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chaîne de relations, et, de même qu'une succession de pensées diverses s'assemblent et finissent par former d'elles-mêmes un tout compacte; ainsi jour par jour nous nous trouverons marcher dans un monde nouveau, créé par nous-mêmes, et nous ne resterons pas plus longtemps des pèlerins et des étrangers dans un globe traditionnel et antérieur à nous. Mes amis viennent à moi sans que j'aie besoin de les chercher; c'est le Dieu tout-puissant qui me les amène. Je les rencontre, grâce aux divines affinités des vertus entre elles et aux droits anciens qu'elles ont les unes sur les autres; ou plutôt ce n'est pas moi, mais la divinité qui est en eux et en moi-même, qui renverse ces murailles épaisses du caractère individuel, des relations, de l'âge, du sexe, des circonstances, qui nous séparaient, et qui tout à l'heure va faire que, de plusieurs que nous étions, nous ne serons plus qu'un. Je vous dois de grandes louanges, à vous excellents amis qui ouvrez pour moi dans le monde de nouvelles et nobles profondeurs, et qui augmentez la portée de toutes mes pensées. Les amis ne sont pas de sèches et de roides personnes, mais ils sont une poésie fraîchement créée par Dieu, poésie sans obstacle, hymne, ode, épopée, poésie toujours coulant de source, et non pas ensevelie dans des livres poudreux avec annotations et observations grammaticales; ce sont Apollon et les Muses qui chantent en personne. Ces amis se sépareront-ils aussi de moi? Je ne le sais pas, mais je ne le redoute nullement, parce que mes relations avec eux sont si pures qu'elles ne sont établies que par la simple affinité, et que le génie de ma vie étant ainsi complétement social, je suis certain qu'il exercera son énergie sur quiconque est aussi noble que ces hommes et ces femmes, et quel que soit le lieu où je me trouve.

Je m'accuse sur ce point d'une extrême tendresse naturelle. Il est presque dangereux pour moi de boire

le doux poison de cette liqueur prodiguée des affections. Une nouvelle personne est toujours pour moi un grand événement et chasse mon sommeil. J'ai eu de belles imaginations dernièrement à propos de deux ou trois personnes qui m'avaient fait passer des heures délicieuses; mais la joie a cessé avec le jour, et n'a porté aucun fruit, n'a pas donné naissance à la pensée, et n'a que bien peu modifié ma manière d'agir. Au contraire, je dois ressentir de l'orgueil pour les perfections de mon ami, comme si ces perfections étaient les miennes; je dois avoir sur ses vertus un sentiment de propriété vif, délicat, énergique, prompt à s'alarmer. Je ressens une joie aussi vive lorsqu'il est loué que l'amant lorsqu'il entend les applaudissements qui accueillent sa fiancée. Nous sur-estimons la conscience de notre ami. Sa bonté semble supérieure à notre bonté, sa nature plus belle que la nôtre, ses tentations moindres que les nôtres. L'imagination élève toute chose qui est sienne; son nom, ses formes, ses vêtements, ses livres, ses instruments. Notre propre pensée résonne bien mieux en sortant de sa bouche, elle est bien plus neuve et bien plus large.

Cependant la systole et la diastole du cœur ne sont pas sans analogie avec le flux et le reflux de l'amour. L'amitié, comme l'immortalité de l'âme, est une chose trop excellente pour qu'on puisse y croire1. L'amant, en contemplant sa fiancée, sent à demi qu'elle n'est pas l'objet qu'il adore en réalité, et, durant les heures dorées de l'amitié, nous sommes étonnés de voir s'abattre sur nous des ombres de soupçon et d'incrédulité. Nous nous doutons que nous prêtons à notre héros les vertus

Les personnes qui ont l'odorat métaphysique très fin et qui plus d'une fois déjà se sont probablement demandé à quel système appartenait Emerson, diront, en lisant cette pensée sur l'immortali é de l'àme voilà une pensée qui sent singulièrement son Spinosa ! Il n'eu faudrait pourtant pas conclure qu'Emerson soit panthéiste,

dont il brille, et que nous adorons la forme que nous leur avons assignée comme leur divine habitation. Dans la stricte réalité, l'âme ne respecte pas les hommes comme elle se respecte elle-même, et en science stricte, toutes les personnes sont exposées à subir l'égale condition d'un éloignement infini. Craindrons-nous de refroidir. notre amour en le regardant face à face, en sapant les fondements métaphysiques de ce temple élyséen? Ne serai-je pas un être aussi réel que les choses que je contemple? Si je suis aussi réel, je ne craindrai pas de les connaître telles qu'elles sont. Leur essence n'est pas moins belle que leur apparence, bien qu'il soit nécessaire d'organes plus subtils pour pénétrer cette essence. Bien que nous coupions la tige très courte pour la faire servir à tresser des guirlandes et des festons, la racine de la plante n'est pas pour cela indifférente à la science. Au milieu de ces charmantes rêveries, je me hasarderai pourtant à produire ce fait hardi, quoi qu'il ressemble à la momie présente aux banquets égyptiens. L'homme qui se tient fermement uni à sa pensée pense merveilleusement de lui-même : il a conscience d'un succès universel, bien que ce succès doive être acheté par des fautes particulières. Il n'y a pas d'avantages, de puissances, d'or ou de force qui puissent lui être comparés. Je n'ai pas la puissance de choisir ma condition, mais je dois me confier et m'appuyer sur ma pauvreté plus que sur votre richesse. Je ne puis faire que votre conscience soit équivalente à la mienne. L'étoile seule éblouit; la planète n'a que des rayons languissants semblables aux rayons de la lune. J'écoute ce que vous me dites des admirables qualités et du caractère choisi du parti que vous louez; mais je sais bien que, malgré tous ses habits de pourpre, je ne puis l'aimer, à moins qu'il ne soit un pauvre Grec comme moi. Je vois bien, ô mon ami! que l'ombre des phénomènes te recouvre, toi aussi, de son immensité

bigarrée et colorée, et que tu ne peux être comparé avec l'étre bon duquel tout n'est que l'ombre. Tu ne tiens pas étroitement à l'être comme y tiennent la vérité, la justice; tu n'es pas mon âme, tu n'es que sa peinture et son effigie. Tu es venu vers moi tout récemment, et déjà voilà que tu prends pour me quitter ton chapeau et ton manteau. Est-ce qu'il ne semble pas que l'âme nous envoie les amis, ou plutôt les produit comme l'arbre produit ses feuilles, en les poussant du dedans au dehors, et puis par la floraison et la germination de nouveaux boutons jette à bas les vieilles feuilles. La loi de la nature est le changement incessant. Chaque état électrique cache en lui son contraire. L'âme s'environne d'amis, afin d'entrer dans une plus grande connaissance d'ellemême, dans une plus grande solitude; et elle marche seule pendant un temps, afin de pouvoir jouir de sa conversation et de sa société. Cette méthode se trahit d'ellemême, durant toute l'histoire de nos relations personnelles. Perpétuellement l'instinct de l'affection ravive en nous l'espoir de l'union avec nos amis, et perpétuellement aussi le sentiment de la solitude nous rappelle et nous fait cesser cette poursuite. Ainsi l'homme passe sa vie à la recherche de l'amitié, et néanmoins quand il revient à son véritable sentiment, il pourrait écrire une lettre analogue à celle-ci et l'adresser à chaque nouveau candidat à son amour :

<< Cher ami,

«Si j'étais sûr de toi, sûr de ta capacité, sûr d'ac<«<corder mon humeur avec la tienne, je ne regarderais « plus comme des bagatelles sans importance aucune « de tes démarches. Je ne suis véritablement pas très <«<sage; mon caractère est presque facile à conquérir et « je respecte ton génie que je n'ai pas encore pénétré. « Cependant je n'ose pas supposer en toi une parfaite

« intelligence de ma personne, et c'est pourquoi tu es « pour moi un tourment divin. A toi pour toujours ou « jamais. »

Cependant ces plaisirs difficiles et ces belles peines sont bonnes pour la curiosité, mais non pas pour la vie. Nous ne devons pas nous y laisser aller; ce sont des toiles d'araignée et non de solides vêtements. Nos amitiés arrivent à de pauvres et étroites conclusions, parce qu'elles sont pour nous un enivrement et un rêve et qu'elles ne touchent pas la fibre virile du cœur humain. Les lois de l'amitié sont grandes, austères, éternelles, faites de la même étoffe que les lois de la nature et de la morale. Mais nous avons cherché dans l'amitié de minces et prompts bénéfices, afin de nous désaltérer aux sources d'une douceur prochaine. Nous nous élançons impétueusement vers le fruit qui mûrit le plus lentement dans le jardin de Dieu et qui ne doit être cueilli qu'après bien des étés et bien des hivers. Nous cherchons nos amis non avec un respect sacré, mais avec une passion adultère qui puisse nous les approprier en quelque sorte; mais c'est en vain. Nous sommes entourés de subtils antagonistes qui se jouent de nous lorsque nous les approchons, et traduisent toute notre poésie dans la prose la plus plate. Presque tous les hommes s'abaissent en se fréquentant. Toute association n'est qu'un compromis, et, ce qui est pire, la fleur et l'arome de chacune de ces belles natures qui nous environnent s'évanouissent lorsqu'elles approchent les unes des autres. Quel perpétuel désappointement ne nous donne pas la société actuelle, même la société des vertueux et des bien doués! D'abord, la prévoyance entourait nos entrevues comme d'un rempart de réserve prudente; mais, maintenant, voilà que nous souffrons et que nous sommes tourmentés par des railleries, par des froideurs soudaines, hors de saison, par des

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