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une physionomie mécontente. Les passants le regardent de travers dans les rues, les visiteurs dans le salon de son ami. Si cette aversion avait, comme la sienne propre, son origine dans le mépris et la résistance, il pourrait en vérité s'en retourner à sa demeure l'esprit troublé par de tristes pensées; mais les physionomies malveillantes ou bienveillantes de la multitude n'ont pas de causes profondes, n'ont aucune raison d'être supérieures, mais naissent et s'évanouissent selon le vent qui souffle et les nouvelles des feuilles publiques. Cependant ce mécontentement de la multitude est plus formidable que celui d'un sénat ou d'un collége. Il est aisé pour un homme ferme et qui sait le monde d'endurer la colère des classes cultivées : leur rage est prudente et pleine de décorum, car elles sont timides, sentant bien qu'elles aussi sont vulnérables. Mais lorsqu'à leur rage féminine vient s'ajouter l'indignation du peuple, lorsque la force brutale et inintelligente qui gìt au fond de la société vient à hurler et à mugir, alors il est nécessaire de l'habitude de la magnanimité et de la religion pour traiter cette colère comme une bagatelle sans importance'.

Après cette servile conformité, une autre terreur qui nous éloigne de la confiance en nous-mêmes, c'est notre persistance, c'est ce respect pour nos actes et nos paroles passées qui provient de ce que les autres hommes n'ayant pas d'autre donnée pour mesurer notre orbite que nos actes passés, nous serions désolés de les désappointer.

1 Belle pensée et bien digne d'être méditée par les hommes publics de notre temps. Ils supportent facilement les rancunes des partis politiques; ils n'agissent pas tout à fait de même en face de l'émeute. Le même fait est observable dans le sein des assemblées parlementaires : il leur est facile de supporter une accusation de M. Jules Favre; mais s'agit-il de rappeler à l'ordre le citoyen Miot par exemple, alors c'est toute une affaire,

Mais pourquoi donc alors avez-vous sur vos épaules une tête actuellement pensante? pourquoi traîneriezvous ce corps monstrueux de votre mémoire de peur de contredire quelque opinion émise à tel lieu ou à tel autre? Quand même vous vous contrediriez, eh bien, quoi? il me semble que c'est une règle, de la sagesse de ne jamais se reposer sur la mémoire seule, même dans les actes qui ne sont que de purs souvenirs, et qu'il faut, au contraire, mettre le passé sous les yeux multiples du présent et vivre dans un jour toujours nouveau. Confiez-vous à votre émotion. Dans vos systèmes de métaphysique, il vous est arrivé de refuser à Dieu la personnalité; mais pourtant si les religieux mouvements de l'âme vous agitent, communiquez-leur le cœur et la vie, bien qu'ils tendent à enfermer et à envelopper Dieu dans la forme et la couleur. Laissez là votre théorie, comme Joseph son manteau, entre les mains de la prostituée, et fuyez.

Cette folle persistance est le génie qui hante les petits esprits, le génie qu'adorent les petits hommes d'État, les petits philosophes et les petits théologiens. Avec cette persistance, une grande âme n'a absolument rien à faire. L'homme qui s'inquiète de cette persistance pourrait tout aussi bien s'inquiéter de son ombre peinte sur le mur. Fermez vos lèvres, cousez-les fortement! ou bien, si vous voulez être un homme, dites fermement ce que vous avez pensé aujourd'hui en mots aussi rudes que des boulets de canon; demain dites ce que vous penserez avec des paroles aussi franches, bien qu'elles contredisent tout ce que vous avez dit aujourd'hui. Ah bien! alors, s'écrieront les vieilles dames, vous serez bien sûr de n'être pas compris. N'être pas compris! c'est le mot d'un fou. Est-il si mauvais déjà de n'être pas compris? Pythagore ne fut pas compris, ni Socrate, ni Jésus, ni Luther, ni Copernic, ni Galilée, ni Newton,

ni aucuns des esprits sages et purs qui ont pris chair. Être grand est une excellente condition pour n'être pas compris.

L'homme ne peut violer sa nature. Toutes les saillies de sa volonté sont unies par la loi de son être, de même que les inégalités des Andes et de l'Hymalaya sont insignifiantes et ne peuvent contrarier la courbe de la sphère terrestre. Et il importe peu de savoir de quelle façon vous éprouverez cette nature.. Un caractère est comme une stance ou un acrostiche alexandrins, lisezles par en bas, par en haut, de travers, ils répèteront toujours la même chose. Dans cette charmante vie des bois dont Dieu a fait mon lot, laissez-moi me ressouvenir jour par jour de mes honnêtes pensées, sans préméditation, sans réticences, et je n'en doute pas, je les trouverai symétriques. Mon livre exhalera l'odeur du pin et résonnera du bourdonnement des insectes. L'hirondelle qui vole auprès de ma fenêtre entrelacera dans la trame de mon style la paille qu'elle porte à son bec1. Nous passons pour ce que nous sommes. Le caractère se manifeste malgré notre volonté. Les hommes s'imaginent qu'ils ne manifestent leurs vertus et leurs vices que par des actes patents, et ils ne voient pas que la vertu ou le vice émettent un souffle à chaque minute.

Ne redoutez pas d'éviter d'imprimer à la variété de vos actions ce caractère de non persistance; il suffit que chacune de ces actions soit honnête et naturelle à son heure si une seule porte ce caractère, toutes les autres s'harmoniseront, aussi dissemblables qu'elles paraissent. Ces variétés s'effacent lorsqu'on les considère à une courte distance ou d'une toute petite hauteur de

1 Charmantes lignes. Nous ne connaissons pas de manière plus gracieuse de rendre et d'exprimer cette union mystérieuse des pensées qui, bien qu'elles soient diverses, portent toutes les couleurs de la vie qui les a inspirées.

pensée. Une même tendance les unit toutes. Le voyage du meilleur vaisseau n'est qu'une ligne en zig zag; mais regardez cette ligne à une distance suffisante, et vous verrez toutes ces irrégularités se fondre en une ligne égale et droite. C'est ainsi que s'expliqueront vos actions naturelles et naïves. Mais la conformité n'explique rien. Agissez simplement, et les actions précédentes que vous aurez faites simplement justifieront celle d'aujourd'hui. La grandeur en appelle toujours à l'avenir. Si je puis être assez grand pour agir droitement et mépriser l'opinion, c'est que mes actions d'autrefois me défendent maintenant. Qu'il arrive ce qu'il pourra, aujourd'hui agissez noblement; méprisez toujours les apparences. La force du caractère est une force qui résulte de l'accumulation des forces de la volonté, de façon que la vertu des jours passés remplit encore de santé le jour d'aujourd'hui. Qu'est-ce qui donne aux héros du sénat et des champs de bataille cette majesté qui remplit l'imagination? L'idée d'une suite de jours illustres et de victoires qu'ils traînent après eux. Ses actions répandent leur lumière sur l'acteur, le héros qui s'avance. Pour l'œil de chaque homme, il est comme suivi par une escorte visible d'anges. C'est là ce qui fait gronder le tonnerre dans la voix de Chatham, c'est là ce qui met la dignité dans le port de Washington, ce qui fait briller l'Amérique dans les yeux d'Adams. L'honneur est véné→ rable, parce qu'il n'est pas éphémère, et qu'il est toujours, au contraire, une vieille vertu. Nous lui rendons hommage aujourd'hui, parce qu'il n'est pas d'aujourd'hui. Nous l'aimons, parce qu'il n'est pas une trappe pour notre amour et notre hommage, mais parce qu'il est indépendant, qu'il dérive de lui-même, et qu'il est toujours d'une antique lignée sans tache, quand bien même ce serait dans la personne d'un jeune homme qu'il se manifesterait.

J'espère que dans notre temps nous aurons entendu pour la dernière fois parler de conformité aux usages du monde et de persistance. Jetez ces mots en pâture aux journaux; laissons-les se ridiculiser eux-mêmes. Au lieu de la banale cloche, écoutons plutôt quelques sons de la flûte spartiate. Un grand homme vient pour dîner à ma maison ; je ne souhaite pas de lui plaire, je souhaite qu'il me plaise. Je désire que ma réception soit cordiale, mais elle doit d'abord être vraie. Affrontons et réprimandons la médiocrité polie et le sordide contentement de ce temps-ci; jetons à la face de la coutume et de l'habitude ce fait qui est le fait dominant de toute l'histoire, c'est que là où un homme se meut, un grand acteur, un grand penseur responsable se meut également; c'est qu'un homme vrai n'appartient à aucun temps, à aucun lieu, mais se fait le centre de l'univers. Là où il est, là est la nature. Il mesure les hommes, les événements, et vous êtes forcé de marcher sous son étendard. Ordinairement chaque personne que l'on rencontre dans la société nous rappelle quelque autre personne, quelque autre chose. Mais un grand caractère ne nous rappelle rien. Il prend la place de la création tout entière. L'homme doit s'élever jusqu'au point de rendre indifférentes toutes les circonstances et de rejeter dans l'ombre tous les moyens. Tous les grands hommes sont cela et font cela. Chaque homme vrai est une cause, une contrée, un siècle; il lui faut des espaces infinis et d'innombrables années pour accomplir sa pensée, et la postérité semble suivre ses pas comme une procession. César est né, et nous aurons pour des siècles un empire romain. Le Christ est né, et des millions d'esprits s'attacheront à son génie et grandiront avec lui. Une institution n'est que l'ombre allongée d'un homme; témoin la réforme de Luther, le quakerisme de Fox, le méthodisme de Wesley, l'abolition de Clarkson. Mil

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