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en prophéties d'une existence plus divine que toutes celles que l'héroïsme a faites excellentes.

Respectons donc les lois de l'amitié de façon à ne pas nuire à sa fleur suprême par notre impatience de la voir s'ouvrir. Nous devons être à nous avant d'être aux autres. Il y a dans le crime cette satisfaction que le criminel, selon le proverbe latin, peut traiter son complice sur un pied complet d'égalité. Crimen quos inquinat, æquat. Mais avec ceux que nous admirons et que nous aimons nous ne pouvons pas agir ainsi. Cependant le moindre manque de possession de soi-même vicie, à mon avis, les rapports entiers de l'amitié. Il ne peut y avoir de paix profonde entre deux esprits, il ne peut y avoir de respect mutuel que lorsque dans leurs conversations chacun se présente comme le représentant du monde entier.

Agissons avec toute la grandeur d'esprit qu'il nous est possible dans une affaire aussi grande que l'amitié. Soyons silencieux afin de pouvoir entendre le chuchotement des dieux. N'intriguons pas. Qui vous force à vous jeter de tous côtés et à répandre autour de vous les pensées que vous auriez exprimées aux àmes choisies? Qui vous force à dire quelque chose même à ces dernières ? Il importe peu que les paroles que vous répandez soient ingénieuses, gracieuses et affables. Il y a des degrés innombrables dans l'échelle de la sagesse et de la folie, et pour vous, dire quelque chose, c'est être frivole. Attendez, et c'est votre âme alors qui parlera; attendez jusqu'à ce que la nécessité et l'infini vous dominent, jusqu'à ce que le jour et la nuit se servent eux-mêmes de vos lèvres pour exprimer leurs mystères. La seule monnaie de Dieu, c'est Dieu lui-même; il ne paye jamais moins, jamais plus. La seule récompense de la vertu est la vertu, la seule manière d'acquérir un ami est d'être soimême un ami. Il serait absurde d'espérer nous rappro

cher d'un homme parce que nous fréquentons sa maison. S'il est différent de vous, son âme fuira loin de vous, et vous ne surprendrez jamais dans ses yeux un seul regard sincère. Nous contemplons de loin les âmes nobles, et malgré cet éloignement elles nous repoussent encore; pourquoi alors les importunerions-nous? Tard, bien tard, nous nous apercevons qu'il n'y a pas d'arrangements, d'introductions, de coutumes, d'habitudes de société qui puissent nous servir pour nous établir en relation d'amitié avec ceux que nous désirerions pour amis, et que la seule condition pour cela c'est d'élever notre nature à la hauteur de la leur; alors nous les rencontrerons absolument comme l'eau rencontre l'eau, et si nous ne les rencontrons pas, nous n'aurons plus besoin d'eux, car nous serons déjà devenus eux. En dernière analyse, l'amitié n'est que la réflexion de la dignité personnelle d'un homme sur d'autres hommes. Les hommes ont quelquefois changé de noms avec leurs amis, comme pour faire entendre par là que dans son ami chacun aimait sa propre âme.

Plus haute est la noblesse que nous exigeons de l'amitié, plus nous sentons la difficulté de la réaliser et de la faire vivre en chair et en os. Nous errons solitaires dans le monde. Les amis tels que nous les désirons sont des rêves et des fables. Mais une sublime espérance réjouit le cœur fidèle qui songe que, quelque part, dans d'autres régions de l'infini, des âmes existent qui maintenant agissent, souffrent, osent, qui peuvent nous aimer et que nous pouvons aimer. Nous pouvons nous féliciter d'avoir passé dans la solitude, les périodes du bas âge, des folies, des étourderies, et de la honte, puisque, lorsque nous sommes des hommes accomplis nous pouvons serrer une main héroïque avec une main héroïque. Seulement, soyez avertis par tout ce que vous avez déjá observé de ne pas nouer de rapports avec les personnes

vulgaires avec lesquelles aucune amitié ne peut subsister. Notre impatience nous trahit en nous jetant dans des relations folles et téméraires auxquelles aucun dieu ne fait attention. En persistant à suivre votre sentier vous pouvez oubliez les détails, mais vous gagnez l'essentiel. Votre caractère se dessine définitivement et vous vous manifestez si clairement à vous-même que vous vous trouvez placé hors de l'atteinte des fausses amitiés et que vous attirez vers vous les premiers nés du monde, ces rares pèlerins dont un ou deux à la fois seulement errent dans le monde, et en présence desquels les grands hommes du vulgaire ne sont simplement que des spectres et des ombres.

C'est folie de craindre former des noeuds trop spirituels, car nous ne pouvons perdre aucun amour naïf. Quelle que soit l'altération que notre intuition fasse subir à nos opinions ordinaires, nous pouvons être sûrs que la nature nous fera toujours avancer dans une région supérieure, et bien qu'elle semble nous dérober quelque joie, elle nous en dédommagera par des plaisirs plus grands. Comprenons, s'il nous est possible, l'absolue solitude de l'homme. Nous pouvons être sûrs que nous portons tous les hommes en nous. Nous allons en Europe, nous cherchons des hommes, nous lisons des livres pleins d'une foi instinctive et nous croyons naïvement qu'ils nous illumineront et nous révéleront à nous-mêmes. Oh! mendiants que nous sommes ! Les hommes sont semblables à nous; l'Europe est une vieille garde-robe formée d'hommes morts dont les livres sont les spectres. Rejetons loin de nous cette idolâtrie. Abandonnons ces manières de mendiants. Disons même adieu, s'il le faut, à nos plus chers amis, et demandons-leur : qui êtes-vous? Abandonnez-moi, je ne serai pas dépendant plus longtemps'. Oh! mon frère, ne vois-tu pas que nous ne nous

Dans tout cel essai, malgré les couleurs avec lesquelles il peint

séparons que pour nous rencontrer sur de plus grandes hauteurs et pour être plus l'un à l'autre, parce que nous nous appartenons encore trop à nous-mêmes? Un ami est un Janus à double face, qui regarde à la fois le passé et le futur. Il est l'enfant de tous nos jours passés, le prophète de tous nos jours à venir. Il est le précurseur d'amis plus grands que lui, car c'est la propriété des choses divines de se reproduire à l'infini.

J'agis avec mes amis comme avec mes livres. Je les aurais conformes à ma pensée que je m'en servirais à peine. Nous devons faire à la société nos propres conditions, l'admettre ou l'exclure pour la plus légère cause. Je ne puis m'accorder la licence de parler beaucoup avec mon ami. S'il est grand, il m'élève si haut que je ne puis redescendre pour causer. Dans mes grandes journées, des pressentiments se manifestent et se suspendent au-dessus de moi et me font signe du fond du firmament. C'est à eux alors que je dois me dévouer. Je sors afin de les atteindre, je rentre afin de les saisir ; je crains seulement qu'ils ne se retirent dans le ciel, car ils ne sont déjà plus à l'horizon que comme une traînée de brillante lumière. Eh bien! dans ces moments, quoique j'apprécie mes amis, puis-je abandonner la poursuite de mes visions pour étudier les leurs et causer avec eux? Certes, j'éprouverais une sorte de joie familière à abandonner cette haute recherche, cette astronomie spirituelle, cette étude des étoiles, pour descendre à sympathiser chaleureusement avec eux; mais je sais bien que je pleurerais toujours la perte de mes divinités. Il est vrai aussi que la semaine prochaine j'aurai un certain nombre de jours maussades et languissants, pendant lesquels j'aimerais à m'occuper d'objets qui me

le sentiment de l'amitié, l'idée fixe d'Emerson, l'isolement ; son sentiment fixe, la solitude reviennent à chaque ligne,

sont étrangers; alors je regretterai votre esprit littéraire et je souhaiterai de vous voir assis à mes côtés. Mais si vous venez, peut-être ne ferez-vous que remplir mon esprit de nouvelles visions; vous le remplirez de votre éclat et non de votre être, et je serai aussi incapable qu'auparavant de causer avec vous. Je rendrai à mes amis des visites passagères. Je recevrai d'eux non leurs biens et leurs qualités, mais leur caractère. Ils me donneront ce qu'ils n'ont pas le pouvoir de me donner, à proprement parler, mais ce qui rayonne en eux. Mais ils ne m'enchaîneront pas par des relations moins subtiles et moins pures que celles-là. Nous nous rencontrerons ainsi sans nous rencontrer, nous nous séparerons sans nous séparer.

Je pensais dernièrement qu'il y avait plus de possibilité qu'on ne l'imagine à mener grandement une amitié, sans qu'il y eût un exact rapport entre les deux amis. Pourquoi m'embarrasser de ce triste fait, à savoir que mon ami n'est pas intelligent? Le soleil ne s'inquiète pas de savoir si ses rayons tombent en vain dans l'espace stérile, ou seulement sur une petite portion de la planète qui reflète ces rayons. Que notre grandeur fasse l'éducation de notre grossier et froid compagnon. S'il reste avec son inégalité, alors qu'il disparaisse. Compagnon des êtres les plus vils, il ne s'enflammera plus et ne sera plus porté sur les ailes des dieux de l'Empyrće; mais l'orbe de notre amour se sera élargi par cet excès de lumière répandue. On pense que l'amour sans récompense est une disgrâce, mais les grandes àmes voient que l'amour ne peut ètre récompensé. Le véritable amour dépasse aussitôt les objets indignes, habite dans l'éternité, se nourrit de l'Éternel, et lorsque les misérables masques transitoires tombent, alors il se sent délivré d'autant de cette terre et sent d'autant mieux la sûreté de son indépendance. Cependant toutes ces

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