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correspondance avec nos plus anciennes missions du Paraguay car, de cette bourgade au fleuve Paraguay, il n'y a guère plus de cent quarante lieues, au lieu qu'il y en a plus de mille en y allant, comme nous fîmes, par Buenos-Ayres. Caysa est à l'est de Tarija, et en est éloigné d'environ quatre-vingts lieues; c'est proprement le centre de l'infidélité. Avant que d'y arriver, j'eus à gravir une montagne beaucoup plus rude que toutes celles par où j'avois passé jusqu'alors. En la descendant, je trouvai en embuscade sept ou huit Indiens de Tareyri, bourgade qui est à l'autre bord du fleuve Picolmayo; mais, par une protection singulière de Dieu, ils me laissèrent passer sans me rien dire enfin, j'entrai dans Caysa. Je vous avoue que quand j'aperçus ces vastes campagnes qui s'étendent à perte de vue jusqu'au fleuve Paraguay, il me sembloit que j'étois dans un nouveau monde. Les deux capitaines qui gouvernent cette bourgade me firent un favorable accueil, et me parlèrent comme si effectivement ils avoient dessein d'embrasser la loi chrétienne. Je sentois bien que ce qu'ils me disoient n'étoit que feinte et artifice; mais je fis semblant de ne m'en pas apercevoir, et je leur fis entendre que, devant demeurer avec eux, il falloit me bâtir une cabane; ils en convinrent, et deux jours après ils mirent la main à l'oeuvre. J'allois moi-même couper le bois, et je retournois d'une bonne demi-lieue chargé d'un faisceau de cannes. J'agissois comme si je n'avois pas lieu de me défier de leur sincérité ; j'avois même dépêché un de mes deux Indiens jusqu'à la vallée des Salines, afin qu'il m'apportât quelques-uns de mes petits meubles, et les autres petits présens que je leur destinois, lorsque je me verrois établi parmi eux. Pendant ce temps-là je n'avois pas d'autre logement que le toit de paille qui étoit au milieu de la place, et c'est où je prenois le repos de la nuit. Mais je m'aperçus que pendant mon sommeil ils me déro

boient tantôt une chose, tantôt une autre ; je découvris peu après que tous leurs entretiens ne rouloient que sur le retour de mon Indien, et qu'ils laissoient entrevoir le dessein qu'ils avoient de piller mon petit bagage à son arrivée, et ensuite de me donner la mort. Je sus même que, vers le temps où l'Indien devoit arriver, quelques-uns d'eux étoient allés sur son passage, et que, l'ayant attendu inutilement pendant deux jours et deux nuits, ils s'étoient retirés ; d'ailleurs ils procédoient avec une si grande lenteur à la construction de ma cabane, qu'on voyoit assez qu'ils ne cherchoient qu'à m'amuser. Tout cela me fit prendre le parti de quitter pour un temps leur bourgade. Je pris pour prétexte l'inquiétude où me jetoit la longue absence de mon Indien, qui auroit dû être revenu, et je leur promis que mon retour seroit plus prompt qu'ils ne pensoient, et qu'ainsi ils achevassent au plus tôt ma cabane, afin qu'en arrivant chez eux, elle fût toute prête à me recevoir. Je vis bien qu'ils n'étoient pas contens, et je lisois dans leurs yeux la crainte qu'ils avoient que leur proie ne leur échappât. Je partis de Caysa un peu avant le coucher du soleil, pour éviter les chaleurs excessives de ce climat.

Je vous avouerai, mon révérend père, que je crus bien que cette nuit - là seroit la dernière de ma vie, surtout quand j'eus à grimper à pied cette affreuse montagne, qui est entre Caysa et Carapari. Je me trouvai tout baigné de sueurs, et tourmenté de la soif la plus cruelle : ma foiblesse étoit si grande, qu'à peine pouvois-je dire deux mots à l'Indien qui m'accompagnoit, et je n'avois pas fait quatre pas qu'il falloit me jeter sur quelque racine d'arbre pour m'y reposer et prendre haleine. L'air étoit tout en feu, et les éclats de tonnerre ne discontinuoient pas; quoique je n'eusse aucun abri, je souhaitois ardemment que cet orage se dechargeât en une pluie abondante,

afin

de recueillir un peu d'eau. Comme il ne m'étoit point possible d'avancer, je montai sur ma mule, au risque de rouler à chaque pas dans d'affreux précipices. Dieu me protégea, et, avec le temps et bien de la peine, je gagnai le sommet de la montagne, où je respirai un air un peu plus frais qui me ranima. Enfin, vers minuit, j'arrivai au bas de la montagne, où je trouvai un petit ruisseau. Jugez de la satisfaction que j'eus de vider une calebasse pleine d'eau fraîche, dans laquelle j'avois délayé un peu de farine de maïs. Je vous dirai que, dans la situation où j'étois, cette boisson me parut supérieure aux vins les plus exquis de l'Europe. J'arrivai à Carapari vers les quatre heures du matin, où j'appris des nouvelles de mon Indien par le capitaine, qui étoit de ses parens. Après m'y être reposé quelques jours, je continuai ma route jusqu'à la vallée des Salines, où je trouvai mon Indien qu'on y avoit arrêté, et le père Lizardi, qui n'avoit pu rien gagner auprès des infidèles, dont les bourgades sont situées vers la rivière de Parapiti. Nous convînmes, ce père et moi, que j'irois à Caysa suivre ma première entreprise, et que pour lui il demeureroit à Carapari, où les infidèles paroissoient moins éloignés du christianisme. Lorsque nous étions sur notre départ, nous vîmes arriver le père Pons, qui alloit à la bourgade de Tareyri ; nous fimes le voyage tous trois ensemble. Mais comme ce père n'avoit pas encore assez pratiqué ces barbares, je lui conseillai de demeurer quelques jours avec le père Lizardi, afin de mieux connoître leur génie, et qu'ensuite je lui donnerois un Indien qui l'accompagneroit dans cette bourgade, et qui le préserveroit de toute insulte, au cas qu'on ne voulût pas l'y recevoir. Le moindre retardement ne s'accordoit pas avec l'impatience de son zèle, et, sans égard pour mes remontrances, il voulut partir.

Je demeurai deux jours avec le père Lizardi à Carapari,

où je laissai mon petit bagage, et j'allai à Caysa. Les infidèles accoururent en foule à mon arrivée. Comme ma cabane étoit dans le même état que je l'avois laissée, je leur demandai pourquoi ils avoient manqué à la parole qu'ils m'avoient donnée, de la tenir prête pour mon retour. Ils me répondirent qu'ils ne m'attendoient plus, mais qu'en peu de jours elle seroit achevée. Sur quoi, m'adressant au capitaine : « Vous voyez bien, lui dis-je, que je ne puis pas rester ici, si j'y manque de logement. Il n'est pas de la décence que je demeure dans vos cabanes environné de toutes vos femmes ; ainsi, je retourne à Carapari, où j'ai mon petit bagage; et, lorsque vous m'aurez averti que ma cabane est prête, je partirai à l'instant pour venir fixer ma demeure au milieu de vous. » Cette résolution, à laquelle ils ne s'attendoient pas, les étonna si fort, qu'ils ne purent dire une seule parole; il n'y eut que la femme du capitaine qui, s'approchant de moi, me traita d'inconstant ; je partis au même moment, et je la laissai décharger sa colère.

Le lendemain de mon arrivée à Carapari, me promenant le soir par un beau clair de lune, avec le père Lizardi, nous aperçûmes le père Pons qui venoit nous joindre dans l'équipage le plus grotesque. Il étoit sur sa mule, qui n'avoit ni bride ni selle; sans chapeau, sans soutane, et n'ayant pour tout vêtement que sa culotte et une camisole. Ayant mis pied à terre, il nous raconta son histoire: c'étoient les Indiens de Tareyri, où il avoit eu tant d'empressement d'aller, qui, aussitôt qu'il fut entré dans leur bourgade, l'avoient mis dans ce pitoyable état : ils l'auroient renvoyé entièrement nu, si le fils du capitaine, par je ne sais quelle compassion naturelle, ou de crainte qu'ils ne lui ôtassent la vie, ne l'eût retiré de leurs mains. Après avoir un peu ri de cette aventure, je lui donnai une vieille soutane qu'heureusement j'avois apportée pour en

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pouvoir changer dans le besoin, lorsque je serois établi à Caysa; sans quoi il eût été fort embarrassé. Nous allâmes ensuite tous trois prendre le repos de la nuit, au milieu de la place, sous un demi-toit de paille, que les Espagnols appellent enramada, et que les Indiens élèvent sur quatre fourches pour se mettre à l'ombre. Sur le minuit, et lorsque nous étions dans le fort du sommeil, je me sentis tirer les pieds; je m'éveillai en sursaut, et je me vis entouré d'une troupe de femmes, qui me disoient : « Lèvetoi promptement: les Indiens de Caysa en veulent à ta vie; ils se sont déjà emparés de toutes les avenues de notre bourgade, afin que tu ne puisses leur échapper. » Nous fûmes bientôt debout, et nous nous retirâmes dans la cabane du capitaine, comme dans un asile où les Indiens de Caysa n'entreroient pas si aisément.

Il n'y avoit alors que quatre Indiens infidèles dans la bourgade; tous les autres étoient allés à une fête qui se donnoit à Caaruruti. Ces quatre Indiens avoient déjà pris leurs gros collets de cuir pour nous défendre, et ils faisoient presqu'à tout moment retentir l'air du bruit de leurs sifflets, afin qu'on ne crût pas pouvoir les surprendre dans le sommeil. C'étoit un jeune Indien de Caysa, âgé de vingt ans, à qui j'avois donné un couteau, qui, par reconnoissance, étoit venu secrètement nous avertir du danger que nous courions. Il nous dit que tous les chemins étoient occupés par un bon nombre de ses compatriotes ; que les autres devoient entrer dans la bourgade, lorsqu'on y seroit plongé dans le sommeil; qu'ils comptoient s'en rendre les maîtres, et nous massacrer. Sur cela je fis appeler le plus jeune des enfans du capitaine : « Guandari, lui dis-je (c'est son nom), il faut aller à l'instant à Caaruruti, pour informer ton père de ce qui se passe ; donnemoi cette marque de ton amitié. » Après quelques difficultés qu'il fit sur ce qu'il étoit à pied, et que les chemins

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