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niens; il leur falloit passer plusieurs mois de l'année à voyager jusqu'à ces montagnes. Pendant ce temps-là ils manquoient d'instruction; les habitations, se trouvant dépeuplées, étoient exposées aux irruptions de leurs ennemis: de plusieurs mille qui partoient, il en manquoit un grand nombre au retour; le changement de climat et les fatigues en faisoient mourir plusieurs ; d'autres, rebutés par le travail, s'enfuyoient dans les montagnes, et reprenoient leur premier genre de vie, ainsi qu'il est arrivé chez les Espagnols de l'Assomption, qui ont perdu dans ces voyages presque tous les Indiens qu'ils avoient à leur service, à quarante lieues aux environs de leur ville, et qui voudroient bien se dédommager de ces pertes en ruinant nos peuplades, pour s'approprier les Indiens qui y sont sous la conduite des jésuites. Les missionnaires, pleins de zèle pour le salut de leur troupeau, cherchèrent les moyens de remédier à des inconvéniens si funestes: ils firent venir de jeunes arbres de Maracayu, et les firent planter aux environs des peuplades, dans le terroir qui leur parut avoir le plus de rapport avec celui de ces montagnes : ces plants réussirent assez bien, et de la semence qu'ils recueillirent, et qui est assez semblable à celle du lierre, ils firent dans la suite des pépinières. Mais on a l'expérience que cette herbe, produite par des arbres qu'on cultive, n'a pas la même force ni la même vertu que celle qui vient sur les arbres sauvages de Maracayu. C'est de cette herbe, dit l'anonyme, que les jésuites font un commerce si considérable, qu'ils en retirent plus de 500,000 piastres chaque année. Voilà ce qu'il avance hardiment et sans apporter la moindre preuve. Il prétend sans doute que, tout inconnu qu'il veut être, il doit être cru aveuglément sur sa parole. Mais que ne dit-il du moins dans quelle contrée des Indes les jésuites font ce grand commerce, avec quelles nations, et quelles sont les mar

chandises qu'ils en retirent? Ce n'est pas certainement par ménagement pour les missionnaires qu'il garde sur cela un profond silence.

Voici ce qu'il y a de certain : le roi a accordé aux Indiens de nos peuplades la permission d'apporter, chaque année, à la ville de Sainte-Foi ou à celle de la Trinité de = Buenos-Ayres, jusqu'à 12,000 arrobes (l'arrobe pèse 25 livres) de l'herbe du Paraguay. Cependant il est constant, et par les témoignages qu'ont rendus les officiers du roi, et par les informations juridiques faites en l'année 1722, qu'à peine ont-ils apporté, chaque année, six mille arrobes de cette herbe; encore n'étoit-ce pas de la plus fine et de la plus délicate, qu'on appelle caamini, qui est très-rare, mais de celle de Palos, qui est la plus comemune. Il est constant que le prix courant de cette herbe,

dans les villes que je viens de nommer, et à la recette royale où se portent les tributs, est de quatre piastres par chaque arrobe, et, par conséquent, que ce que les Indiens emportent ne monte qu'à vingt-quatre mille livres. Il est encore constant qu'on n'a j'mais vu aucun Indien de ces peuplades vendre ailleurs de cette herbe. C'est donc tout au plus vingt-quatre mille livres qu'ils retirent chaque année. Mais ce n'est pas là le compte de l'anonyme; il en fait monter le produit à plus de cinq cent mille piastres. Il suppose donc que les Indiens en vendent cent cinquante mille arrobes, et il ne fait pas réflexion que le Paraguay entier ne pourroit en fournir cette quantité à tout le royaume du Pérou.

L'auteur du libelle n'en demeure pas là: dans le dessein qu'il a de décrier les missionnaires et de les faire passer pour des gens d'une avarice insatiable, il a recours à une nouvelle fiction. Il prétend que cette herbe et l'or que les Indiens tirent de leurs mines produisent aux missionnaires un revenu de souverain. On ne peut comprendre

qu'un ecclésiastique, qui se pique de probité, ose hasarder une pareille calomnie sur un fait qui a été tant de fois examiné par l'ordre de nos rois, et dont la fausseté a été reconnue et publiée par les officiers royaux chargés d'en faire sur les lieux des informations juridiques. La ville de l'Assomption du Paraguay, ou, pour mieux dire, ses magistrats avoient intenté deux fois cette accusation contre les missionnaires; mais ils furent convaincus d'avoir avancé une fausseté manifeste, et déclarés calomniateurs par deux sentences juridiques, l'une de don André de Léon Garavito, en l'année 1640, et l'autre en l'année 1657, de don Jean Blasquez Valverde, oidor de l'audience royale de las Charcas, qui, par ordre de sa majesté, avoit fait la visite de cette province et de toutes les peuplades qu'elle contient. Ils rendirent compte de leur commission au conseil des Indes, en lui envoyant la sentence qu'ils avoient portée, et qui fut confirmée par ce tribunal suprême. En voici la teneur : « Ledit seigneur oidor a visité en personne toutes ces provinces et les peuplades d'Indiens qui y sont sous la direction des missionnaires jésuites, menant avec lui ceux - là même qui les ont accusés d'avoir des mines cachées, afin qu'ils puissent les lui découvrir, et le conduire dans les endroits où ils marquent, dans leur mémoire, qu'elles se trouvent. Et en conséquence, il a publié d'office, et à la requête des missionnaires, les ordres de sa commission, et a promis au nom de sa majesté de grandes récompenses et des emplois honorables à ceux qui découvriroient ces mines, et qui déclareroient où elles sont. Puis s'étant transporté sur les lieux, il a examiné toutes choses, pour en rendre un compte exact à sa majesté, et remettre au conseil des Indes les procèsverbaux avec son sentiment, ainsi qu'il lui est ordonné. Tout bien considéré, et ce qu'il a vu lui-même, et ce qu'il a appris de la visite que le seigneur don André de

Léon Garavito, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques et oidor de l'audience royale de la Plata, a fait dans cette province en qualité de gouverneur; vu toutes les pièces des procès-verbaux, les actes et les sentences qu'il a portés contre les délateurs de ces mines, et le désaveu qu'en ont fait ces faux accusateurs: ordonne qu'on doit déclarer et déclare comme nuls, de nulle valeur et de nul effet, les actes, les décrets et les informations faits par les régidors et autres magistrats de la ville de l'Assomption; veut et prétend qu'ils soient biffés des registres comme étant faux, calomnieux et contraires à la vérité, tout ayant été vérifié oculairement dans lesdites provinces, en présence des accusateurs mêmes qui ont été cités juridiquement, sans qu'on ait trouvé le moindre vestige de mines, ni la moindre apparence qu'il y en ait jamais eu ou qu'il y en puisse jamais avoir, ainsi que les déposans l'ont avancé témérairement, méchamment et à dessein, comme il le paroît, de décréditer la sage conduite des missionnaires jésuites qui sont occupés depuis tant d'années dans cette partie de l'Inde à la prédication de l'Évangile, et à l'instruction d'un si grand nombre d'infidèles qu'ils ont convertis à notre sainte foi. Et, quoique le crime commis par les régidors et autres magistrats mérite la peine portée par la loi contre les calomniateurs, etc. » Il rapporte ensuite les noms des principaux coupables au nombre de quatorze, et la peine qu'ils méritent, en l'adoucissant néanmoins, parce qu'étant convaincus par leurs propres yeux de la fausseté de leurs accusations, ils en firent un désaveu juridique, et parce que les missionnaires, en demandant leur grâce, prièrent que tout fût enseveli dans un éternel oubli; mais aussi en les avertissant que s'ils venoient à récidiver, ils seroient bannis pour toujours de la province, comme perturbateurs du repos public, et condamnés aux peines afflictives

que les lois imposent aux faux accusateurs, qui ne disent la vérité au roi et à ses ministres.

pas

Cette sentence ne peut être ignorée de l'auteur du libelle, et encore moins de ceux qui ont conduit sa plume. Le soin qu'ils ont pris de cacher leurs noms en publiant ces calomnies, donneroit lieu de croire qu'ils ont appréhendé le châtiment dont ledit seigneur oidor fit punir un Indien, appelé Dominique, pour avoir intenté cette fausse accusation contre les missionnaires, ainsi qu'on le peut voir à la page 10 des Actes authentiques. Cet Indien qu'on lui amena, non content d'assurer avec serment qu'il avoit vu les mines et le lieu où elles étoient, présenta encore une carte où l'on avoit dessiné un petit château ou forteresse avec ses murs, ses tours, son artillerie, et les soldats destinés à défendre les environs du lieu où se trouvoient ces prétendues mines. Le seigneur oidor mena l'Indien avec lui dans la visite qu'il fit de la province; mais peu de jours avant que d'arriver à la peuplade de la Conception, qui étoit le lieu marqué dans cette carte imaginaire, l'Indien disparut. Cette fuite fit une grande impression sur l'esprit de ce seigneur, qui la regarda comme une forte preuve contre les missionnaires; car leurs ennemis ne cessèrent de lui représenter que c'étoit un artifice de ces pères, qui, s'étant saisis de l'Indien, le tenoient caché, afin qu'il ne révélat pas le lieu où étoient leurs trésors. Mais dans le temps qu'on appuyoit le plus sur cette preuve, arriva un exprès envoyé par le missionnaire de la peuplade de los Reyes, qui donnoit avis qu'un Indien étranger étoit venu dans sa peuplade, lequel, selon l'indice qu'on en avoit donné, paroissoit être l'Indien dont on étoit en peine. On le fit venir aussitôt, et c'étoit effectivement l'Indien fugitif. Le visiteur lui demanda la raison qui l'avoit porté à prendre la fuite, avec menace de le mettre à la question s'il ne disoit pas la vérité. L'Indien répondit (ce que l'auteur du

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