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on ne me disoit rien de trop; je me suis convaincu par moi-même de la vérité du fait. Quand nous partîmes d'une forteresse située à plus de trente lieues de l'embouchure, dans un endroit où la largeur du fleuve est moindre que partout ailleurs, nous perdimes la terre de vue avant d'arriver au milieu, et nous naviguâmes un jour entier sans découvrir l'autre bord. Arrivé à Buenos-Ayres, je suis monté souvent sur une montagne très-élevée par un temps fort serein, sans rien découvrir qu'un horizon terminé par l'eau. A la vérité le fleuve de la Plata est d'une profondeur peu proportionnée à sa largeur; outre cela il est rempli de bancs de sable fort dangereux, sur lesquels on ne trouve guère que quatre ou cinq brasses d'eau. Le plus périlleux est à l'embouchure, et on le nomme le banc anglois. J'ignore ce qui l'a fait appeler ainsi; cela 1 vient peut-être de ce que les Anglois l'ont découvert les premiers, ou de ce qu'un vaisseau de leur nation y a échoué. Quoi qu'il en soit, notre capitaine ne connoissoit la Plata que sous le nom redoutable d'Enfer des Pilotes: ce n'étoit pas sans raison; car ce fleuve est en effet plus dangereux que la mer même en courroux. En pleine mer, quand les vents se déchaînent, les vaisseaux n'ont pas beaucoup à craindre, à moins qu'ils ne rencontrent dans leur route quelque rocher à fleur d'eau. Mais sur la Plata on est sans cesse environné d'écueils; d'ailleurs les eaux s'y élevant davantage qu'en haute mer, le navire court grand risque, à cause du peu de profondeur, de toucher le fond et de s'ouvrir, en descendant de la vague en furie dans l'abîme qu'elle creuse en s'élevant. Nous n'entrâmes dans le fleuve qu'aux approches de la nuit; mais, grâce à l'habileté du pilote, la navigation fut si heureuse, que nous abordâmes beaucoup plus tôt que nous ne pensions à l'île de los Lobos (île des Loups). Quoique nous y ayons séjourné quelque temps, je n'ai cependant rien de

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particulier à vous en écrire, sinon qu'elle n'est pour ainsi dire habitée que par des loups marins. Lorsque ces animaux aperçoivent un bâtiment, ils courent en foule au devant de lui, s'y accrochent, en considèrent les hommes avec attention, grincent des dents, et se replongent dans l'eau; ensuite ils passent et repassent continuellement devant le navire, en jetant des cris dont le son n'est point désagréable à l'oreille; et lorsqu'ils ont perdu le bâtiment de vue, ils se retirent dans leur ile, ou sur les côtes voisines. Vous vous imaginez peut-être que la chasse de ces animaux est fort dangereuse. Je vous dirai qu'ils ne sont ni redoutables par leur férocité, ni difficiles à prendre d'ailleurs ils s'enfuient aussitôt qu'ils aperçoivent un chasseur armé. Leur peau est très-belle et très - estimée pour la beauté de son poil qui est ras, doux et de longue durée. J'ai vu encore dans le fleuve de la Plata un poisson qu'on appelle viagros. Il a quatre longues moustaches; sur son dos est un aiguillon dont la piqûre est extrêmement dangereuse; elle est même mortelle lorsqu'on n'a pas soin d'y remédier promptement. Cet aiguillon paroît cependant foible; mais on en jugeroit mal si l'on n'examinoit que les apparences. Voici un trait qui peut vous en donner une idée. Ayant pris un de ces poissons, nous le mimes sur une table épaisse d'un bon doigt; il la perça de part en part avec une facilité qui nous surprit tous également. Le reste du voyage fut on ne peut pas plus satisfaisant.

Après une navigation agréable et tranquille, nous nous trouvâmes à la vue de Buenos-Ayres, d'où je vous écris. Cette ville est, je crois, sous le trente-deuxième degré de latitude méridionale. On y respire un air assez tempéré, quoique souvent un peu trop rafraîchi par les vents qui règnent sur le fleuve de la Plata. Les campagnes des environs n'offrent que de vastes déserts, et l'on n'y trouve que quelques cabanes répandues çà et là, mais toujours

fort éloignées les unes des autres. Le pêcher est presque le seul arbre fruitier que l'on voie aux environs de Buenos-Ayres. La vigne ne sauroit y venir à cause de la multitude innombrable de fourmis dont cette terre abonde; ainsi l'on ne boit dans ce pays d'autre vin que celui qu'on y fait venir d'Espagne par mer, ou par terré de Mendoza, ville du Chili, assise au pied des Cordillères, à trois cents lieues de Buenos-Ayres. A la vérité ces déserts arides et incultes dont je viens de vous parler sont peuplés de chevaux et de boeufs sauvages. Quelques jours après mon arrivée à Buenos-Ayres, un Indien vendit à un homme de ma connoissance huit chevaux pour un baril d'eau-devie: encore auroient-ils été fort chers s'ils n'eussent été d'une extrême beauté; car on en trouve communément à six ou huit francs. On peut même en avoir à meilleur marché; mais alors il faut aller les chercher à la campagne, où les paysans en ont toujours un grand nombre à vendre. Les bœufs ne sont pas moins communs; pour s'en convaincre, on n'a qu'à faire attention à la quantité prodigieuse de leurs peaux qui s'envoient en Europe. Vous ne serez pas fàché, mon révérend père, de savoir la manière dont on les prend. Une vingtaine de chasseurs à cheval s'avancent en bon ordre vers l'endroit où ils prévoient qu'il peut y en avoir un certain nombre; ils ont en main un long bâton armé d'un fer taillé en croissant et bien aiguisé; ils se servent de cet instrument pour frapper les animaux qu'ils poursuivent, et c'est ordinairement aux jambes de derrière qu'ils portent le coup, mais toujours avec tant d'adresse, qu'ils ne manquent presque jamais de couper le nerf de la jointure. L'animal tombe bientôt à terre sans pouvoir se relever. Le chasseur, au lieu de s'y arrêter, poursuit les autres, et, frappant de la même manière tous ceux qu'il rencontre, il les met hors d'état de fuir; de sorte qu'en une heure de

temps, vingt hommes peuvent en abattre sept à huit cents. Lorsque les chasseurs sont las, ils descendent de cheval, et, après avoir pris un peu de repos, ils assomment les bœufs qu'ils ont terrassés, en emportent la peau, la langue et le suif, et abandonnent le reste aux corbeaux, qui sont ici en si grande quantité que l'air en est souvent obscurci. On feroit beaucoup mieux d'exterminer les chiens sauvages, qui se sont prodigieusement multipliés dans le voisinage de Buenos-Ayres. Ces animaux vivent sous terre dans des tanières faciles à reconnoître par les tas d'ossemens que l'on aperçoit autour. Comme il est fort à craindre que, les boeufs sauvages venant à leur manquer, ils ne se jettent sur les hommes mêmes, le gouverneur de Buenos-Ayres avoit jugé cet objet digne de toute son attention. En conséquence il avoit envoyé à la chasse de ces chiens carnassiers des soldats qui en tuèrent beaucoup à coups de fusil; mais, au retour de leur expédition, ils furent tellement insultés par les enfans de la ville qui les appeloient vainqueurs de chiens, qu'ïls n'ont plus voulu retourner à cette espèce de chasse.

Je vous ai dit que le fleuve de la Plata étoit un des plus dangereux de l'Inde; l'Uraguay, qui n'en est séparé que par une pointe de terre, ne l'est pas moins : il est vrai qu'il n'est point rempli de bancs de sable, comme le premier; mais il est semé de rochers cachés à fleur d'eau, qui ne permettent point aux bâtimens à voiles d'y naviguer. Les balses sont les seules barques qu'on y voie, et les seules qui n'y courent aucun risque à cause de leur légèreté. Ce fleuve est, à ce qu'on dit, très-poissonneux. On y trouve des loups marins, et une espèce de porc, appelé capigua, du nom d'une herbe que cet animal aime beaucoup. Il est d'une familiarité excessive, et cette familiarité même le rend fort incommode à ceux qui veulent le nourrir. Les deux bords du fleuve sont presque couverts

de bois, de palmiers et d'autres arbres assez peu connus en Europe, et qui conservent toute l'année leur verdure. On y trouve des oiseaux en quantité. Je ne m'arrêterai point à vous faire la description de tous ceux que j'y ai vus. Je ne vous parlerai que d'un seul, non moins remarquable par sa petitesse que par la beauté de son plumage. Cet oiseau (le colibri) n'est pas plus gros qu'un roitelet; son cou est d'un rouge éclatant, son ventre d'un jaune tirant sur l'or, et ses ailes d'un vert d'émeraude. Il a les yeux vifs et brillans, la langue longue, le vol rapide, et les plumes d'une finesse qui surpasse tout ce que j'ai vu en ce genre de plus doux et de plus délicat. Cet oiseau, dont le ramage m'a paru beaucoup plus mélodieux que celui du rossignol, est presque toujours en l'air, excepté le matin et le soir, temps auquel il suce la rosée qui tombe sur les fleurs, et qui est, dit-on, sa seule nourriture. Il voltige de branche en branche tout le reste de la journée, et lorsque la nuit tombe, il s'enfonce dans un buisson, ou se perche sur un cotonnier pour y prendre du repos. Cet oiseau conserve encore tout son éclat après sa mort; et comme il est extraordinairement petit, les femmes des sauvages s'en font des pendans d'oreilles, et les Espagnols en envoient souvent à leurs amis dans des lettres.

Ces bois dont je viens de vous parler sont remplis de cerfs, de chevreuils, de sangliers et de tigres. Ces derniers sont beaucoup plus grands et plus féroces que ceux d'Afrique. Quelques Indiens m'apportèrent, il y a huit jours, la peau d'un de ces animaux ; je la fis tenir droite, et je pus à peine, même en haussant le bras, atteindre à la gueule de l'animal. Il est vrai qu'il étoit d'une taille extraordinaire; mais il n'est pas rare d'en trouver de semblables. Ordinairement ils fuient lorsqu'ils aperçoivent des chasseurs. Cependant, aussitôt qu'ils se sentent frappés d'une balle ou d'un trait, s'ils ne tombent pas morts

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