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que l'eau avoit changé de couleur ; c'est pourquoi nous sondâmes, et nous ne trouvâmes que cinquante brasses d'eau : mais il nous parut que nous étions sur un banc de sable, nommé le Placer, qui court cinquante lieues le long de la côte du Brésil, et à midi, ayant sondé de nouveau, nous ne trouvâmes plus de fond. Le lendemain 26, ayant couru partie au large et partie vers la terre, nous nous trouvâmes par quatre-vingts brasses. Le 27, à deux heures après midi, nous ne trouvâmes que vingt brasses; nous étions par 34 degrés et demi de latitude; mais il étoit trop tard pour entreprendre de chercher la terre, nous fûmes obligés de mettre à la cape. Le 28, un brouillard qui s'étoit élevé nous empêcha de courir : il se dissipa vers le midi, et nous ne vîmes plus le navire le SaintFrançois, qui s'étoit hasardé à aller découvrir la terre, et qui en effet la reconnut en peu d'heures. Pour nous qui fûmes pris de calme, nous ne pûmes la reconnoître que le 39 à midi. C'étoit l'île de Castillos, qui n'est pas éloignée du cap de Sainte-Marie, lequel est à l'embouchure du fleuve de la Plata. Le 31, un petit vent nous faisoit courir la côte; mais vers les cinq heures du soir, n'ayant pu monter une pointe de terre, il nous fallut virer de bord, et bien nous en prit; car à peine avions-nous viré, qu'il s'éleva un vent furieux du sud-est. Ce fut le seul danger évident que nous courûmes; car il y avoit à craindre nous n'allassions nous perdre sur la côte. Nous nous dégageâmes, et nous prîmes tellement le large, que le 2 d'avril nous ne trouvàmes plus de fond, ayant couru plus de cinquante lieues de large à la mer.

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Enfin le vent changea, mais les trois jours suivans nous fûmes presque toujours en calme. Le peu de vent qui survint le 6 avril nous mit par la hauteur du cap de SainteMarie, et le lendemain nous aperçûmes l'île de los Lobos, qui est la première que forme le fleuve de la Plata. Le navire

le Saint-François avoit mouillé le 2 du mois devant Monte-Video, où les Espagnols ont établi une colonie, et où ils ont bâti une forteresse pour s'opposer au dessein que les Portugais avoient de s'en emparer. Le troisième navire, nommé le Saint-Martin, qui nous avoit si fort inquiétés, y étoit arrivé le 29 mars, avec les familles qu'il transportoit de la grande Canarie. Nous n'eûmes ce bonheur que le 9 à sept heures du soir; il arriva en même temps une grande tartane qu'on avoit envoyée nous chercher jusqu'aux Castillos. Le navire le Saint-François avoit pris le même jour la route de Buenos-Ayres. Comme le plus grand nombre des missionnaires étoient sur notre bord, que nous avions un gros temps à essuyer, et que le fleuve de la Plata est plus dangereux que la mer, notre procureur-général étoit dans de grandes inquiétudes. Le 10 après midi, nous levâmes l'ancre de Monte-Video, et le jour suivant à onze heures nous aperçûmes le navire le SaintFrançois qui mouilla l'ancre pour nous attendre. Nous nous saluâmes par une décharge de tout notre canon. Un instant après notre procureur-général vint à notre bord, transporté de joie de retrouver tous ses missionnaires en parfaite santé, après environ trois mois que nous étions partis des Canaries. De huit cents personnes que nous étions dans les trois vaisseaux, il n'y a eu qu'un soldat, à bord du Saint-François, qui soit mort à l'entrée du fleuve de la Plata : il n'y eut pas même de malades, et l'on peut dire que nous arrivâmes en plus grand nombre que nous n'étions partis de Téréniffe; car plusieurs Canariennes, qui s'étoient embarquées sur le vaisseau le Saint-Martin, étant enceintes, accouchèrent durant le voyage. Il n'y a que quarante lieues de Monte-Video à Buenos-Ayres; mais comme le fleuve est semé de bancs de sable, on ne peut y naviguer qu'avec une extrême précaution, et il faut mouiller toutes les nuits. Cela est assez agréable pour ceux qui

ne sont point obligés de virer au cabestan; mais c'est alors l'enfer des matelots. Chaque navire fait voile avec ses deux chaloupes, qui vont devant lui à un quart de lieue, toujours la sonde à la main, et qui marquent par un signal la quantité d'eau qui se trouve. Enfin le 15 avril, jour du vendredi saint, un peu après le soleil couché, nous jetâmes l'ancre devant Buenos-Ayres à trois lieues de la ville, et nous ne débarquâmes que le 19, parce que les officiers royaux n'avoient pu venir plus tôt faire leur visite. Le fleuve de la Plata est très-poissonneux; il abonde principalement en dorades: l'eau en est excellente; on n'en boit pas d'autre, mais elle est très-laxative; et si, avant que d'y être accoutumé, on en boit avec excès, elle purge extraordinairement.

Vous jugez bien que tant de missionnaires nouvellement arrivés, ne furent pas long-temps sans être partagés dans les différentes missions auxquelles on les destinoit : treize furent envoyés d'abord aux missions des Guaraniens; le révérend père provincial emmena les autres avec lui à Cordoue du Tucuman. Il me laissa à Buenos-Ayres jusqu'à son retour, pour me conduire lui-même dans d'autres missions dont il devoit faire la visite. Je me consolai de ce retardement, parce que je retrouvai dans cette ville une mission aussi laborieuse que celle des Indiens réunis dans les peuplades. Elle m'occupoit jour et nuit, et Dieu bénit mes travaux. Il y avoit à Buenos-Ayres plus de vingt mille nègres ou négresses qui manquoient d'instruction, faute de savoir la langue espagnole. Comme le plus grand nombre étoit d'Angola, de Congo et de Loango, je m'avisai d'apprendre la langue d'Angola, qui est en usage dans ces trois royaumes. J'y réussis, et en moins de trois mois je fus en état d'entendre leurs confessions, de m'entretenir avec eux, et de leur expliquer la doctrine chrétienne tous les dimanches dans notre église. Le révérend père provin

cial, qui fut témoin de la facilité que Dieu me donnoit d'apprendre les langues, avoit le dessein de m'envoyer dans les missions des Chiquites, dont la langue, extrêmement barbare, exerce étrangement la patience de ceux qui travaillent à la conversion de ces peuples. Ce sont des sauvages naturellement cruels, parmi lesquels il faut avoir toujours son âme entre ses mains.

Il y avoit environ un an que j'étois occupé à l'instruction des nègres de Buenos-Ayres, lorsque je fis ressouvenir le révérend père provincial de l'espérance qu'il m'avoit donnée de me consacrer à la mission des Chiquites. Il me mena avec lui, sans cependant me rien dire de la détermination qu'il avoit prise. Quand nous fûmes arrivés à la ville de Santa-Fe, je lui demandai si nous ne pousserions pas plus loin. Il me répondit que l'état déplorable où se trouvoit la province, que les infidèles infestoient de toutes parts, ne permettoit guère l'entrée de ces missions; qu'il ne savoit pas même s'il pourroit aller à Cordoue, pour y continuer sa visite. Ses raisons n'étoient que trop bien fondées : le nombre prodigieux de barbares répandus de tous côtés dans la province, occupoit tous les passages, et il n'y avoit nulle sûreté dans les chemins. Vous en jugerez vous-même par les périls que nous courûmes en allant de Buenos-Ayres à Santa-Fe.

La façon dont on voyage au milieu de ces vastes déserts est assez singulière. On se met dans une espèce de charrette couverte, où l'on a son lit et ses provisions de bouche. Il faut porter jusqu'à du bois, à moins qu'on ne passe par les forêts. Pour ce qui est de l'eau, on n'en manque guère, parce qu'on trouve fréquemment des ruisseaux ou des rivières sur les bords desquels on s'arrête. Nous fìmes soixante lieues sans presque aucun risque, mais il n'en fut pas de même des vingt-deux dernières qui restoient à faire jusqu'à Santa-Fe. Les barbares Guaycuréens se sont

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réndus maîtres de tout ce pays; ils courent continuellement la campagne, et plus d'une fois ils ont tâché de surprendre la ville de Santa-Fe. Ils ne font jamais de quartier; ceux qui tombent entre leurs mains, ont aussitôt la tête coupée; ils en dépouillent la chevelure avec la peau, dont ils érigent autant de trophées. Ils vont tout nus, et se peignent le corps de différentes couleurs, excepté le visage; ils ornent leur tête d'un tour de plumes. Leurs armes sont l'arc, les flèches, une lance, et un dard qui se termine en pointe aux deux bouts, et qui est long de quatre à cinq aunes. Ils le lancent avec tant de force, qu'ils percent un homme de part en part: ils attachent ce dard au poignet, pour le retirer après l'avoir lancé. Ces barbares ne sont pas naturellement braves; ce n'est qu'en dressant des embuscades qu'ils attaquent leurs ennemis ; mais avant que de les attaquer, ils poussent d'affreux hurlemens, qui intimident de telle sorte ceux qui n'y sont pas faits, que les plus courageux en sont effrayés et demeurent sans défense; ils redoutent extrêmement les armes à feu, et, dès qu'ils voient tomber quelqu'un des leurs, ils prennent tous la fuite; mais il n'est pas facile, même aux plus adroits tireurs, de les atteindre. Ils ne restent pas un moment à cheval dans la même posture. Ils sont tantôt couchés, tantôt sur le côté, ou sous le ventre du cheval, dont ils attachent la bride au gros doigt du pied; et d'un fouet composé de quatre ou cinq lanières d'un cuir tors, ils font courir les plus mauvais chevaux. Quand ils se voient poursuivis de près, ils abandonnent leurs chevaux, leurs armes, et se jettent dans la rivière, où ils nagent comme des poissons, ou bien ils s'enfoncent dans d'épaisses forêts, dont ils ne s'éloignent presque jamais. Leur peau, à la longue, s'endurcit de telle sorte, qu'ils deviennent insensibles aux piqûres des épines et des ronces, au milieu desquelles ils

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