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j'avois coutume d'envoyer chercher l'eau dont j'usois au fort. Il ne me répondit rien, croyant peut-être que je voulois le faire donner dans quelque embuscade. Mais, après avoir bien questionné les François, les nègres et les Indiens qu'il avoit faits prisonniers, il se détermina à envoyer sa chaloupe à terre avec mon domestique. On fit plusieurs voyages ce jour-là et les jours suivans, en sorte que nous fûmes tous dans la joie d'avoir de bonne eau, quoique plusieurs n'en usassent guère, aimant mieux le vin et le tafia, qui étoit sur le pont à discrétion. Je dois pourtant dire à la louange du capitaine, qu'il étoit trèssobre. Il m'a même souvent témoigné sa peine sur les excès de son équipage, à qui, suivant l'usage des corsaires, il est obligé de laisser beaucoup de liberté. Il me fit ensuite une confidence assez plaisante. «<< Monsieur, me dit-il, savez-vous que demain, 5 du présent mois de novembre, suivant notre manière de compter (car nous autres François nous comptions le 15), les Anglois font une trèsgrande fête? Et quelle fête? lui dis-je. Nous brúlons le pape, me répondit-il en riant. Expliquez-moi, repris-je, ce que c'est que cette cérémonie. On habille burlesquement, me dit-il, une espèce de statue ridicule, qu'on appelle le pape, et qu'on brûle ensuite en chantant des vaudevilles, et tout cela en mémoire du jour où la cour de Rome sépara l'Angleterre de sa communion. Demain, continua-t-il, nos gens qui sont à terre feront la cérémonie au fort. » Après quoi il fit hisser sa flamme et son pavillon. Les matelots montèrent sur les hauts-bancs, le tambour battit, on tira le canon, et l'on cria cinq fois vive le roi! Cela fait, il appela un de ses matelots, qui, au grand plaisir de ceux qui entendoient sa langue, chanta une fort longue chanson, que je jugeai être le récit de toute cette indigne histoire. Voilà un trait, mon révérend père, qui confirme bien ce que tout le monde sait

déjà, que l'hérésie pousse toujours aux derniers excès son animosité contre le chef visible de l'Église.

Sur le soir, nous vîmes venir un grand canot à force de rames. Le capitaine, qui se tenoit toujours sur ses gardes et qui ne pouvoit pas s'ôter de l'esprit que nos gens cherchoient à le surprendre, fit faire aussitôt branle-bas; on tira sur-le-champ un coup de pierrier, et la pirogue ayant fait son signal, tout fut tranquille. C'étoit le lieutenant qui étoit allé faire le dégât sur les habitations le long de la rivière. Il rapporta qu'il n'avoit visité que deux ou trois plantations, où il n'avoit trouvé personne; il ajouta qu'il alloit remonter pour mettre le feu partout. En effet, après avoir soupé et avoir amplement conféré avec les principaux, il repartit. Je demandai d'aller avec lui jusqu'au fort pour chercher mes papiers, mais je fus refusé; et pour m'adoucir un peu la peine que me faisoit ce refus, M. Potter me dit qu'il m'y mèneroit lui-même. Je pris donc patience, et je tâchai de réparer, par un peu de sommeil, la perte des nuits précédentes; mais ce fut inutilement le bruit, le fracas et la mauvaise odeur, ne me permirent pas de fermer l'œil. Le dimanche matin, je m'attendois à voir quelque exercice de religion; car jusquelà je n'avois aperçu aucune marque de christianisme : mais tout fut à l'ordinaire, en sorte que je ne pus pas m'empêcher de témoigner ma surprise. Le capitaine me dit que dans leur secte chacun servoit Dieu à sa mode; qu'il y avoit parmi eux, comme ailleurs, des bons et des mauvais, et que qui bien faisoit, bien trouveroit. Il tira en même temps de son coffre un livre de dévotion, et je m'aperçus qu'il y jeta quelquefois les yeux dans le cours de la journée, et le dimanche suivant. Comme il m'a toujours paru plein de raison, j'avois soin de jeter de temps en temps dans la conversation quelques mots de controverse et de morale qu'il recevoit fort bien, se faisant

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expliquer par des interprètes ce qu'il n'entendoit pas. II me dit même un jour qu'il ne vouloit plus faire le métier de corsaire ; que Dieu lui donnoit aujourd'hui du bien qui peut-être lui seroit bientôt enlevé par d'autres ; qu'il n'ignoroit pas qu'il n'emporteroit rien en mourant; que du reste je ne devois pas m'attendre à trouver plus de piété dans un corsaire françois, ou même espagnol, que je n'en voyois dans son vaisseau, parce que ces sortes d'armemens ne sont guère compatibles avec les exercices de dévotion. Je vous avoue que j'étois étonné de voir de tels sentimens dans la bouche d'un huguenot américain; car tout le monde sait combien cette partie du monde est éloignée du royaume de Dieu et de tout ce qui y conduit. Je l'ai exhorté plusieurs fois à demander au Seigneur de l'éclairer et de ne pas le laisser mourir dans les ténèbres de l'hérésie, où il a eu le malheur de naître et d'être élevé.

Comme les canots alloient et venoient incessamment de terre à bord et de bord à terre pour transporter le pillage, il en vint un ce soir-là même, qui conduisoit un François avec cinq Indiens. C'étoit un de nos soldats qui depuis une quinzaine de jours étoit allé chercher des sauvages pour les faire travailler, et qui, ne sachant pas que les Anglois étoient maîtres du fort, s'étoit jeté entre leurs mains. Je représentai au sieur Potter que les Ipdiens étant libres parmi nous, il ne devoit ni ne pouvoit les prendre prisonniers, surtout n'ayant pas été trouvés les armes à la main; mais il me répondit que ces sortes de gens étoient esclaves à Rodelan, et qu'il les y conduiroit malgré tout ce que je pourrois lui dire. Il les a emmenés en effet avec les Arouas qu'il avoit d'abord pris dans la baie d'Ouyapoc: peut-être a-t-il envie de revenir dans ce pays, et de se servir de ces misérables pour faire des descentes sur les côtes; peut-être aussi les laissera-t-il à Surinam. Je le sommai cependant le lundi matin de la parole qu'il m'avoit

donnée de me mener à terre; mais il n'y eut pas moyen de rien obtenir, et il fallut se contenter de belles promesses; en sorte que je désespérois de revoir jamais mon ancienne demeure, lorsqu'il vint lui-même à moi, le mardi, me dire que si je voulois aller au fort, il m'y feroit conduire. J'acceptai bien volontiers son offre ; mais, avant que je m'embarquasse, il me recommanda fort de ne pas fuir, << parce qu'on ne manqueroit pas, dit-il, de vous arrêter avec un coup de fusil. » Je le rassurai là-dessus, et nous partîmes. Celui qui commandoit le canot étoit le second lieutenant, celui-là même qui m'avoit menacé de me couper la langue; et comme je m'en étois plaint au capitaine, qui lui en avoit sans doute parlé, il s'excusa fort là-dessus en chemin et me fit mille politesses.

Nous arrivâmes insensiblement au terme, et aussitôt je vis tous ceux qui gardoient le fort venir au débarquement les uns avec des fusils, les autres avec des sabres pour me recevoir. Peu accoutumés peut-être à la bonne foi, ils craignoient toujours que je ne leur échappasse, malgré tout ce que je pouvois leur dire pour les tranquilliser sur mon compte. Après que nous fûmes un peu reposés, je demandai d'aller chez moi, et l'on m'y conduisit sous une bonne escorte. Je commençai d'abord par visiter l'église, afin de voir pour la dernière fois dans quel état elle étoit ; et comme je ne pus retenir mes larmes et mes soupirs, en voyant les autels renversés, les tableaux déchirés, les pierres sacrées mises en pièces et éparses de côté et d'autre, les deux principaux de la bande me dirent qu'ils étoient bien fàchés de tout ce désordre, que cela s'étoit fait, malgré leurs intentions, par les matelots, les nègres et les Indiens dans la fureur du pillage et dans l'ardeur de l'ivresse, et qu'ils m'en faisoient leurs excuses. Je leur répondis que c'étoit à Dieu principalement, et premièrement, qu'ils devoient demander pardon d'une telle

profanation dans son temple; qu'il étoit très à craindre pour eux qu'il ne se vengeât et qu'il ne les châtiât comme ils le méritoient. Je me jetai ensuite à genoux et je fis une espèce d'amende honorable à Dieu, à la sainte Vierge et à saint Joseph, à l'honneur desquels j'avois dressé des autels, pour exciter la dévotion de mes paroissiens; après quoi je me levai, et nous prîmes le chemin de ma maison. J'avois autour de moi cinq à six personnes qui observoient scrupuleusement toutes mes démarches, tous mes mouvemens, et surtout les coups d'oeil que je jetois. Je ne voyois pas pourquoi tant d'attention de leur part, mais je le sus dans la suite. Ces bonnes gens, avides au dernier poiut, s'imaginoient que j'avois de l'argent caché, et que, lorsque j'avois témoigné tant d'empressement de revenir à terre, c'étoit pour voir si on n'avoit pas découvert mon trésor. Nous entrâmes donc tous ensemble dans la maison, et ce fut un vrai chagrin pour moi, je vous l'avoue, de voir l'affreux désordre où elle étoit.

Il y a près de dix-sept ans que j'allai pour la première fois à Ouyapoc, et que je commençai d'y amasser ce qui est nécessaire pour la fondation des missions indiennes, prévoyant que ce quartier abondant en sauvages fourniroit une vaste carrière à notre zèle, et que la cure d'Ouyapoc seroit comme l'entrepôt de tous les autres établissemens. Je n'avois cessé depuis ce temps-là de me fournir toujours de mieux en mieux par les soins charitables d'un de nos pères, qui vouloit bien être mon correspondant à Cayenne. Dieu a permis qu'un seul jour absorbåt le fruit de tant de peines et de tant d'années : que son saint nom soit béni. Ce qui me fàche le plus, c'est de savoir les trois missionnaires qui restent dans ce quartier – là dénués de tout, sans que je puisse pour le présent leur procurer même le pur nécessaire, malgré toute la libéralité et les bonnes intentions de nos supérieurs. Enfin, après avoir

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