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plus strict et le plus étroit dont les hommes aient connaissance. L'amitié est faite pour les jours sereins, pour les dons gracieux, pour les promenades à travers la campagne, comme aussi pour les sentiers difficiles, pour les durs voyages, pour la pauvreté, les naufrages, la persécution; elle est faite pour tenir compagnie aux saillies de l'esprit, comme pour s'associer aux tressaillements de la religion. Nous devons naturellement entourer de dignité les besoins journaliers et les fonctions de la vie de l'homme, et les embellir par le courage, la sagesse et l'unité; l'amitié ne doit jamais tomber dans le vulgaire et l'habituel, mais doit être au contraire alerte et inventive, afin de prêter le rhythme et la raison à ce qui n'était d'abord que vulgarité.

La parfaite amitié requiert, pour exister, des natures si rares et si belles, qui se modèrent si bien l'une par l'autre, des natures si heureusement accordées et semblables, et en même temps si différentes (car même dans ce cas particulier un poëte dit que l'amour exige que les amants soient d'une nature différente et d'un caractère divers), que ses prétentions peuvent rarement trouver à se réaliser. L'amitié ne peut exister dans toute sa perfection si elle comprend plus de deux personnes, disent ceux qui sont savants dans cette science chaleureuse du cœur. Je ne me sers pas de termes aussi stricts, peut-être parce que je n'ai jamais connu une amitié aussi élevée que celle des autres; mon imagination se plaît mieux dans un cercle d'hommes et de femmes sublimes, dont les relations mutuelles sont variées, et sur lesquels plane une intelligence élevée; mais je trouve que cette loi, qui veut que l'amitié soit le rapport étroit d'un seul et d'un seul est parfaitement juste appliquée à la conversation, qui est la pratique et la suprême jouissance de l'amitié. Ne mélangez pas trop les eaux; dans ce mélange les bonnes deviennent mauvaises et les meilleures

pires. Vous pourrez trouver à différentes reprises, en causant avec deux hommes différents, des paroles utiles et joyeuses; mais rencontrez-vous une fois tous trois ensemble, et vous ne trouverez pas un mot nouveau et venant du cœur. Sur trois personnes rassemblées, deux peuvent causer et une écouter; mais trois ne peuvent prendre part à une conversation sincère et pénétrante. Dans la bonne compagnie il n'y a jamais de ces conversations entre deux personnes, comparables à celles qui s'engagent dès que vous laissez seules ces deux personnes; dans la bonne compagnie les individus doivent noyer leur égoïsme dans une sorte d'âme sociale, qui soit exactement en rapport avec les divers caractères et les diverses consciences présentes; il n'y a là aucune partialité de l'ami pour l'ami; aucune tendresse du frère pour la sœur, de la femme pour l'époux n'est convenable, mais c'est tout le contraire qui est exigé. Celui-là seul peut parler dans ces occasions, qui navigue sur les eaux des pensées communes à la compagnie, et ne se tient pas timidement ancré à sa pensée propre; et cependant cette convention que le bon sens requiert détruit la haute liberté de la grande conversation, qui exige l'absolue fusion de deux âmes en une seule.

Deux hommes, mais pas davantage, laissés seuls, entrent dans des relations plus simples; cependant c'est leur affinité qui déterminera le sujet sur lequel ils converseront. Les hommes qui n'ont aucune ressemblance et aucun rapport les uns avec les autres, se donnent mutuellement peu de joie et ne soupçonnent jamais la puissance cachée de chacun d'eux. Nous parlons souvent d'hommes qui ont un grand talent de conversation, comme si c'était un don permanent chez ces hommes. La conversation est un rapport passager, rien de plus. Un homme est renommé pour sa pensée et son éloquence; mais malgré tout cela il ne trouve pas un mot à dire à

son oncle et à son cousin; ils accusent son silence avec autant de raison qu'ils blâmeraient l'absurdité d'un cadran placé à l'ombre: c'est au soleil que le cadran marquera l'heure ; c'est parmi ceux qui se réjouissent d'entendre les pensées de l'homme éloquent, que ce dernier retrouvera sa langue.

L'amitié exige ce rare juste milieu entre la ressemblance et la dissemblance qui fait sentir à chacun des deux amis la présence de la puissance particulière et de l'approbation de son compagnon. Je préférerais aller seul jusqu'au bout du monde, plutôt que mon ami outrepassât par un mot ou un regard sa sympathie réelle. Je suis également frustré par son antagonisme et sa complaisance. Qu'il ne cesse donc pas un instant d'être luimême; la seule joie que me procure son amitié consiste en ce que le non moi devient moi. Cela enlève tout cœur et tache la lumière de nos jours, de rencontrer des concessions là où nous espérions trouver un secours viril, ou au moins une résistance virile. Mieux vaut blesser votre ami que d'être son écho. La condition qu'exige de nous une haute amitié, c'est que nous possédions le pouvoir de nous passer d'elle de grands et sublimes personnages sont seuls capables de ce haut sentiment. Pour que l'union s'opère, ils doivent d'abord être deux, séparés, avant de ne faire qu'un. Que leur amitié soit l'alliance de deux formidables natures se contemplant mutuellement, se craignant mutuellement, avant d'être la reconnaissance de la profonde unité qui les unit malgré ces contrastes.

Celui-là seul est fait pour l'amitié qui est magnanime. Il doit être magnanime s'il veut connaître les lois de l'amitié ; il doit être un homme qui sait que la bonté et la grandeur sont toujours la meilleure économie; il ne doit pas être ardent et fiévreux et mettre trop de vivacité à combattre avec la fortune; il ne doit pas oser se mêler

et s'inquiéter de ces choses. Donnez au diamant le temps de se former, n'espérez pas accélérer les enfantements du ciel. L'amitié demande à être traitée régulièrement ; avec elle nous ne devons pas être capricieux, nous ne devons pas être défiants. Nous parlons de choisir nos amis, mais nos amis se choisissent d'eux-mêmes en quelque sorte. Le respect est une grande partie de l'amitié. Considérez votre ami comme un spectacle, car, après tout, s'il est un homme, il a des mérites qui ne sont pas les vôtres, et que vous ne pouvez honorer si vous ne pouvez vous empêcher de le tenir à tout instant étroitement embrassé; tenez-vous à part, de manière à laisser de l'air à ces mérites; laissez-les s'élargir et s'élever. Ne soyez pas tant son ami avant que vous n'ayez pu connaître ses énergies particulières; soyez comme les mères passionnées qui gardent leurs enfants dans leurs maisons jusqu'à ce quelles soient devenues de grandes filles. Êtes-vous l'ami des vêtements de votre ami ou bien de sa pensée? Un grand cœur le regardera comme un étranger et pendant longtemps l'appréciera comme un étranger dans mille circonstances, afin de pouvoir s'approcher plus près de lui sur cette terre sacrée qu'il habite. Il n'y a que les adolescents et les jeunes filles qui considèrent un ami comme une propriété et qui s'amusent à goûter un court et confus plaisir au lieu de se désaltérer au pur nectar des dieux.

Achetons notre entrée dans cette société par une longue épreuve. Pourquoi profanerions-nous le sanctuaire des nobles et belles âmes en y pénétrant sans leur permission? Pourquoi insister pour établir des relations personnelles précipitées avec notre ami? Pourquoi aller à sa maison et faire la connaissance de sa mère, de son frère et de ses sœurs? Pourquoi le forcer par vos importunités à vous visiter? est-ce que ces choses sont nécessaires matériellement à votre alliance? Laissez là toutes

ces flatteries et toutes ces instances trop sensibles et grossières. Que votre ami soit pour vous un esprit. Une lettre, une pensée, une parole sincère, un regard de lui, voilà ce dont j'ai besoin et non pas des nouvelles qu'il peut m'apprendre ou des diners qu'il peut m'offrir. Je puis bavarder, in'informer de la politique, jouir des agréments de la société et des bons rapports du voisinage avec des compagnons d'une moindre importance. La société de mon ami ne doit-elle pas être pour moi poétique, pure, universelle, grande, comme la nature ellemême? Serai-je forcé de reconnaître que nos relations sont profanes, comparées à cette barre lointaine de nuages qui sommeille à l'horizon, ou à cette masse de gazon ondoyant qui divise le ruisseau? N'avilissons pas l'amitié, mais relevons-la, et abritons-la sous l'étendard idéal. Le grand œil plein de menaces de notre ami, la beauté pleine de dédain de son maintien et de ses actions ne nous ordonnent pas de nous abaisser, mais au contraire nous invitent à nous fortifier et à nous élever. Ne souhaite pas qu'il soit plus petit d'une seule de ses pensées, mais reçois-les toutes et réponds-leur à toutes. Garde ton ami comme la grande contre-partie de toimême; donne-lui le rang d'un prince. Honore toutes ses supériorités; qu'il soit pour toi une sorte de magnifique ennemi, indomptable, religieusement respecté, et non un trivial compère fait pour fatiguer bien vite et pour être promptement mis de côté. Les couleurs de l'opale, la lumière du diamant ne peuvent être vues si l'œil est trop près d'elles. J'écris une lettre à mon ami, j'en reçois une de lui; cela vous semble peu de chose; pour moi, et cela me suffit. Cette lettre est un don spirituel digne de m'être offert par lui, digne d'être accepté par moi, et qui ne déshonore aucun de nous deux. En lisant ces chaudes lignes le cœur se confiera spontanément, comme il ne se serait pas confié à la parole, et se répandra

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