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voit-on voler à leur secours? Ne sommes-nous pas actuellement armés au nombre de six mille hommes par ordre du seigneur don Bruno de Zavala, gouverneur de Buenos-Ayres, résolus de verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour le service de sa majesté? Enfin, si, depuis plus de cent trente ans que nous nous sommes soumis volontairement à la couronne d'Espagne, notre conduite a toujours été la plus édifiante, et notre fidélité la plus constante, comme on le voit par les informations qui en ont été faites, par les témoignages qu'en ont rendus tant d'officiers illustres, par les sentences des tribunaux, et par les patentes de nos rois, écoutera-t-on à notre préjudice un petit nombre de gens infidèles à leur roi et désobéissans à ses ordres, qui tant de fois ont attenté à la vie de leurs gouverneurs, qui ont porté l'insolence jusqu'à les déposer, et à en établir d'autres de leur propre autorité, comme ils font actuellement; qui, se prévalant du vain titre de conquérans, lequel n'est dû qu'à leurs ancêtres, ont détruit presque toutes les nombreuses peuplades qui leur avoient été concédées à quarante lieues aux environs de la ville de l'Assomption?

Et, en effet, combien ne pourroit-on pas citer de témoignages que tant de saints évêques, tant d'illustres gouverneurs, tant d'officiers distingués des audiences royales. ont rendus, en différens temps, à la piété de nos Indiens, à leur constante fidélité et à leur attachement inviolable les intérêts de la monarchie? Je n'en rapporterai que pour deux assez récens; 1o l'un de monseigneur don Pierre Faxardo, évêque de Buenos-Ayres; 2° l'autre du seigneur don Bruno de Zavala, gouverneur et capitaine-général de ladite province; 3° à quoi j'ajouterai les patentes par lesquelles notre grand monarque met les Indiens de nos peuplades sous sa royale protection.

1° LETTRE de monseigneur don Pierre Faxardo, évéque de Buenos-Ayres, au roi, en date du 20 mai 1721.

SIRE, une lettre que j'ai reçue de la capitale du Paraguay, signée de ses régidors, où ma personne n'est pas trop ménagée, me fait prendre la liberté d'écrire à votre majesté; je suis peu touché de leurs injures, mais je ne puis dissimuler à votre majesté qu'elle est remplie d'accusations fausses et calomnieuses contre les missionnaires de cette province. Comme ils me déclarent dans leur lettre qu'ils écrivent en conformité au conseil suprême des Indes, je serois très-blâmable si je manquois de découvrir à votre majesté la malignité de leurs calomnies, et de l'informer de la sage et sainte conduite des hommes vraiment apostoliques contre lesquels ils se déchaînent avee tant de fureur. Je puis assurer votre majesté que j'ai ressenti trèsvivement le contre-coup de ces calomnies : il semble que le Saint-Esprit les ait eues en vue dans ces paroles du chapitre 6, de l'Ecclésiastique : Delaturam civitatis, et collectionem populi, et calumniam mendacem, super mortem omnia gravia. «La haine injuste de toute une ville, l'émotion séditieuse d'un peuple et la calomnie inventée faussement, sont trois choses plus insupportables que la mort. » Ce n'est pas la première fois qu'ils ont envoyé au conseil suprême des Indes de semblables plaintes contre les missionnaires. Mais ces pères, qui n'ont d'autre objet que le service de Dieu, la conservation et l'augmentation de ces florissantes missions, ont supporté toutes ces attaques avec une constance et une égalité d'âme qui m'ont infiniment édifié.

Ce qui fait encore plus mon admiration, c'est que nonseulement ils paroissent comme insensibles à tous les coups qu'on leur porte, mais encore qu'ils ne répondent à tant d'injures de leurs adversaires que par une suite

continuelle de bienfaits. Combien voit-on de pauvres de cette capitale du Paraguay qui ne subsistent que de leurs charités! Avec quel zèle ne s'emploient-ils pas au service de ses habitans! Ils les consolent dans leurs afflictions, ils les éclairent dans leurs doutes, ils leur prêchent les vérités du salut, ils enseignent leurs enfans, ils les assistent dans leurs maladies, ils confessent les moribonds, ils apaisent leurs différends et les réconcilient ensemble, enfin ils sont toujours prêts à leur faire du bien; mais tant de vertus, qui devroient gagner l'estime et l'affection de ces peuples, ne servent qu'à les rendre plus susceptibles des impressions malignes de la calomnie. J'ose le dire, sire, ces pères auroient moins d'ennemis s'ils étoient moins vertueux. On demanda un jour à Thémistocle quelle raison il avoit de s'attrister, tandis qu'il étoit chéri et estimé de toute la Grèce : « C'est cela même qui m'afflige, réponditil; car c'est une marque que je n'ai point fait d'action assez glorieuse pour mériter d'avoir des ennemis. » Ces saints missionnaires n'ont de vrais ennemis que ceux que leur attirent leurs vertus et leurs actions, qui me paroissent héroïques.. J'ai souvent parcouru leurs missions, et j'ose attester à votre majesté que, durant tout le cours de ma vie, je n'ai jamais vu plus d'ordre que dans ces peuplades, ni un désintéressement plus parfait que celui de ces pères, ne s'appropriant rien de ce qui est aux Indiens, ni pour leur vêtement, ni pour leur subsistance.

Dans ces peuplades nombreuses, composées d'Indiens naturellement portés à toutes sortes de vices, il règne une si grande innocence de mœurs, que je ne crois pas qu'il s'y commette un seul péché mortel. Le soin, l'attention et la vigilance continuelle des missionnaires préviennent jusqu'aux moindres fautes qui pourroient leur échapper. Je me trouvai dans une de ces peuplades à une fête de NotreDame, et j'y vis communier huit cents personnes. Faut-il

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s'étonner que l'ennemi commun du salut des hommes excite tant d'orages et de tempêtes contre une œuvre si sainte, et qu'il s'efforce de la détruire? Il est vrai que les missionnaires sont très-attentifs à empêcher que les Indiens ne fréquentent les Espagnols, et ils ont grande raison; car cette fréquentation seroit une peste fatale à leur innocence, et introduiroit le libertinage et la corruption dans leurs peuplades. On en a un exemple palpable dans la vie que mènent les Indiens des quatre peuplades qui sont aux environs de la capitale du Paraguay. Il est vrai les Indiens ont pour ces pères une parfaite soumission; et c'est ce qui est admirable, que dans des barbares, qui, avant leur conversion, faisoient douter s'ils étoient des hommes raisonnables, on trouve plus de gra titude que dans ceux qui ont eu dès leur enfance une éducation chrétienne.

encore que

A l'égard de leurs prétendues richesses, on ne pouvoit rien imaginer de plus chimérique : ce que ces pauvres Indiens gagnent de leur travail ne va qu'à leur procurer pour chaque jour un peu de viande avec du blé d'Inde et des légumes, des habits vils et grossiers, et l'entretien de l'église. Si ces missions produisoient de grands avantages, cette province seroit-elle endettée comme elle l'est? Les colléges seroient-ils si pauvres, que ces pères ont à peine ce qui est absolument nécessaire pour vivre ?

Pour moi, qui suis parfaitement informé de ce qui se passe dans ces saintes missions, je ne puis m'empêcher d'appliquer à cette compagnie, qui en a la conduite, ces paroles de la Sagesse, et de m'écrier: O quàm pulchra est casta generatio cum claritate! Oh! combien est belle la race chaste, lorsqu'elle est jointe avec l'éclat d'un zèle pur et ardent, qui, de tant d'infidèles, en fait de vrais enfans de l'Église, qui les élève dans la crainte de Dieu et les forme aux vertus chrétiennes, et qui, pour les maintenir

dans la piété et pour les préserver du vice, souffre en patience les plus atroces calomnies! Immortalis est enim memoria illius, quoniam apud Deum nota est et apud homines. Sa mémoire est immortelle, et est en honneur devant Dieu et devant les hommes, surtout devant votre majesté, à qui cette province est redevable de tant de bienEfaits. C'est en son nom que j'ai l'honneur de présenter ce mémorial à votre majesté, et de lui faire la même demande qui fut faite à l'empereur Domitien par un de ses sujets « J'ai un ennemi, disoit-il à ce prince, qui s'afflige de toutes les grâces que me fait votre majesté. Je la supplie de m'en faire encore de plus grandes, afin que mon ennemi en ait plus de chagrin. » Da, Cæsar, tanto tu magis ut doleat. C'est ce que j'espère de sa bonté, en priant le Seigneur qu'il la conserve un grand nombre d'années pour le bien de cette monarchie.

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2° LETTRE du seigneur don Bruno de Zavala, gouverneur et capitaine-général de Buenos-Ayres, au roi, en date du 28 mai 1724.

SIRE, je dois rendre témoignage à votre majesté que, dans toutes les occasions où l'on a eu besoin du secours des Indiens tapes, qui sont sous la conduite des pères jésuites, soit pour des entreprises militaires, soit pour travailler aux fortifications des places, j'ai toujours trouvé dans ceux qui les gouvernent une activité surprenante, et un zèle très-ardent pour le service de votre majesté. Un nombre de ces Indiens, ainsi que je le mande séparément à votre majesté, sont actuellement occupés aux ouvrages qui se font à Monte - Video, et ils avancent ces travaux avec une promptitude et une vivacité incroyables, se contentant pour leur salaire d'alimens grossiers dont on les nourrit chaque jour. Je n'ai garde d'exagérer quand je parle à votre majesté, et j'ose assurer que si nous n'avions

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