Images de page
PDF
ePub

rer des sentimens de religion, et même d'humanité, à ces barbares Chiriguanes. Il y a plus de deux cents ans que de fervens missionnaires, brûlant de zèle pour leur conversion, et s'y employant avec une charité infatigable, les quittèrent sans avoir pu retirer aucun fruit de leurs travaux. Saint François de Solano n'épargna ni soins ni fatigues pour amollir ces cœurs inflexibles, sans avoir pu y réussir. Un d'eux me dit un jour : « Tu te donnes bien des peines inutiles; » et fermant la main : « Les Indiens, ajouta-t-il, ont le cœur fermé comme mon poing. — Tu te trompes, répliquai-je, et tu n'en dis pas assez : leur cœur est plus dur que la pierre. Ni plus ni moins, me répondit-il; mais en même temps ils sont plus adroits et plus rusés que tu ne penses. Il n'y a point d'homme, quelque fin qu'il soit, qu'ils ne trompent, à moins qu'il ne soit bien sur ses gardes. » C'est en partie cette mauvaise subtilité de leur esprit qui met obstacle à leur conversion. Ils sont naturellement gais, pleins de feu, enclins à la plaisanterie, et leurs bons mots ne laissent pas d'avoir leur sel lâches pour l'ordinaire quand ils trouvent de la résistance, mais insolens jusqu'à l'excès lorsqu'ils s'aperçoivent qu'on les craint. J'eus bientôt approfondi leur caractère, et c'est pourquoi souvent je les traitois avec hauteur et leur parlois en maître. Leurs bourgades sont toutes disposées en forme de cercle, et la place en est le centre. Ils sont fort sujets à s'enivrer d'une liqueur trèsforte que font leurs femmes, et ils ne reconnoissent aucune divinité. Lorsqu'ils sont chez eux, ils vont d'ordinaire tout nus; ils ont pourtant des culottes de cuir, mais le plus souvent ils les portent sous le bras. Quand ils voyagent, ils se mettent un collet de cuir, pour se garantir des épines dont leurs forêts sont remplies. Leurs femmes ne se couvrent que de quelques vieux haillons, qui leur pendent depuis la ceinture jusqu'aux genoux; elles portent

les cheveux longs et bien peignés: au-dessus de la tête elles se font, avec leurs cheveux, une espèce de couronne qui a assez bon air. Elles se peignent d'ordinaire le visage d'un rouge couleur de feu et tout le reste du corps, lorsqu'il y a quelque fête où l'on doit s'enivrer. Les hommes se contentent de se tracer sur le visage quelques lignes de la même couleur, auxquelles ils ajoutent quelques gros traits noirs. Quand ils sont peints de la sorte, hommes et femmes, ils ont un air effroyable. Les hommes se percent la lèvre inférieure, et ils y attachent un petit cylindre d'étain, ou d'argent, ou de résine transparente. Ce prétendu ornement s'appelle tembeta. Les garçons et les filles, jusqu'à l'âge de douze ans, n'ont pas le moindre vêtement; c'est une coutume généralement établie parmi tous ces infidèles de l'Amérique méridionale. Leurs armes sont la lance, l'arc et les flèches. Les femmes y sont au moins aussi rusées que les hommes, et ont une égale aversion pour le christianisme. Ce qui m'a fort surpris, c'est que, dans la licence où ils vivent, je n'ai jamais remarqué qu'il échappât à aucun homme la moindre action indécente à l'égard des femmes, et jamais je n'ai ouï sortir de leur bouche aucune parole tant soit peu déshonnête.

Leurs mariages, si l'on peut leur donner ce nom, n'ont rien de stable. Un mari quitte sa femme quand il lui plaît; de là vient qu'ils ont des enfans presque dans toutes les bourgades. Dans l'une ils se marient pour deux ans, et ils vont ensuite se remarier dans une autre. C'est pourquoi je leur disois quelquefois qu'ils ressembloient à leurs perroquets, qui font leur nid une année dans un bois, et l'année suivante dans un autre. Ce prétendu mariage se fait sans beaucoup de façons: lorsqu'un Indien recherche une Indienne pour sa femme, il tâche de gagner ses bonnes grâces en la régalant pendant quelque temps des fruits de sa moisson et du gibier qu'il prend à la chasse, après quoi

il met à sa porte un faisceau de bois : si elle le retire et le place dans sa cabane, le mariage est conclu. Si elle le laisse à la porte, il doit prendre son parti et chasser pour une autre. Ils n'ont point d'autres médecins qu'un ou deux des plus anciens de la bourgade: toute la science de ces prétendus médecins consiste à souffler autour du malade pour en chasser la maladie. Quand je sortis la première fois de Caysa, je laissai malade la fille d'un des deux capitaines; lorsque je revins peu après, je la trouvai guérie. Ayant eu alors quelques accès de fièvre, sa mère m'exhorta fort à me faire souffler par leur médecin. Comme elle vit que je me moquois de sa folle crédulité : « Écoute, me ditelle, ma fille étoit bien mal quand tu nous quittas ; tu la. trouves en parfaite santé à ton retour: comment s'est- elle guérie ? c'est uniquement en se faisant souffler. »

Lorsqu'une fille a atteint un certain âge, on l'oblige à demeurer dans son hamac, qu'on suspend au haut du toit de la cabane : le second mois on baisse le hamac jusqu'au milieu; et, le troisième mois, de vieilles femmes entrent dans la cabane armées de bâtons: elles courent de tous côtés en frappant tout ce qu'elles rencontrent, et poursuivant, à ce qu'elles disent, la couleuvre qui a piqué la fille, jusqu'à ce que l'une d'elles mette fin à ce manége, en disant qu'elle a tué la couleuvre. Quand une femme a mis un enfant au monde, c'est l'usage que son mari observe durant trois ou quatre jours un jeûne si rigoureux, qu'il ne lui est pas même permis de boire. Un Indien de bonne volonté m'aidoit à construire ma cabane, lorsque j'étois à Caysa: il disparut pendant deux jours; le troisième jour, je le rencontrai avec un visage have et tout défait. <«< D'où te vient cette pâleur, lui dis-je, et pourquoi ne viens- tu plus m'aider à l'ordinaire?— Je jeûne,» me » me répondit-il. Sa réponse m'étonna fort; mais je fus bien plus surpris, lorsque, lui en ayant demandé la raison, il me dit qu'il

jeûnoit parce que sa femme étoit en couches. Je lui fis sentir sa bêtise, et lui conseillai d'aller prendre à l'heure même de la nourriture. « Si ta femme est en couches, lui ajoutai-je, c'est à elle à jeûner, et non pas à toi. » Il goûta cette raison, et vint peu après travailler comme il faisoit auparavant.

Ils n'abandonnent point leurs morts, comme d'autres barbares. Quand quelqu'un de leur famille est décédé, ils le mettent dans un pot de terre proportionné à la grandeur du cadavre, et l'enterrent dans leurs propres cabanes. C'est pourquoi, tout autour de chaque cabane, on voit la terre élevée en espèces de talus, selon le nombre des pots de terre qui y sont enterrés. Les femmes pleurent les morts trois fois le jour, dès le matin, à midi, et vers le soir cette cérémonie dure plusieurs mois, et autant qu'il leur plaît. Cette sorte de deuil commence même aussitôt qu'ils jugent que la maladie est dangereuse : trois ou quatre femmes environnent le hamac du malade avec des cris et des hurlemens effroyables, et cela dure quelquefois quinze jours de suite. Le malade aime mieux qu'on lui rompe la tête que de n'être pas pleuré de la sorte; car, si l'on manquoit à cette cérémonie, ce seroit un signe infaillible qu'il n'est pas aimé. Ils croient à l'immortalité de láme, mais sans savoir ce qu'elle devient par la suite; ils s'imaginent qu'au sortir du corps elle est errante dans les broussailles des bois qui sont autour de leurs bourgades; ils vont la chercher tous les matins; lassés de la chercher inutilement, ils l'abandonnent.

Ils doivent avoir quelque idée de la métempsycose; car, m'entretenant un jour avec une Indienne, qui avoit laissé sa fille dans une bourgade voisine, elle fut effrayée de voir passer un renard près de nous : « Ne seroit-ce point, me dit-elle, l'âme de ma fille qui seroit morte? » Ils tirent un mauvais augure du chant de certains oiseaux, d'un

surtout qui est de couleur cendrée, et qui n'est pas plus gros qu'un moineau; on le nomme chochos. S'ils se mettent en voyage, et qu'ils l'entendent chanter, ils ne vont pas plus loin, et retournent à l'instant chez eux. Je me souviens que, conférant un jour avec les capitaines de trois bourgades et un grand nombre d'Indiens, un de ces chochos se mit à chanter dans le bois voisin; ils demeurèrent interdits et saisis de frayeur, et la conversation cessa sur l'heure. Du reste, les magiciens et les sorciers, qui font fortune chez d'autres sauvages, sont parmi eux en exécration, et ils les regardent comme des pestes publiques. Trois ou quatre mois avant que je vinsse à Caysa, ils y avoient brûlé vifs quatre Indiens de Sinanditi, sur le simple soupçon que le fils d'un capitaine étoit mort par les maléfices qu'ils avoient jetés sur lui. Lorsqu'ils voient qu'une maladie traîne en longueur, et que les souffleurs ne la guérissent point, ils ne manquent pas de dire que le malade est ensorcelé. Je ne finirois point, mon révérend père, si je vous faisois le détail de toutes les superstitions ridicules qui règnent parmi ces pauvres infidèles, dont le démon s'est rendu absolument le maître. J'ai peine à croire qu'on puisse jamais les en désabuser, à moins que Dieu ne jette sur eux les regards de sa grande miséricorde. Souvenez-vous toujours de moi dans vos saints sacrifices, en la participation desquels je suis avec respect, etc.

1

« PrécédentContinuer »