put pour m'en détourner; il vouloit que j'attendisse le départ des missionnaires qui devoient passer dans deux mois au Chili; le voyage m'eût été plus agréable; mais comme j'étois pressé, je persévérai dans ma première résolution.

Les deux premières journées ne furent pas fort rudes; mais quand j'eus pénétré plus avant dans ces montagnes, j'y trouvai des difficultés presque insurmontables; il me falloit parfois grimper sur des montagnes escarpées et toutes couvertes de neige, et ensuite me laisser glisser sur la neige dans des vallons où je n'apercevois nul sentier. Enfin, après des fatigues incroyables, que j'eus à essuyer durant sept jours, je me trouvai au-delà des Cordillères. Je marchai droit à Santiago, dont je n'étois éloigné que de quatre lieues, et que depuis deux jours j'avois aperçu du sommet des plus hautes montagnes. Après avoir traversé un lac, partie à gué, partie à la nage, j'entrai dans une belle jacra. Je fus agréablement

surpris d'y trouver un père jésuite, qui me donna toutes sortes de marques d'amitié; mais il fut bien plus surpris lui-même, lorsque, lui ayant remis une lettre du père recteur de Mendoza, il connut par la date qu'il n'y avoit que huit jours que je n'étois parti. Cette jacra appartenoit au collége de Santiago. Il y a une petite église fort propre pour les nègres et les esclaves, qui forment un village de trois à quatre cents personnes : le père a soin de leur instruction, et il a pour compagnon un frère qui veille à leur travail. Après m'y être reposé deux jours, je me mis en chemin pour Santiago.

Santiago est la capitale du royaume de Chili; elle est grande, bien peuplée, située dans une plaine agréable, laquelle est arrosée d'une belle rivière, et d'un grand nombre de ruisseaux qui rendent les terres fertiles. Outre les fruits particuliers au pays, tous ceux qu'on y a transportés d'Europe y viennent parfaitement bien. La douceur du climat, la commodité du commerce, la fertilité des terres, qui fournissent tout ce qu'on peut souhaiter pour les délices de la vie, y ont attiré plusieurs familles espagnoles qui y ont fixé leur séjour. Les rues sont larges et bien alignées, les maisons solidement bâties et commodes. Il y a un siége épiscopal, un chapitre et plusieurs communautés religieuses. La première chose que je fis en arrivant dans la ville, fut de rendre mes respects à monsieur l'évêque; il me témoigna beaucoup de bonté, et donna ordre qu'on me préparât une chambre dans son palais. Les amitiés de ce grand prélat redoublèrent, quand il sut le sujet de mon voyage. Le lendemain je rendis visite aux pères jésuites, qui ont un collége et une maison de noviciat dans la ville. Je n'y fis pas un long séjour, parce que j'appris que trois vaisseaux françois étoient arrivés à la Conception, qui est à cent lieues de Santiago. Je m'y rendis en douze jours. Ce pays me parut un

des plus beaux et des plus fertiles que j'aie encore vus.

La Conception étoit autrefois la capitale du Chili : c'est une petite ville située dans le fond d'une grande baie, où les vaisseaux sont en sûreté. Une île que la nature a formée au milieu de la baie, les met à l'abri de la fureur des flots et des vents. Je trouvai dans le port les trois vaisseaux dont on m'avoit parlé; mais comme ils ne faisoient que d'arriver, ils n'étoient pas sitôt prêts à remettre à la voile. C'est ce qui m'engagea à aller à Valparayso, où l'on m'assura qu'il y avoit un navire qui étoit sur son départ pour le Pérou. Si j'avois été bien instruit lorsque j'étois à Santiago, je me serois épargné bien des fatigues; car Valparayso n'en est éloigné que d'environ vingt lieues, et j'en fis deux cents pour m'y rendre. J'y trouvai effectivement le vaisseau déjà tout chargé, et qui se préparoit à partir. Lorsque nous fûmes à quarante lieues de ce port, une chaloupe qui sortoit de la rade de Pisco vint droit à notre bord : elle étoit envoyée par le capitaine d'un navire françois, appelé le Prince des Asturies, qui avoit mouillé dans cette rade. J'appris d'un officier qui étoit dans la chaloupe, qu'un vaisseau françois, nommé l'Éclair, commandé par M. Boislorée, devoit incessamment se rendre à Pisco, d'où il passeroit au Callao pour aller ensuite à Canton ; c'est ce qui me porta à aller à Pisco pour l'y attendre ; il arriva quelques jours après, et m'ayant promis de me faire donner avis à Lima du jour de son départ du Callao, je m'embarquai dans un petit bâtiment espagnol qui faisoit voile pour ce port.

Le Callao est le principal et le plus fameux port de toute l'Amérique méridionale; c'est le rendez-vous général de tous les négocians de ces vastes provinces. Il n'est éloigné que de deux lieues de Lima, qui est la capitale du Pérou, et le centre de tout le commerce de ce royaume et de celui du Chili. Les Espagnols y ont bâti une petite ville

le long du rivage; elle est entourée d'une muraille de pierres de taille, garnie de plusieurs pièces d'artillerie, toutes de fonte. Il y a un gouverneur et une garnison de cinq cents hommes, entretenue par le roi d'Espagne. A peine fûmes-nous arrivés au port du Callao, que je pris la route de Lima. Cette ville, la plus riche du Nouveau-Monde, a deux lieues de circuit; elle est située à deux lieues de la mer, au milieu d'un vallon, le plus étendu et le plus beau de tous ceux qui sont le long de cette côte. Elle n'est fermée que d'une muraille de terre. Une petite rivière qui descend des montagnes coule auprès des murs, et sépare la ville du faubourg. Les eaux de cette rivière, qu'on conduit par des canots dans les vallons, rendent la terre fertile et agréable; sans quoi elle seroit sèche et stérile, ainsi qu'il arrive dans toutes les plaines du Pérou qui manquent de ce secours. Il ne pleut jamais le long de cette côte. Cette capitale du Pérou est trèsagréable, et par sa situation, et par la douceur du climat, et par le grand nombre de maisons religieuses et d'églises, qui sont magnifiques et richement ornées. Le plan en est régulier; les rues y sont larges et tirées au cordeau; les maisons, quoique d'un seul étage', sont spacieuses, bien bâties et très-commodes. Elles étoient autrefois plus élevées ; mais le furieux tremblement de terre qui renversa presque toute la ville, sur la fin du siècle passé, a fait prendre aux habitans la précaution de les construire plus basses. Il s'en faut bien que cette ville soit peuplée à proportion de son étendue : on n'y compte pas plus de trente-cinq à quarante mille âmes. Aussitôt que j'y arrivai, j'allai rendre mes devoirs au vice-roi. C'étoit l'évêque de Quito qui en faisoit les fonctions le vice-roi étoit mort, aussi bien que l'archevêque de Lima, qui est vice-roi né, quand celui qui a été établi par la cour d'Espagne vient à mourir. Au défaut de l'un et de

l'autre, la vice-royauté tombe à l'évêque de Quito, jusqu'à ce que celui qu'il plaît à sa majesté catholique de nommer pour ce poste soit venu en prendre possession. Ce prélat me fit un accueil très - favorable, et, après m'avoir retenu deux jours dans son palais, il me permit d'aller loger chez les pères jésuites, dont il me fit de grands éloges.

que

les

Outre le collége que ces pères ont au Callao, ils ont encore quatre maisons à Lima; savoir, la maison professe, le collége, qui est fort beau, le noviciat et la paroisse des Indiens, qui est à l'une des extrémités de la ville, et que l'on nomme el Cercado. C'est là jeunes prêtres qui ont achevé leurs études font une troisième année de noviciat. J'allai d'abord à la maison professe, où le révérend père provincial me combla d'honnêtetés: après y avoir demeuré trois jours, je lui témoignai que, voulant profiter du loisir et du repos que j'avois, mon dessein étoit de faire une retraite de huit jours : il me répondit obligeamment que j'étois le maître de choisir entre les quatre maisons de la compagnie celle qui m'agréeroit davantage, et que j'y pouvois rester autant de temps qu'il me plairoit. Je choisis la maison du noviciat; mais, avant que de m'y retirer, le révérend père recteur du collége m'invita à passer quelques jours chez lui. Je fus charmé de l'ordre et de la régularité de cette grande communauté, composée de plus de cent personnes, dont la plupart sont de jeunes étudians. Leur application à l'étude ne diminuoit rien de leur piété et de leur ferveur. Je demeurai trois jours au collége, et j'allai ensuite me renfermer dans le noviciat. La modestie, la piété, le silence et la régularité de ces fervens novices, que j'avois tous les jours devant les yeux, me rappeloient sans cesse le souvenir de mes premières années de religion; et les saintes réflexions qu'ils me donnoient lieu de faire, m'hu

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