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Nous nous trouvâmes en danger de faire naufrage; mais Dieu, sensible à nos prières et à nos vœux, voulut bien nous en délivrer pour nous réserver, comme nous l'espérons, à de plus rudes épreuves, et à souffrir une mort plus glorieuse pour la gloire de son nom et pour la défense de notre sainte religion.

Pendant quinze jours que nous restâmes en ce premier canal, pour chercher les ancres que nous avions perdues, et pour faire de l'eau dans une rivière que M. Baudran de Bellestre, un de nos officiers, découvrit, et à laquelle il donna son nom, j'eus le plaisir de descendre quelquefois à terre, pour y glorifier le Seigneur dans cette partie du monde, où l'Évangile n'a point encore pénétré. Cette terre est rase et unie, entrecoupée de petites collines. Le terroir me parut assez bon, et assez propre à être cultivé. Il y a bien de l'apparence que c'est en ce lieu, le moins large du détroit, que les Espagnols, sous le règne de Philippe II, bâtirent la forteresse de Nombre de Dios, quand ils formèrent la téméraire et inutile entreprise de fermer aux autres nations le passage de Magellan, en y bâtissant deux villes. Ils envoyèrent, à ce dessein, une nombreuse flotte sous la conduite de Sarmiento; mais, la tempête l'ayant 'battue et dissipée, ce capitaine arriva au détroit en trèsmauvais état. Il bâtit deux forteresses, l'une à l'entrée du détroit, que je crois être Nombre de Dios, et l'autre un peu plus avant, qu'il appela la Ciudad del rey Felipe. apparemment dans le lieu qu'on nomme aujourd'hui le Port-Famine, parce que ces malheureux Espagnols y périrent misérablement, faute de vivres et de tous les autres secours. Cependant il ne paroît aucun vestige de ces forteresses, ni dans l'un ni dans l'autre endroit. Nous ne vîmes aucun des habitans du pays, parce que ces peuples, aux approches de l'hiver, ont coutume de se retirer plus avant dans les terres. Mais quelques vaisseaux françois, qui

nous ont précédés et qui nous ont suivis, en ont vu plusieurs plus avant dans le détroit. Ils nous ont même assuré que ces peuples, qui paroissent dociles et sociables, sont pour la plupart forts et robustes, d'une taille haute et d'une couleur basanée, semblable à celle des autres Américains. Je ne vous parlerai point ici, mon révérend père, de leur génie ni de leurs coutumes, pour ne rien dire d'incertain ou de faux; mais je prendrai la liberté de vous marquer les sentimens de compassion que la grâce et la charité de Jésus-Christ m'inspirent sur cela, à la vue des épaisses ténèbres qui sont répandues sur cette terre abandonnée. Je considérois d'un côté le peu d'apparence qu'il y avoit qu'on pût entreprendre la conversion de ces pauvres peuples, et les difficultés immenses qu'il faudroit surmonter; de l'autre, la prophétie de Jésus-Christ touchant la propagation de l'Évangile dans tout l'univers, me revenoit souvent à l'esprit : je me disois que Dieu a ses temps et ses momens marqués pour répandre en chaque climat les trésors de sa miséricorde; que, depuis vingt ans, nos pères avoient porté l'Évangile dans des lieux aussi éloignés de la lumière que ceux-ci; que peut-être NotreSeigneur ne nous conduisoit à la Chine par ces routes nouvelles, qu'afin que quelqu'un de nous, touché du besoin de ces pauvres barbares, se déterminât à s'y arrêter; que beaucoup de florissantes missions devoient leur origine à un naufrage, ou à quelque autre rencontre qui paroissoit ne venir que du hasard ; je priois le Seigneur de hâter cet heureux moment; j'osois m'offrir moi-même, si c'étoit sa volonté, pour une si noble entreprise : c'étoit tout ce que je croyois pouvoir faire dans le temps présent. Mais j'ai su depuis que mes voeux avoient été prévenus, et qu'ils n'étoient même pas loin d'être accomplis; car, étant arrivés au Chili, on nous dit que les jésuites de ce royaume-là vouloient, à la première occasion, pénétrer jusqu'au dé

troit de Magellan, dont quelques-unes de leurs missions ne sont éloignées que de cent lieues. Celle-ci aura de quoi contenter les plus grands courages; les croix y seront abondantes; il y aura de grands froids à soutenir, des déserts affreux à pénétrer, des sauvages à suivre dans leurs longues courses. Ce sera dans le Sud ce qu'est dans le Nord la mission des Iroquois et des Hurons du Canada, pour ceux qui auront la gloire de faire ici ce qu'on fait en ces. pays-là depuis près d'un siècle avec tant de travaux et de

constance.

Après cette petite digression, je reviens à notre voyage. L'accident qui nous étoit arrivé, par la perte de nos cables et de nos ancres, ne nous permettoit plus de franchir le détroit de Magellan, où l'on est obligé de mouiller toutes les nuits; et l'hiver du pays approchant, messieurs nos capitaines résolurent, sans perdre de temps, de chercher, par le détroit de Le Maire, une route plus sûre et plus facile pour entrer dans la mer du Sud. Ainsi nous levâmes l'ancre le 11 d'avril de l'année 1704, pour sortir du détroit de Magellan et pour chercher celui de Le Maire. Deux jours après nous nous trouvâmes à l'entrée de ce se-· cond détroit, que nous passâmes en cinq ou six heures, par un très-beau temps. Nous rangeâmes d'assez près la côte de la terre del Fuego, ou de Feu, qui me paroît n'être qu'un archipel de plusieurs îles, plutôt qu'un continent, comme on l'a cru jusqu'à présent. Je dois ici remarquer en passant une erreur assez considérable de nos cartes anciennes et modernes, qui donnent à la terre de Feu, qui s'étend depuis le détroit de Magellan jusqu'à celui de Le Maire, beaucoup plus d'étendue en longitude qu'elle n'en a. Car, selon la supputation exacte que nous en avons faite, il paroît certain qu'elle n'a pas plus de soixante lieues, quoiqu'on lui en donne davantage. La terre de Feu est habitée par des sauvages, qu'on connoît

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encore moins que les peuples de la terre magellanique. On lui a donné le nom de terre de Feu, à cause de la multitude de feux que ceux qui la découvrirent les premiers, virent pendant la nuit. Quelques relations nous apprennent que don Garcias de Nodel, ayant obtenu du roi d'Espagne deux frégates pour observer ce nouveau détroit, y mouilla dans une baie où il trouva plusieurs de ces insulaires qui lui parurent dociles et d'un bon naturel. Si l'on en croit ces relations, ces barbares sont blancs comme les Européens; mais ils se défigurent le corps, et changent la couleur naturelle de leur visage par des peintures bizarres. Ils sont à demi couverts de peaux d'animaux, portant au cou un collier d'écailles de moules blanches et luisantes, et autour du corps une ceinture de cuir. Leur nourriture ordinaire est une certaine herbe amère qui croît dans le pays, et dont la fleur est à peu près semblable à celle de nos tulipes. Ces peuples rendirent toutes sortes de services aux Espagnols; ils travailloient avec eux, et leur apportoient le poisson qu'ils pêchoient. Ils étoient armés d'arcs et de flèches, où ils avoient enchâssé des pierres assez bien travaillées, et portoient avec eux une espèce de couteau de pierre, qu'ils mettoient à terre avec leurs armes quand ils s'approchoient des Espagnols, pour leur marquer qu'ils se fioient à eux. Leurs cabanes étoient faites d'arbres entrelacés les uns dans les autres, et ils avoient ménagé dans le toit, qui se terminoit en pointe, donner un libre pour à la fumée. passage Leurs canots, faits d'écorce de gros arbres, étoient assez proprement travaillés. Ils ne pouvoient contenir que sept à huit hommes, n'ayant que douze ou quinze pieds de long sur deux de large. Leur forme étoit à peu près semblable à celle des gondoles de Venise. Les barbares répétoient souvent hoo, hoo, sans qu'on pût dire si c'étoit un cri naturel ou quelque mot particulier à leur langue, Ils pa

une ouverture

roissoient avoir de l'esprit, et quelques-uns apprirent fort aisément l'oraison dominicale. Au reste, cette côte de la terre de Feu est très-élevée. Le pied des montagnes est rempli de gros arbres épais et fort hauts; mais le sommet est presque toujours couvert de neige. On trouve en plusieurs endroits un mouillage assez sûr et assez bon pour faire commodément du bois et de l'eau. En passant ce détroit, nous reconnûmes vers notre gauche, à une distance d'environ trois lieues, la terre des états de Hollande, qui nous parut aussi fort élevée et fort montagneuse.

Enfin, après avoir passé le détroit de Le Maire, et reconnu au-delà quelques îles qui sont marquées dans nos cartes, nous commençàmes à éprouver la rigueur de ce climat durant l'hiver, par le grand froid, la grêle, les pluies, qui ne cessoient point, et par la brièveté des jours qui ne duroient que huit heures, et qui, étant toujours très-sombres, nous laissoient dans une espèce de nuit continuelle. Nous entrâmes donc dans cette mer orageuse, où nous souffrîmes de grands coups de vent, qui séparèrent notre vaisseau de celui que commandoit M. Fouquet, et où nous essuyâmes des tempêtes violentes, qui nous firent craindre plus d'une fois de tomber sur quelque terre inconnue. Cependant nous ne passâmes pas la hauteur de cinquante-sept degrés et demi de latitude sud; et après avoir combattu, pendant près de quinze jours, contre la violence des vents contraires, nous doublâmes en louvoyant cap de Horn, qui est la pointe la plus méridionale de la terre de Feu. Nous avons encore remarqué ici une autre erreur de nos cartes, qui placent le cap de Horn à cinquante-sept degrés et demi; ce qui ne peut être : car, quoique nous nous soyons élevés jusqu'à cette hauteur, comme je viens de dire, nous sommes passés assez au large de ce cap, et nous ne l'avons point reconnu ; ce qui nous fait juger que sa véritable situation doit être à cinquante

le

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