Images de page
PDF
ePub

nous sommes d'autant plus sensibles à cette incommodité, que nous avons plus à souffrir du côté de la santé, et que nous sommes moins dans le cas d'y remédier pour le présent. Je passe sous silence tous les autres désagrémens inséparables de la carrière dans laquelle nous ne faisons que d'entrer, et qui nous font adorer en silence les décrets d'un Dieu qui console dans les tribulations, et qui n’humilie ses ministres que pour les rendre plus actifs et plus propres à ses desseins. Nous lui sommes déjà redevables de la satisfaction que nous avons d'être parmi les Indiens, presque tous déserteurs du Portugal, qui ont eu le bonheur d'être instruits dès leur enfance des principes de la religion. Il est vrai que, par le défaut de missionnaires, ces premières semences de l'Évangile sont restées incultes parmi eux; mais ils nous témoignent la plus grande joie d'être à même aujourd'hui de mettre en pratique ce qu'ils ont appris dans leur jeunesse ; ils viennent à nous avec empressement, et consentent volontiers à construire leurs carbets autour de nous et à former une bourgade; nous en attendons incessamment quinze ou seize familles. Nous avons déjà baptisé quinze petits enfans, et beaucoup d'autres nous seront présentés lorsqu'un temps moins pluvieux permettra aux parens de remonter de l'embouchure des rivières appelécs Maribanaré et Macari. Il y a même des adultes qui demandent le baptême, que nous ne pouvons leur accorder que dans un cas de nécessité, parce qu'ils ne sont pas suffisamment instruits: nous savons là-dessus l'intention de Notre-Seigneur; il a dit à ses premiers ministres « Allez, enseignez, baptisez ; » mais ce qui nous cause beaucoup d'embarras, ce sont les mariages, ou plutôt le concubinage de nombre d'Indiens du Para, où ils ont laissé leurs femmes, et où réciproquement des Indiennes ont laissé leurs maris, et qui tous ont formé d'autres alliances ici, et ont même des enfans de leur com

merce criminel, souvent avec plusieurs, quelques-uns même avec leurs parentes. Il y en a d'autres qui, quoique chrétiens, ont contracté alliance avec des infidèles, et des fidèles avec des Indiens païens. Nous avons déjà la promesse de quelques-uns de ceux qui n'ont qu'une concubine, de faire, en face de l'église, ce que nous leur prescrirons à cet égard. Ce sont ces sortes de mariages, mon cher confrère, qui nous mettent dans le cas de recourir au père des lumières; nous vous prions de les demander également pour nous. J'ai l'honneur d'être, etc.

MISSIONS DU PÉROU.

LETTRE DU PÈRE STANISLAS ARLET

AU RÉVÉREND PÈRE GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

De Moxos ou Canise, le 1er septembre 1698.

MON TRÈS-RÉVÉREND PÈRE, l'an 1697, la veille de la fête de saint Pierre et de saint Paul, nous arrivâmes au Pérou, le père François Boriné mon compagnon et moi, tous deux, grâces à Dieu, dans une santé parfaite, et sans avoir essuyé aucun fâcheux accident. Il y avoit justement quatre ans que, durant l'octave des saints apôtres, votre paternité nous avoit donné permission de quitter la Bohême, notre patrie, pour passer aux Indes occidentales. Après quelque séjour en ce nouveau monde, nos supérieurs de ce pays me permirent, ce que je souhaitois avec le plus d'ardeur, d'avancer dans les terres, pour y fonder un établissement nouveau. Nous lui avons donné le nom du prince des apôtres, sous les auspices de qui la mission a été entreprise et commencée, et on l'appelle la résidence de Saint-Pierre.

Les barbares que la Providence m'a chargé de cultiver se nomment Canisiens. Ce sont des hommes sauvages et peu différens des bêtes pour la manière de vivre et de se conduire. Ils vont tout nus, hommes et femmes. Ils n'ont point de demeures fixes, point de lois, nulle forme de gouvernement. Également éloignés de la religion et de la superstition, ils ne rendent aucun honneur ni à Dieu ni aux

démons, quoiqu'ils aient des idées assez formées du souverain Être. Ils ont la couleur d'un brun foncé, le regard farouche et menaçant, je ne sais quoi de féroce dans toute la figure. On ne sauroit bien dire le nombre des hommes qui peuvent être en ces vastes pays, parce que l'on ne les voit jamais assemblés, et qu'on n'a pas encore eu le temps d'en rien deviner par conjecture. Ils sont continuellement en guerre avec leurs voisins; et quand ils peuvent prendre des prisonniers dans les combats, ou il les font esclaves pour toujours, ou, après les avoir rôtis sur les char-, bons, ils les mangent dans leurs festins, et se servent, au lieu de tasses, des crânes de ceux qu'ils ont ainsi dévorés. Ils sont fort adonnés à l'ivrognerie, et quand le feu leur monte à la tête après s'être querellés et dit bien des injures, souvent ils se jettent les uns sur les autres, se déchirent et se tuent. La pudeur m'empêche d'écrire d'autres désordres bien plus honteux, auxquels ils s'abandonnent brutalement lorsqu'ils ont trop bu. Ils ont pour armes l'arc et les flèches, et une espèce de long javelot fait de roseaux longs et pointus, qu'ils lancent de loin contre l'ennemi avec tant d'adresse et de force, que de plus de cent pas ils renversent leur homme comme à coup sûr. Le nombre des femmes n'est point limité parmi eux; les uns en ont plus, les autres moins, chacun comme il l'entend. L'occupation des femmes, les journées entières, est de préparer à leurs maris des breuvages composés de diverses sortes de fruits.

Nous entrâmes dans le pays de ces pauvres barbares, sans armes et sans soldats, accompagnés seulement de quelques chrétiens indiens, qui nous servoient de guides et d'interprètes. Dieu voulut que notre expédition fût plus heureuse qu'on n'eût osé l'espérer; car plus de douze cents hommes sortirent bientôt des forêts pour venir avec nous jeter les fondemens de notre nouvelle peuplade. Comme jamais ils n'avoient vu ni chevaux, ni hommes qui nous

[ocr errors]

ressemblassent pour la couleur et pour l'habillement, l'étonnement qu'ils firent paroître à notre première rencontre, fut pour nous un spectacle bien divertissant. Nous voyions l'arc et les flèches leur tomber des mains de la crainte qui les saisissoit ; ils étoient hors d'eux-mêmes, ne sachant que dire, et ne pouvant deviner d'où de tels monstres avoient pu venir dans leurs forêts. Car ils pensoient, comme ils nous l'ont avoué depuis, que l'homme, son chapeau, ses habits et le cheval sur lequel il étoit monté, n'étoit qu'un animal composé de tout cela, par un prodige extraordinaire; et la vue d'une nature si monstrueuse les tenoit dans une espèce de saisissement, qui les rendoit comme immobiles. Un de nos interprètes les rassura, leur expliquant qui nous étions et les raisons de notre voyage; que nous venions de l'autre extrémité du monde seulement pour leur apprendre à connoître et à servir le vrai Dieu. Il leur fit ensuite quelques instructions particulières, dont nous étions convenus, et qui étoient à leur portée, sur l'immortalité des âmes, sur la durée de l'autre vie, sur les récompenses que Dieu leur promettoit après leur mort s'ils gardoient ses commandemens, sur les châtimens redoutables dont il les menaçoit avec raison s'ils se rendoient rebelles à la lumière qui les venoit éclairer de si loin. Il n'en fallut pas davantage : depuis ce premier jour un grand nombre de ces pauvres gens nous suivent comme un troupeau fait le pasteur, et nous promettent d'attirer après eux plusieurs milliers de leurs compagnons.Nous n'avons pas sujet de craindre qu'ils nous trompent. Déjà six nations fort peuplées, ou plutôt un peuple de six grandes forêts, ont envoyé des députés nous offrir leur amitié, nous demander la nôtre, et nous promettre de se faire avec nous des demeures stables où nous jugerons à propos. Nous avons reçu ces députés avec toutes les démonstrations de l'amitié la plus tendre, et nous les avons renvoyés chez eux chargés de présens. Ces présens ne sont que quelques

« PrécédentContinuer »