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votre égard une exception contraire à toutes leurs règles habituelles.

Ainsi donc, en présence de toutes les choses désagréables, la prudence ne consiste pas dans l'évasion ou dans la fuite, mais dans le courage. Celui qui souhaite d'entrer dans les régions paisibles de la vie doit pour ainsi dire se visser à la résolution. Qu'il regarde en face l'objet de ses pires appréhensions, et sa vigueur ruinera toutes ses craintes. Le proverbe latin dit que, dans les batailles, c'est l'œil qui est le premier vaincu. L'œil est intimidé et exagère grandement les périls de l'heure présente. L'entière possession de soi-même peut faire d'une bataille quelque chose d'aussi peu dangereux pour la vie qu'un combat au fleuret ou une partie de balles. Les soldats citent des exemples d'hommes qui, ayant vu pointer le canon, l'ayant vu allumer, se sont reculés pour laisser passer le boulet. Les terreurs de la tempête sont principalement reléguées dans les chambres et la cabine du vaisseau. Mais le pilote, le matelot luttent avec elle tout le jour, et leur santé se renouvelle dans le combat, et leur pouls bat aussi vigoureusement sous la tempête que sous le soleil de juin.

A la découverte de choses désagréables chez nos voisins, la crainte vient vite à notre cœur et en exagère l'importance; mais la crainte est une mauvaise conseillère. Tout homme est fort en apparence et faible intérieurement. A ses propres yeux, il est faible; aux yeux d'autrui, il est formidable. Grim vous effraie, mais lui aussi vous redoute. Vous êtes désireux de conquérir la bonne volonté des plus tristes personnes, et vous êtes mal à l'aise en face de leur mauvaise volonté. Mais l'homme qui trouble le plus grossièrement votre paix et votre voisinage devient aussi timide qu'aucun autre lorsque vous pénétrez ses prétentions, et c'est ainsi que la paix du monde est souvent préservée, parce que, comme

disent les enfants, l'un craint et l'autre n'ose pas. Éloignés, les hommes prennent des dimensions colossales, s'effrayent et se menacent; rapprochez-les, et ils ne sont plus qu'un timide troupeau.

Il y a un proverbe qui dit que la politesse ne coûte rien; mais le calcul doit apprécier l'amour d'après ses avantages et son utilité. La Fable raconte que l'amour est aveugle; mais à coup sûr la tendresse est nécessaire à la netteté de la perception; l'amour n'est pas un bandeau, mais un remède propre à guérir nos yeux de leurs infirmités. Si vous rencontrez un sectaire ou un partisan passionné, faites semblant de ne jamais apercevoir les lignes qui vous séparent; mais placez-vous sur le terrain commun qui vous est laissé, par exemple, que le soleil brille et que la pluie tombe pour l'un et pour l'autre, et alors, avant même que vous ayez eu le temps de vous en apercevoir, l'espace se sera élargi, et les montagnes qui bornaient l'horizon et sur lesquelles votre œil était attaché se seront évanouies et fondues dans l'air. Mais s'il se mêle de discuter, saint Paul lui-même mentira et saint Jean haïra. Quels pauvres, vils, misérables et hypocrites personnages fera, des âmes pures et choisies, un seul de ses arguments sur la religion! Ils vont ruser, dissimuler, se faire mille révérences et mille compliments; ils vont feindre de se confesser mutuellement, simplement afin de pouvoir se glorifier et remporter la victoire sur leur adversaire ; mais aucune pensée n'a enrichi l'un et l'autre des deux, ni aucune émotion de bravoure, de modestie et d'espérance. Mais ne vous placez pas davantage dans une fausse position à l'endroit de vos contemporains en cédant à une veine d'hostilité ou d'amertume. Quoique vos vues soient en opposition avec les leurs, attribuezvous leurs sentiments, dites-vous que vous exprimez cé qu'ils pensent, et alors, dans l'élan de l'esprit et de

l'amour, élevez vos paradoxes en solides colonnes, et débarrassez-vous ainsi de l'infirmité du doute. Vous vous délivrerez ainsi, au moins tant bien que mal. Les mouvements naturels de l'âme sont si supérieurs à ses mouvements volontaires, qu'il ne nous est jamais possible de leur rendre justice dans la chaleur de la dispute. Dans la dispute, la pensée n'est pas justement exprimée; elle n'est pas proportionnée, et, dans ses saillies les plus vraies, elle se montre rauque et brisée, et ne témoigne qu'à demi d'elle-même. Mais soyez de la même opinion que votre adversaire, et alors vous reconnaîtrez aussitôt qu'en réalité, au-dessous de toutes leurs différences extérieures, tous les hommes n'ont qu'un même cœur et un même esprit.

La sagesse ne nous permettra jamais de rester avec aucun homme en état de guerre. Nous refusons notre sympathie et notre intimité, comme si nous attendions de plus grandes sympathies, de meilleures intimités. Mais d'où viendront-elles et quand viendront-elles? Demain sera semblable à aujourd'hui. La vie se passe pendant que nous nous préparons à vivre. Nos amis et nos compagnons meurent loin de nous. A peine pouvonsnous dire que nous voyons s'approcher de nous de nouveaux hommes et de nouvelles femmes. Nous sommes trop vieux pour avoir égard à la mode, trop vieux pour espérer le patronage de quelqu'un de plus riche et de plus puissant. C'est pourquoi, sachons goûter la douceur des affections et des habitudes qui nous entourent. Ces souliers sont aisés à nos pieds. Sans doute dans la société qui nous entoure nous pouvons surprendre plus d'un défaut; sans doute nous pourrions prononcer des noms plus beaux et qui chatouillent mieux l'imagination. L'imagination de chaque homme a ses amis, et charmante serait la vie si on pouvait la passer avec les compagnons qu'on a désirés. Mais si vons ne pouvez

vivre avec eux dans de bons termes, vous ne pourrez les obtenir. Si ce n'est pas la Divinité, mais l'ambition qui forme et noue vos nouvelles relations, toute vertu sortira d'elles, comme toute saveur disparaît dans les fraises plantées dans les jardins.

Ainsi la vérité, la franchise, le courage, l'amour, l'humilité et toutes les vertus se rangent du côté de la prudence, autrement dit l'art de s'assurer le bien-être présent. Je ne sais pas si on reconnaîtra un jour que toute la matière est formée d'un seul élément, l'hydrogène ou l'oxygène, mais le monde des mœurs et des actions est taillé dans une même étoffe, et commençons par où nous voudrons, nous serons bien sûrs de réciter au bout de peu de temps nos dix commandements.

VII

HÉROISME.

Le paradis est sous l'ombre des épées.

MAHOMET.

Dans les vieux dramaturges anglais, et principalement dans Beaumont et Fletcher', il y a une si constante science de la distinction et de la noblesse, qu'il semble qu'une noble conduite fût la marque de la société de leur àge comme la couleur est la marque de notre population américaine. Lorsque quelque Rodrigo, quelque Pedro, quelque Valero entre, bien qu'il soit un étranger, le duc ou le gouverneur s'écrie aussitôt : Voilà un gentleman, et lui prodigue des politesses sans fin. Un certain jet héroïque de caractère et de dialogue qui s'harmonise avec cet amour des avantages personnels dans leurs pièces de théâtre,—par exemple dans Bonduca, Sophocle, le Fol amant, le Double mariage, rend le personnage qui parle si ardent et si cordial, sort si profondément du fond même du caractère, qu'à la plus légère occasion, au moindre incident, le dialogue s'élève natu rellement jusqu'à la poésie. Parmi un grand nombre de passages, nous choisirons le suivant : Le Romain Martius

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François Beaumont et John Fletcher, tous deux contemporains de Shakspeare et du siècle d'Élisabeth, sont auteurs d'un grand nombre de tragédies et de comédies pastorales, composées en commun. L'aîné de ces jumeaux littéraires, John Fletcher, est né en 1579 et mort en 1625; Beaumont, né probablement en 1585, est mort en 1616.

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