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les parens jugent si c'est un homme de cœur et s'il mérite d'obtenir leur fille en mariage. Il y a beaucoup d'Indiens qui n'ont point d'autre lit que la terre ou quelques ais, sur lesquels ils étendent une natte de jone et la peau des animaux qu'ils ont tués. Ils se croient fort heureux lorsqu'ils peuvent se procurer un hamac; c'est une espèce de filet, suspendu entre quatre pieux; quand la nuit arrive, ils le suspendent à des arbres, pour y prendre leur repos. L'orateur romain dit quelque part, qu'il n'y a aucun peuple dans le monde qui ne reconnoisse un Être suprême, et qui ne lui rende hommage. Ces paroles se vérifient parfaitement bien à l'égard de certains peuples du Paraguay, peuples grossiers et barbares, dont quelques-uns, à la vérité, ne rendent aucun culte à Dieu, mais qui sont persuadés de son existence, et qui le craignent beaucoup. Ils sont également persuadés que l'âme ne périt point avec le corps; du moins je l'ai jugé ainsi par le soin avec lequel ils ensevelissent leurs morts. Ils mettent auprès d'eux des vivres, un arc, des flèches et une massue, afin qu'ils puissent pourvoir à leur subsistance dans l'autre vie, ct que la faim ne les engage pas à revenir dans le monde pour tourmenter les vivans. Ce principe, universellement reçu parmi les Indiens, est une grande utilité pour les conduire à la connoissance de Dieu. Du reste, la plupart s'embarrassent très-peu de ce que deviennent les âmes après la mort. Les Indiens donnent à la lune le titre de mère, et l'honorent en cette qualité. Lorsqu'elle s'éclipse, on les voit sortir en foule de leurs cabanes, en poussant des cris et des hurlemens épouvantables, et lancer dans l'air une quantité prodigieuse de flèches pour défendre l'astre de la nuit des chiens qu'ils croient s'être jetés sur lui pour le déchirer. Plusieurs peuples de l'Asie, quoique civilisés, pensent sur les éclipses de lune à peu près comme les sauvages de l'Amérique. Quand il tonne, ces nations s'ima

ginent que l'orage est suscité par l'àme de quelqu'un de leurs ennemis morts, qui veut venger la honte de sa défaite. Les sauvages sont très-superstitieux dans la recherche de l'avenir; ils consultent souvent le chant des oiseaux, le cri de certains animaux, et les changemens qui surviennent aux arbres. Ce sont leurs oracles, et ils croient pouvoir en tirer des connoissances certaines sur les accidens fàcheux dont ils sont menacés. N'attendez pas de moi que je vous détaille les différens points de la religion de ces barbares. D'abord je ne la connois que fort imparfaitement. Outre cela, comme chaque peuple a son culte, ses cérémonies et ses dieux particuliers, je ne finirois pas si je voulois vous en faire une description exacte et complète. Peut-être qu'un jour je pourrai vous donner cette satisfaction; mais auparavant je veux tout voir par moi-même, pour ne rien vous marquer que de certain. J'ai l'honneur d'être, en l'union de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.

LETTRE (EXTRAIT) DU PÈRE ANTOINE SEPP

AU PÈRE GUILLAUME STINGLHAIM.

MON RÉVÉREND PÈRE, la mission du Paraguay, une des plus florissantes que nous ayons dans le Nouveau-Monde, mérite certainement votre attention, et celle de toutes les personnes qui s'intéressent à la propagation de la foi. La grâce que Dieu m'a faite de m'y consacrer depuis plusieurs années, me met en état de vous en donner des connoissances, qui vous apprendront les qualités que doivent avoir ceux qui vous pressent de les envoyer partager avec nous les travaux de la vie apostolique. Au reste, je ne vous entretiendrai ici que de ce qui me regarde, laissant aux

autres missionnaires le soin d'informer leurs amis, qui sont en Europe, de ce qui se passe dans les nouvelles missions qui leur sont confiées.

Пуа

Il y a peu d'années qu'on avoit formé le dessein de porter la foi chez des peuples infidèles, qu'on appelle ici Tscharos. Ils sont presque aussi féroces que les bêtes parmi lesquelles ils vivent; ils vont quasi tout nus, et ils n'ont guère de l'homme que la figure. Il ne faudroit point d'autre preuve de leur barbarie que la bizarre coutume qu'ils observent à la mort de leurs proches : quand quelqu'un vient à mourir, chacun de ses parens doit se couper l'extrémité des doigts de la main ou même un doigt tout entier, pour mieux témoigner sa douleur; s'il arrive qu'il meure assez de personnes pour que leurs mains soient tout-à-fait mutilées, ils vont aux pieds, dont ils se font pareillement couper les doigts, à mesure que la mort leur enlève quelque parent. On songea donc à civiliser ces barbares et à leur annoncer l'Évangile. On jeta les yeux pour cela sur deux missionnaires pleins de zèle et de courage, savoir, le père Antoine Bohm, qui est mort depuis quelque temps de la mort des saints, et le père Hippolyte Doctili, Italien. L'un et l'autre ont acquis un grand usage de traiter avec les Indiens, par , par le grand nombre de nations du Paraguay qu'ils ont converties à la foi.

Un de ces Indiens, nommé Moreira, qui étoit fort accrédité parmi ses compatriotes, et qui entendoit assez bien la langue espagnole, s'offrit aux missionnaires pour leur servir d'interprète. L'offre fut acceptée avec joie: c'étoit un imposteur qui abusoit de la confiance des deux hommes apostoliques, et qui, loin d'entrer dans leurs vues, ne cherchoit qu'à ruiner leur projet et à rendre odieux le nom chrétien. Lorsque les pères expliquoient à ces infidèles les vérités de la religion, le perfide truchement, au lieu d'interpréter leurs paroles dans la langue du pays,

les avertissoit le se précautionner contre la tyrannie des Espagnols, et leur faisoit entendre que ces nouveaux venus ne pensoient qu'à les attirer peu à peu vers les peuplades, afin de les livrer ensuite aux ennemis de la nation, et de les jeter dans un cruel esclavage. Il n'en fallut pas davantage pour irriter tous les esprits contre les missionnaires on prenoit déjà des mesures pour les massacrer. Le père Bohm eût été sacrifié le premier à leur fureur, si un néophyte, qui l'accompagnoit, n'eût arrêté le bras d'un de ces barbares, qu'il avoit déjà levé pour lui décharger un coup de massue sur la tête. Des dispositions si éloignées du christianisme, firent juger aux deux missionnaires qu'il n'étoit pas encore temps de travailler à la conversion de ces peuples, et ils se retirèrent pénétrés de douleur d'avoir si peu de succès dans leur entreprise.

par

Peu de jours après leur départ, le même Moreira, qui avoit fait échouer par ses artifices le projet des missionnaires, parut dans ma peuplade, qui n'est pas éloignée des terres habitées par ceux de sa nation. La pensée me vint de gagner cette âme endurcie depuis long-temps dans toutes sortes de crimes, et dont l'aversion pour le christianisme me sembloit être insurmontable. Je l'engageai peu à peu, des démonstrations d'amitié, à venir dans ma cabane; je l'y reçus avec tendresse, je lui donnai de l'herbe du Paraguay, et je lui fis d'autres petits présens que je savois devoir lui être agréables. Ces marques d'affection l'apprivoisèrent insensiblement; attiré par mes caresses et par mes libéralités, il vint toutes les semaines me rendre quelques visites; il m'amena même son fils. Quand je crus l'avoir gagné tout-à-fait, je lui représentai fortement le déplorable état dans lequel il vivoit; je lui fis sentir qu'étant dans un âge avancé, il devoit bientôt paroître au tribunal du souverain juge, et qu'il devoit s'attendre à des supplices éternels, si, continuant à fermer les yeux à la lumière qui

l'avoit tant de fois éclairé, il persévéroit dans son infidélité. Je l'embrassai en même temps, et je le conjurai d'avoir pitié de lui-même. Je m'aperçus qu'il s'attendrissoit, et aussitôt je le mis lui et son fils entre les mains de quelques néophytes, pour le retenir dans la peuplade. Il est maintenant entièrement changé : il se rend exactement à l'église avec les autres fidèles; quoiqu'il ait soixante ans, il ne fait nulle difficulté de s'asseoir au milieu des enfans, de faire le signe de la croix, et d'apprendre comme eux le catéchisme; il récite le rosaire avec les néophytes; enfin c'est sincèrement qu'il est converti, et il y a lieu de croire que son exemple produira aussi la conversion de ses compatriotes: sa femme l'a déjà suivi, avec dix familles de la même nation qui demandent le baptême, et qui demeurent dans ma peuplade, pour se faire instruire. Enfin le fils de Moreira, touché de la grâce que Dieu lui avoit faite de l'appeler au christianisme, ne songea plus qu'à procurer le même bonheur à ceux qui lui étoient le plus chers. Il alla lui-même chercher sa femme, et l'amena à la peuplade. Elle a un frère marié dans le même pays, qui a voulu l'y accompagner, et il me presse maintenant de le mettre au rang des chrétiens.

Je jouissois de la douceur que goûte un missionnaire à retirer des âmes égarées du chemin de la perdition, lorsque je reçus ordre de mes supérieurs de me rendre à Notre-Dame-de- Foi; c'est une des peuplades les plus nombreuses et les plus étendues qui soient dans le Paraguay : elle est située au bord du fleuve Parana. Le père Ferdinand de Orga, qui gouvernoit cette église, n'étoit plus en état de remplir ses fonctions, soit à cause de son grand âge, qui passoit quatre-vingts ans, soit à cause de plusieurs infirmités, qui étoient le fruit de ses longs travaux. Ce bon vieillard me témoigna l'excès de sa joie par l'abondance des larmes qu'il répandit en m'embrassant, En

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