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munes, approuver les officiers qu'ils avoient établis, et abandonner à leur république le droit de les déposer ou de les placer selon qu'elle le jugeroit à propos. Un pareil discours fit assez connoître que ces peuples avoient secoué le joug de l'autorité souveraine, et vouloient vivre dans une entière indépendance. Les Paraguayens, charmés de trouver de si fidèles imitateurs, ne tardèrent pas à leur en marquer leur reconnoissance: ils leur envoyèrent deux barques remplies de soldats pour les soutenir dans ce.commencement de révolte, et les attacher plus fortement aux intérêts communs. En même temps ils rassemblèrent leurs milices, et firent descendre la rivière à deux mille de leurs soldats, commandés par le capitaine-général de la province. Cette petite armée parut à la vue du camp de Tibiquari, et s'y maintint jusqu'à la nuit du 15 de mai, qu'une troupe de nos Indiens passa la rivière à gué, donna vivement sur la cavalerie qui étoit de trois cents hommes, et les amena au camp sans la moindre résistance. La terreur se mit dans le reste des troupes paraguayennes, qui cherchèrent leur salut dans une fuite précipitée. Deux de nos Indiens eurent la hardiesse d'aller jusqu'à la ville de l'Assomption, et, après en avoir reconnu l'assiette, les différentes entrées et sorties de la place, les diverses routes qui y conduisent, ils s'en retournèrent sains et saufs au camp, où ils firent le rapport de ce qu'ils avoient vu et

examiné.

Les choses étoient dans cet état, lorsqu'on apprit que monseigneur le vice-roi avoit nommé don Isidore de Mirones et Benevente pour juge-gouverneur et capitainegénéral de la province du Paraguay. Ce gentilhomme avoit la confiance du vice-roi, et il la méritoit par son habileté et sa sagesse, dont il avoit donné des preuves toutes récentes, en pacifiant avec une prudence admirable les troubles de la province Cochabamba dans le Pérou. Il marchoit à

ron,

grandes journées, et approchoit de la province de Tucuman, lorsqu'en arrivant à Cordoue, il reçut un contre-ordre, parce que sa majesté avoit pourvu du gouvernement du Paraguay don Manuel - Augustin de Ruiloba de Caldecapitaine-général de la garnison de Callao. Le viceroi lui ordonna de partir en toute diligence, et de prévenir à l'heure même par ses lettres le gouverneur de Buenos-Ayres, afin qu'à son arrivée dans ce port il trouvât tout prêt, et qu'il pût sans aucun retardement se rendre à son gouvernement, avec les troupes espagnoles et indiennes qui doivent l'accompagner, pour réduire cette province et la soumettre à l'obéissance de son légitime souverain.

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APOLOGETIQUE DES MISSIONS DU PARAGUAY, PAR LE PÈRE GASPARD RODERO,

PROCUREUR-GÉNÉRAL DE CES MISSIONS.

Un ecclésiastique étranger, qui avoit sans doute ses raisons pour cacher son nom et sa patrie, parut en cette cour d'Espagne en l'année 1715. Il trouva le moyen d'approcher de la personne du roi et de lui présenter un mémoire où il renouveloit les anciennes calomnies dont on a tâché de noircir les missionnaires du Paraguay, et supplioit sa majesté de lui donner les pouvoirs nécessaires pour remédier au prétendu désordre de ces missions, et pour travailler à la conversion des nations infidèles répandues dans ces vastes provinces. Le roi eut à peine jeté les yeux sur cet écrit, qu'il aperçut la malignité de l'accusateur et la fausseté de ses accusations, où la vrai

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semblance n'étoit pas même gardée; c'est pourquoi, non content de rejeter cet indigne libelle, il porta un nouveau décret l'année suivante 1716, par lequel il ordonnoit de conserver aux Indiens de ces missions toutes les grâces et les priviléges que les rois ses prédécesseurs leur avoient accordés. On trouvera ce décret à la fin de ce mémoire. Le jugement d'un prince si éclairé et si équitable devoit faire rentrer en lui-même l'auteur du libelle : sa passion n'en fut que plus irritée. Il retourna en France, où il fit imprimer son écrit en françois et en latin: il le répandit en Angleterre, en Hollande et dans la Flandre, où il fut reçu avec applaudissement des gens animés de son même esprit, et même de quelques catholiques portés naturellement à croire toutes les fables qu'on imagine et qu'on débite contre les jésuites.

Comme ce libelle avoit indigné sa majesté catholique et tous ceux qui, ayant vécu dans ces provinces éloignées, avoient été témoins de ce qui s'y passe, il ne méritoit guère que les jésuites y fissent attention; aussi n'en firentils pas plus de cas que de tant d'autres contes satiriques que les ennemis de l'Église ne cessent de publier contre leur compagnie. Mais, dix-huit ans après le mauvais succès que cet infortuné libelle avoit eu en Espagne, l'auteur ou quelqu'un de ses partisans a cru devoir le reproduire les troubles arrivés en l'année 1732 dans la province de Paraguay lui ont paru une occasion favorable pour le remettre au jour, traduit en langue espagnole, et simplement en manuscrit, comme s'il s'agissoit d'une découverte toute récente qu'on eût faite de la prévarication des missionnaires. Les agens des habitans de la ville de l'Assomption, qui sont à la suite de la cour, ont été le canal par où il a fait passer son écrit entre les mains d'un seigneur de grand mérite, et qui approche de plus près la personne de monseigneur le prince des Asturies,

ne doutant point qu'il ne fût communiqué à ce prince, et qu'à la vue de ces priviléges accordés aux Indiens, et qu'on disait être contraires aux droits héréditaires de la couronne, son altesse royale n'interposât son autorité pour les faire révoquer, et ne prît des impressions désavantageuses aux jésuites. Mais, quoique ce seigneur ignorât que ce mémoire eût déjà été rejeté du roi, il en conçut l'idée que méritoit un écrit où l'auteur n'osoit mettre son nom, et qui rappeloit d'atroces calomnies dénuées de preuves, et tant de fois détruites depuis plus d'un siècle par les témoignages les plus irréfragables. L'acharnement de l'anonyme à décrier de si saintes missions, et l'audace avec laquelle il voudroit en imposer à toute l'Europe, ne permettent pas de différer plus long-temps à le convaincre de ses calomnies par des preuves évidentes et auxquelles il n'y a point de réplique. Mais, avant que de répondre en détail à chaque article de son libelle, il est à propos de faire remarquer en général combien il connoît peu la situation de ces provinces, la nature de leur climat, les fruits qu'elles produisent, et la distance des peuplades.

Selon l'anonyme, ce pays est un paradis sur terre, qui fournit en abondance aux missionnaires de quoi mener la vie la plus délicieuse. On voit bien qu'il n'a pas éprouvé ce que l'on a à souffrir tout à la fois, et d'un climat brûlant où l'on ne respire qu'un air embrasé, et de l'humidité des terres causée par les vapeurs continuelles qui s'élèvent du fleuve Parana, et qui retombent en épais brouillards. Une pareille situation est sans doute fort avantageuse à la santé, et très-propre à rendre un pays fertile. A la vérité, les peuplades qui sont sur les bords de l'Uraguay jouissent d'un climat plus doux et plus tempéré : comme elles sont à la hauteur de 26 degrés, elles se sentent du voisinage de Buenos-Ayres; les vents qui s'y élèvent répandent en l'air une fraîcheur agréable: aussi voit-on

que, pourvu qu'on cultive la terre, elle produit une partie de tout ce qu'on trouve en Espagne. On voyoit le siècle passé d'innombrables troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux qui erroient dans ces vastes campagnes, lesquelles s'étendent d'un côté jusqu'à la mer et au Brésil, et de l'autre côté jusqu'à Buenos-Ayres et à Monte-Video. Mais maintenant tout est presque entièrement ruiné, en partie par la sécheresse qui règne depuis quelques années, et encore plus par l'avidité des Espagnols, qui ont détruit tous ces bestiaux sans en tirer d'autre profit que la graisse qu'ils ont gardée pour eux, et les cuirs dont ils ont fait commerce dans toute l'Europe. Il faudra bien des années. pour réparer cette perte. Il ne reste plus qu'une certaine quantité d'animaux domestiques, qu'on conserve avec grand soin dans chaque peuplade, soit pour la nourriture de ses habitans, soit pour les donner en échange des autres choses dont ils ont besoin toutes les fois que le gouverneur de Buenos-Ayres leur donne ordre de venir, ou pour combattre les ennemis de l'État, ou pour travailler aux fortifications des places de son gouvernement, comme on le verra dans la suite. C'est sur ce premier fondement que l'auteur du libelle établit d'abord les grandes richesses qu'il suppose aux missionnaires.

Il vient ensuite au prétendu commerce qu'ils font de ce qu'on appelle l'herbe du Paraguay, qui est si fort recherchée, non-seulement des peuples de l'Inde méridionale, mais encore de toutes les nations du nord. Il faut avertir d'abord que ce n'est que sur les montagnes de Maracayu, éloignées de près de deux cents lieues des peuplades du Paraguay, que croissent naturellement les arbres qui produisent cette herbe si estimée. Nos Indiens en ont absolument besoin, soit pour leur boisson, soit pour l'échanger contre les denrées et les autres marchandises qui leur sont nécessaires : c'est ce qui a été sujet à de grands inconvé

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