Images de page
PDF
ePub

rance,

Sur le soir, le lieutenant s'informa de tout ce qui regarde les habitations françoises le long de la rivière : combien il y en avoit ; à quelles distances elles étoient; combien chacune avoit d'habitans, etc; ensuite il prit avec lui une dixaine d'hommes et un des jeunes François qui leur avoient déjà servi de guide pour nous surprendre; et, après avoir fait tous les préparatifs nécessaires, ils partirent et ils remontèrent la rivière. Mais ils ne trouvèrent rien, ou fort peu de chose, parce que les colons, ayant été avertis par nos fuyards, avoient mis à couvert tous leurs effets, et surtout leurs nègres, qui étoient ce qui piquoit le plus l'avidité angloise. Se voyant donc frustrés de leur espéils déchargèrent leur colère sur les maisons qu'ils brûlèrent, sans nuire pourtant aux plantations; ce qui nous a fait soupçonner qu'ils avoient quelque intention de revenir. Pour nous, qui étions dans le fort, nous passàmes cette nuit à peu près comme la précédente; mêmes agitations, mêmes excès de la part de nos ennemis, et même inquiétude de la mienne. Le second lieutenant, qui étoit resté pour commander, ne me perdit point de vue, appréhendant sans doute que je ne voulusse profiter de l'absence du capitaine et du premier lieutenant, pour m'échapper; car j'avois beau faire pour les rassurer à cet égard, je ne pouvois en venir à bout. Ces sortes de gens, accoutumés à juger des autres par eux-mêmes, ne pouvoient pas s'imaginer qu'un honnête homme, qu'un prêtre, pût et dût tenir sa parole en pareil cas. Le jour venu, il parut un peu moins inquiet sur mon compte. Vers les huit heures, ils se mirent tous à table, et, après un assez mauvais repas, l'un deux voulut entrer en controverse avec moi, et me fit plusieurs questions sur la confession, sur le culte que nous rendons aux croix, aux images, etc. << Confessez-vous vos paroissiens? me dit-il d'abord. --Oui, lui répondis-je, lorsqu'ils viennent à moi; ce qu'ils ne

[ocr errors]

s'ani

font pas aussi souvent qu'ils le devroient, et que je le souhaiterois par le zèle que j'ai pour le salut de leurs âmes. Et croyez-vous bien véritablement, ajouta-t-il, que leurs péchés leur soient remis d'abord qu'ils vous les ont déclarés? Non, assurément, lui dis-je ; une accusation simple ne suffit pas pour cela ; il faut qu'elle soit accompagnée d'une véritable douleur du passé et d'une sincère résolution pour l'avenir, sans quoi la confession auriculaire ne serviroit de rien pour effacer les péchés. - Et quant aux images et aux croix, reprit-il, pensez-vous que la prière ne soit pas aussi bonne sans cela qu'avec cet extérieur de religion?- La prière est bonne, sans doute, lui répondis-je; mais permettez-moi de vous demander à vous-même pourquoi dans les familles on conserve les portraits d'un père, d'une mère, de ses aïeux ? N'est-ce pas principalement pour exciter sa propre reconnoissance, en songeant aux services qu'on en a reçus, et pour mer à suivre leurs bons exemples ? car ce n'est pas précisément ce tableau que l'on honore, mais on rapporte tout à ceux qu'il représente ; de même il ne faut pas vous imaginer que nous autres, catholiques romains, nous adorions le bois ni le cuivre; mais nous nous en servons pour nourrir, pour ainsi dire, notre dévotion car comment un homme raisonnable pourroit-il n'être pas attendri en voyant la figure d'un Dieu, mort sur une croix pour son amour? Quel effet ne produit pas sur l'esprit et sur le cœur l'image d'un martyr qui a donné sa vie pour Jésus-Christ?-Oh! je ne l'entendois pas ainsi,» me dit l'Anglois. Et je connus bien à son air que leurs ministres les trompent, en leur faisant entendre que les papistes, comme ils nous appellent, honorent superstitieusement et adorent les croix et les images prises en elles-mêmes.

J'attendois avec empressement le retour de ceux qui

[ocr errors]

avoient été visiter les habitations, lorsqu'on vint me dire qu'il falloit aller à bord du vaisseau, parce que le capitaine Potter vouloit me voir et me parler. J'eus beau prier, solliciter, représenter le plus vivement que je pus toutes les raisons que j'avois de ne pas m'embarquer sitôt : je ne pus rien gagner, et il fallut obéir malgré moi. Le chef de la troupe, qui, dans l'absence des autres, étoit le second lieutenant, ainsi que je viens de le dire, prenant sa langue d'une main, et de l'autre faisant semblant de la percer ou de la couper, me donna à entendre que, si je parlois davantage, je devois m'attendre à de mauvais traitemens. J'ai lieu de croire qu'il étoit piqué des discours forts et pathétiques que je faisois sur la profanation des ornemens de l'église et des vases sacrés. Nous nous mîmes donc vers les trois heures après midi dans un canot; et quoique le vaisseau ne fût guère qu'à trois lieues de là (le capitaine l'ayant déjà fait entrer en rivière), nous n'y arrivâmes pourtant qu'environ sur les huit heures, par la lâcheté des nageurs, qui ne discontinuoient pas de boire. Du plus loin qu'à la lueur de la lune je découvris le corps du bâtiment, il me parut tout en l'air : il étoit, en effet, échoué sur le côté, et n'avoit pas trois pieds d'eau sous lui. Ce fut un grand sujet d'alarmes pour moi; car je m'imaginois qu'il y avoit en cela de la faute de mon nègre, qu'on avoit choisi pour un des pilotes; et je croyois que le capitaine m'avoit envoyé chercher pour me faire porter la peine que méritoit l'esclave, ou tout au moins afin que je périsse avec les autres, si le navire venoit à s'ouvrir. Ce qui me confirma pendant quelque temps dans cette triste idée, fut le peu d'accueil qu'on qu'on me fit; mais j'ai appris depuis qu'il n'y avoit eu en cela aucune affectation, et que la mauvaise réception qui m'alarma venoit uniquement de ce que tout le monde étoit occupé à manœuvrer, pour se tirer au plus vite de ce mauvais pas.

D'abord que notre canot eut abordé, je vis descendre et venir à moi un jeune homme qui estropioit un peu le françois, et qui, me prenant la main, la baisa, en me disant qu'il étoit Irlandois de nation, et catholique romain; il fit même le signe de la croix, tant bien que mal et m'ajouta qu'en qualité de second canonnier, il avoit une cabane, qu'il vouloit me la donner, et que, si quelqu'un s'avisoit de me faire la moindre insulte, il sauroit bien la venger. Ce début, quoique partant d'un homme qui me paroissoit fort ivre, ne laissa pas de me tranquilliser un peu. Il me donna lui-même la main pour m'aider à grimper sur le pont par le moyen des cordages. A peine fus-je monté, que j'aperçus mon nègre. Je lui demandai aussitôt ce qui avoit ainsi fait échouer le vaisseau, et je fus rassuré lorsqu'il m'eut dit que c'étoit par la faute du capitaine, qui s'étoit opiniâtré à tenir le large de la rivière, quoiqu'on lui eût dit plusieurs fois que le chenal étoit tout proche de terre. Le capitaine parut en même temps sur le gaillard, et me dit assez froidement d'entrer dans la chambre; après quoi il alla continuer de vaquer à la manœuvre. Cependant mon Irlandois ne me quittoit pas, et, s'étant assis à la porte, il me renouvela ses protestations de bienveillance, me disant toujours qu'il étoit catholique romain, qu'il vouloit même se confesser avant que je sortisse de leur bord, qu'il avoit communié autrefois, etc. : et comme dans tous ses discours il mêloit toujours quelques invectives contre la nation angloise, on le fit retirer, avec défense de me parler dans la suite, sous peine de châtiment; ce qu'il reçut de fort mauvaise grâce, jurant, tempêtant, et protestant qu'il me parleroit, malgré qu'on l'en eût empêché. Il s'en alla pourtant; mais à peine futil parti, qu'il en vint un autre, aussi ivre que lui, et Irlandois comme lui. C'étoit le chirurgien, qui me dit d'abord quelques mots latins: Pater, misereor. Je voulus lui ré

pondre en latin, mais je compris bientôt qu'il n'y entendoit rien du tout; et comme il n'étoit pas plus habile en françois, nous ne pûmes pas lier conversation ensemble.

Cependant il se faisoit tard, et je sentois le sommeil qui me pressoit, n'ayant guère dormi les nuits précédentes. Je ne savois pourtant où me mettre pour prendre un peu de repos. Le vaisseau étoit si penché, qu'il falloit être continuellement cramponné pour ne pas rouler. J'aurois bien voulu me jeter sur une des trois cabanes; mais je n'osois, de peur que quelqu'un ne m'en fit retirer promptement. Le capitaine s'aperçut de mon embarras, et, touché de la mauvaise figure que nous faisions sur des coffres, le garde-magasin et moi, il nous dit que nous pouvions nous loger dans la cabane du fond de la chambre. Il ajouta même poliment qu'il étoit fàché de ne pouvoir pas en donner une à chacun, mais que son vaisseau étoit trop petit pour cela. J'acceptai bien volontiers ses offres, et nous nous arrangeâmes de notre mieux sur ce tas de haillons. Malgré toutes les incommodités de ma situation, je m'assoupis de lassitude, et pendant la nuit, moitié endormi, moitié éveillé, je m'aperçus que le bâtiment commençoit à remuer. Il vint insensiblement à flot, et pour empêcher qu'il ne se couchât dans la suite, on enfonçoit deux vergues dans la vase, une de chaque côté, lesquelles tenoient le corps du vaisseau en équilibre. Lorsqu'il fut jour, et qu'il fallut prendre quelque nourriture, ce fut un nouveau tourment pour moi car l'eau étoit si puante, qu'il n'y avoit pas moyen d'en goûter; tellement que les Indiens et les nègres, qui assurément ne sont pas délicats, aimoient mieux boire de l'eau de la rivière, quelque bourbeuse et quelque saumâtre qu'elle fût. Je demandai alors au capitaine pourquoi il n'en faisoit pas d'autre, puisque tout proche de là il y en avoit une source où

« PrécédentContinuer »