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fit abandonner ce dessein. Les vaches paissoient à quelque distance de l'habitation. La vue de ces animaux et les seules traces qu'aperçurent les Zathéniens leur causèrent tant de frayeur, que, bien loin de continuer leur route, toute leur valeur ne put les empêcher de fuir avec la plus grande et la plus ridicule précipitation. Dieu permit alors qu'une grande maladie interrompît les projets du père Castagnarez; mais, quoiqu'il fût sans secours, et dans un pays où il manquoit de tout, la même Providence rétablit bientôt sa santé dont il faisoit un si bon usage. Il ne fut pas plus tôt remis convalescent, qu'il se livra à de plus grands travaux.

Il est un point de ressemblance entre les hommes apostoliques et les anciens conquérans. Ceux-ci ne pouvoient apprendre qu'il y eût à côté de leurs états d'autres régions indépendantes, sans brûler du désir de les asservir et d'en augmenter leur empire; les hommes apostoliques qui parcourent des contrées infidèles, quand ils ont soumis quelques-uns de ces peuples idolâtres à l'Évangile, si on leur dit qu'au-delà il est une nation chez qui le nom de Jésus n'a pas encore été prononcé, ils ne peuvent s'arrêter; il faut que leur zèle se satisfasse, et qu'ils aillent y répandre la lumière de l'Évangile. La difficulté, les dangers, la crainte même d'une mort violente, tout cela ne sert qu'à les animer davantage : ils se croient trop heureux, si, au prix de leur sang, ils peuvent arracher quelques âmes à l'ennemi du salut. C'est ce qui détermina le père Castagnarez à entreprendre la conversion des Terènes et des Mataguais. Sa mission chez les Terènes n'eut pas de succès, et il fut obligé, après bien des fatigues, de revenir à l'habitation de Saint-Ignace. De là il songea à faire l'importante découverte du Pilcomayo, dont nous avons déjà parlé, et qui devoit servir à la communication des missions les unes avec les autres. Après avoir navigué soixante

lieues, ne pouvant continuer sa route par eau, il prit terre et voyagea à pied en côtoyant le rivage du fleuve. Étrange résolution! Le pieux missionnaire n'ignoroit pas qu'il lui falloit traverser plus de trois cents lieues de pays, qui n'étoient habités que par des nations féroces et barbares. Il connoissoit la stérilité de ces côtes. Malgré cela, avec dix hommes seulement, et une très-modique provision de vivres, il osa tenter l'impossible. Il voyagea dix jours, traversant des terres inondées, dans l'eau jusqu'à la poitrine, se nourrissant de quelques dattes de palmiers, souffrant nuit et jour la persécution des insectes qui épuisoient son sang; il lui falloit souvent marcher pieds nus dans des marécages couverts d'une herbe dure, et si tranchante, qu'elle ne faisoit qu'une plaie de ses pieds, qui teignoient de sang les eaux qu'il traversoit. Il marcha ainsi, jusqu'à ce qu'ayant perdu toutes ses forces et manquant de tout, il fut obligé de se remettre sur le fleuve pour s'en retourner à l'habitation de Saint - Ignace.

Son repos y fut court: la soif de la gloire de Dieu le pressa d'aller chez les barbares nommés Mataguais. Un Espagnol, dont le nom étoit Acozar, sincèrement converti par les exhortations du missionnaire, l'accompagna, malgré les représentations de ses amis et l'évidence du danger. Ils arrivèrent : les barbares les reçurent bien; mais il y avoit, chez une nation avancée dans les terres, un cacique ennemi déclaré des missionnaires, de leurs néophytes et de tout ce qui conduisoit au christianisme. Ce perfide vint inviter le père à fonder une peuplade chez lui. Le missionnaire, croyant l'invitation sincère, vouloit s'y rendre; mais il y eut des Indiens qui connoissoient la mauvaise intention du cacique, et qui ne manquèrent pas d'avertir le père du danger auquel il alloit s'exposer. Il résolut donc de s'arrêter pendant quelque temps chez les premiers Mataguais qui l'avoient accueilli. Dans cet in

tervalle, il n'y eut point de caresses qu'il ne fît au cacique et à sa troupe. Il le renvoya enfin, avec promesse qu'aussitôt qu'il auroit achevé la chapelle qu'il vouloit bâtir, il passeroit dans sa nation pour s'y établir. Le cacique dissimulé se retira avec ses gens. Le père, se croyant en pleine sûreté, envoya ses compagnons dans la forêt pour couper les bois propres à la construction de la chapelle, et les Mataguais qui lui étoient fidèles pour les rapporter. Ainsi, il resta presque seul avec Acozar. A peine ceux-ci s'étoient-ils éloignés, qu'un Indien de la suite du traître cacique retourna sur ses pas. «Que voulez-vous? » lui demanda le père. Il répondit qu'il revenoit pour chercher son chien qui s'étoit égaré; mais il ne revenoit que pour remarquer si le père étoit bien accompagné ; et, le voyant presque seul, il alla sur-le-champ en donner avis à son cacique, qui revint à l'instant avec tous ses gens, assaillit le père avec une fureur infernale, et lui ôta sacrilégement la vie. Les autres barbares firent le même traitement à Acozar, qui eut ainsi le bonheur de mourir dans la compagnie de cet homme apostolique. Aussitôt ils mirent la croix en pièces, ils brisèrent tout ce qui servoit au culte divin, et emportèrent triomphans tous les petits meubles du missionnaire, comme s'ils eussent remporté une vic- ́ toire mémorable. La mort, ou, pour mieux dire, le martyre du père Augustin Castagnarez arriva le 15 septembre 1744, la cinquante - septième année de son âge.

NOTE SUR LES MISSIONS

ÉTABLIES AUX ENVIRONS DU FLEUVE MARAGNON.

CETTE fameuse rivière, dont la carte a été donnée en l'année 1707 par le père Samuel Fritz, missionnaire jésuite, qui a navigué depuis sa source jusqu'à son embouchure, est la plus grande que l'on ait encore découverte. Les uns l'ont appelée la rivière d'Orellana; d'autres lui ont donné le nom de Maragnon, et quelques autres l'ont nommée la rivière des Amazones: c'est sans doute à cause des Amazones qui ont leurs habitations le long de son rivage, assez près de la Nouvelle-Grenade, et par conséquent de la rivière d'Orénoque. L'Orénoque, en certains endroits, ne paroît pas si grand que la rivière des Amazones; mais il l'est beaucoup plus vers l'île de la SainteTrinité, où il se décharge dans la mer par soixante-six embouchures. Au milieu de toutes ces embouchures, il y a une infinité d'îles habitées par des Indiens infidèles.

On rapporte des Amazones qu'elles font un divorce presque perpétuel avec leurs maris; qu'elles ne les vont voir qu'une fois pendant l'année, et que les maris viennent les revoir à leur tour l'année suivante; que dans le temps de ces visites mutuelles ils font de grands festins, ils célèbrent leurs mariages, ils coupent les mamelles aux jeunes filles, afin que dans un âge plus avancé elles puissent tirer plus habilement de l'arc, et combattre plus aisément leurs ennemis. On ajoute que quand elles vont visiter leurs maris, ceux-ci sont obligés de les nourrir, leur préparer à manger et de les servir, tandis qu'elles se tiennent tranquilles dans leurs hamacs.

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Le fleuve Maragnon a sa source dans le lac Loricocha, assez près de la ville de Guanuco, dans le royaume du Pérou. Il va en serpentant : son cours est de dix-huit cents lieues il se décharge dans la mer du Nord par quatre-vingt-quatre embouchures. Là il a quatre-vingt-quatre lieues de largeur, et il porte la douceur de ses eaux à plus de trente lieues en pleine mer. Un grand nombre de rivières viennent s'y décharger du côté du nord et du midi. La plupart de ces rivières ont leur source à plus de cent lieues de leur embouchure. On y trouve toutes sortes de poissons, et beaucoup de gibier dans les campagnes voisines. Ce grand fleuve est couvert d'une infinité d'îles de différentes étendues : les moindres sont de quatre, cinq, dix et vingt lieues; elles sont assez proches les unes des autres : les inondations qui y arrivent tous les ans servent beaucoup à les fertiliser. Les peuples qui les habitent se font du pain des racines d'yuca: quand ce pain est sec, ils le détrempent dans l'eau, laquelle, après avoir bouilli à petit feu, fermente, et forme un breuvage qui enivre de même que le vin. Cette liqueur est fort en usage dans leurs festins.

Près de la ville de Borgia, il se trouve un détroit qui se nomme Pongo; il a trois lieues de longueur, et il se partage en vingt-cinq bras dans sa largeur. La rivière dans cet endroit est si rapide, que les bateaux passent le détroit dans un quart d'heure. A trois cent soixante lieues de la mer se trouve un autre détroit, vers l'embouchure de la rivière Tupinamba, où le fleuve des Amazones est tellement rétréci par les terres, qu'il n'a guère qu'un quart de lieue de largeur. En certains endroits il est large d'une lieue. L'un et l'autre rivage, depuis la ville de Jaen, où la rivière commence à porter bateau jusqu'à la mer, sont couverts d'arbres fruitiers de toute espèce : les cacaoyers y abondent aussi bien que les cèdres, et d'autres arbres

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