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durée, et vice versa. Les révolutions périodiques ou équivalentes des planètes nous offrent encore un nouvel exemple; les influences du climat et du sol dans l'histoire politique en sont un autre. Le climat froid fortifie. Un sol stérile n'enfante pas les fièvres, les crocodiles, les tigres et les scorpions.

Le même dualisme se cache dans la nature et dans la condition de l'homme. Chaque excès est la cause d'un défaut; chaque défaut la cause d'un excès. Chaque douceur a son amertume; chaque mal a son bien. Chaque faculté qui perçoit le plaisir porte en elle une punition égale au plaisir, en cas d'abus. Il lui faut répondre de sa modération au prix de sa vie. Pour chaque grain d'esprit, il y a un grain de folie. Pour chaque chose que nous perdons, nous en gagnons une autre, et pour chaque chose que nous gagnons, nous en perdons en retour quelque autre. Si les richesses s'accroissent, les dépenses s'accroissent aussi. Si celui qui récolte récolte trop, la nature prend en dehors de l'homme ce qu'elle place dans ses coffres, elle augmente ses biens, mais tue le propriétaire. La nature hait les monopoles et les exceptions. Les vagues de la mer ne sont pas plus promptes à se trouver un niveau après leur plus vive agitation, que les variétés des conditions ne sont promptes à s'égaliser. Il y a toujours quelque circonstance niveleuse qui jette le superbe, le puissant, le riche, le fortuné, sur le même terrain que les autres hommes. Un homme estil trop puissant et trop fier pour la société, ou bien estil par tempérament et par position un mauvais citoyen, un morose coquin compliqué de certaines portions de la nature du pirate, la nature lui envoie cette troupe de petits garçons et de petites filles que vous voyez se diriger vers l'école du village, et son amour et ses craintes pour eux adoucissent sa physionomie et lui enseignent la courtoisie. Ainsi la nature chasse le porc au dehors, fait

pénétrer l'agneau au dedans et tient la balance juste. Le fermier s'imagine que le pouvoir et les places sont de belles choses; mais le président a payé cher sa maison blanche. Ordinairement elle lui a coûté sa tranquillité et les meilleurs d'entre ses attributs virils. Pour conserver pendant un court espace de temps une position éminente en apparence, il est heureux de se courber jusqu'à terre devant ses maîtres réels qui se tiennent droits derrière le fauteuil. Ou bien encore les hommes désirent-ils la grandeur plus substantielle et plus permanente du génie? Mais là non plus il n'existe d'immunités. Celui qui par la force de sa pensée et de sa volonté est grand et domine un grand nombre de choses, porte la responsabilité de cette domination. Avec chaque flot de lumière arrive un nouveau danger. Possède-t-il la lumière? il doit alors rendre témoignage de la lumière et deyancer cette sympathie qui lui donne de si vives satisfactions, par sa fidélité envers les nouvelles révélations que lui fait incessamment l'âme éternelle. Il lui faut haïr son père et sa mère, sa femme et son enfant. Possède-t-il tout ce que le monde aime, admire et convoite, il doit rejeter ces admirations, affliger le monde par sa fidélité envers la vérité, et se résigner à voir son nom passer en proverbe et devenir un sujet de railleries.

Cette loi de la compensation écrit les lois des cités et des nations. Elle ne déviera pas de sa fin du plus petit iota. Il est inutile de vouloir machiner, conspirer et combiner des moyens de défense contre elle. Les choses se refusent à être longtemps mal conduites. Res nolunt diu male administrari. Quoique les désastres qu'a engendrés un mal nouveau ne soient pas apparents, les désastres existent et se manifesteront. Si le gouvernement est cruel, la vie de celui qui gouverne n'est pas en sûreté. Si l'impôt est trop fort, le revenu ne vous donnera rien. Si vous faites un code criminel sanguinaire, les jurés ne condam

neront pas. Rien d'arbitraire, rien d'artificiel ne peut durer. La véritable vie et les véritables satisfactions de l'homme semblent éluder à la fois les extrêmes rigueurs et les extrêmes félicités des conditions humaines, et s'établissent avec une grande indifférence au milieu de toutes les variétés des circonstances. Sous tous les gouvernements, l'influence du caractère reste la même, absolument la même depuis la Turquie jusqu'à la nouvelle Angleterre. L'histoire confesse honnêtement que sous les despotes primitifs de l'Égypte, l'homme a dû jouir d'autant de liberté que son état de culture pouvait lui en donner.

Ces apparences indiquent ce fait, que la nature est représentée tout entière dans chacun de ses atomes. Chaque objet naturel contient toutes les puissances de la nature. Toutes les choses sont faites d'une même étoffe inconnue. Ainsi, le naturaliste voit un même type sous chaque métamorphose, regarde un cheval comme un homme courant, un poisson comme un homme nageant, un oiseau comme un homme volant, un arbre comme un homme qui a pris racine dans le sol. Chaque forme nouvelle répète non-seulement le caractère principal du type, mais répète l'un après l'autre tous les détails, toutes les destinations, tous les progrès, toutes les faiblesses, toutes les énergies, enfin le système entier de chaque autre type. Toute occupation, tout commerce, tout art, toute transaction est un abrégé du monde et correspond à quelque autre de ces choses. Chaque homme est un emblème complet de la vie humaine, de son bien et de son mal, de ses épreuves, de ses ennemis, de son cours et de sa fin. C'est pourquoi chacun doit équilibrer et façonner en lui l'homme complet et raconter la destinée entière de l'homme.

Le monde a sa figure répétée dans une goutte d'eau. Le microscope ne peut trouver l'animalcule dont la pe

titesse nuise à la perfection. Les yeux, les oreilles, le goût, l'odorat, le mouvement, la résistance, l'appétit et les organes de la reproduction qui, pour ainsi dire, assurent l'être de l'animal, de l'éternité, toutes ces choses trouvent assez d'espace dans la plus petite créature pour les contenir. La vraie doctrine de l'omniprésence consiste en ceci que Dieu apparaît entier avec tous ses attributs dans le brin de mousse et dans la toile de l'araignée. L'univers s'efforce de concentrer sur un seul point toutes les forces infinies. Si le bien est à cette place, là est aussi le mal; si c'est l'affinité, la répulsion s'y rencontre aussi; si c'est la force, la limitation viendra lui imposer ses barrières.

Ainsi, l'univers tout entier est vivant; toutes les choses sont morales. L'âme qui au dedans de nous est sentiment, au dehors de nous s'appelle loi. Au dedans de nous, nous sentons ses inspirations, et au dehors de nous, l'histoire nous explique sa force fatale. Elle est toute puissante, toute la nature ressent son pouvoir, « elle est dans le monde et c'est par elle que le monde a été créé. » Elle est éternelle, mais elle s'incarne dans le temps et l'espace pour se manifester. Sa justice n'est jamais en retard. Une équité parfaite tient droite la balance entre toutes les parties de la vie. Οἱ κυβοι Διος ἀεὶ εὐπίπιουσι : les dés des dieux gagnent toujours. Le monde est semblable à une table de multiplication ou à une équation mathématique qui reste exactement en équilibre de quelque côté que vous la retourniez. Prenez telle figure que vous voudrez, elle vous donnera sa valeur exacte, ni plus ni moins. Tout secret est découvert, tout crime est puni, toute vertu récompensée, tout tort redressé, en silence mais infailliblement. Ce que nous appelons rétribution et récompense, c'est l'universelle nécessité qui force le tout à se montrer lorsqu'une de ses parties s'est fait voir. Là où vous voyez de la fumée, il

doit y avoir du feu. Si vous voyez une main ou une jambe, vous comprenez que le corps auquel ces membres appartiennent est là caché par derrière.

Chaque acte porte sa récompense en lui-même, ou, en d'autres termes, se reproduit d'une double façon; d'abord dans la chose, ou dans la nature réelle; secondement, dans la circonstance ou dans la nature apparente. La circonstance, les hommes l'appellent rétribution. Mais la rétribution causale existe dans la chose et n'est vue que par l'àme. La rétribution que la circonstance nous accorde est perçue par l'entendement, elle est inséparable de la chose, mais elle est souvent cachée pendant longtemps et ne devient visible qu'après bien des années. Les blessures véritables d'une offense peuvent venir longtemps après cette offense, mais elles arrivent infailliblement parce qu'elles ont accompagné cette offense. Le crime et la punition croissent sur une même tige. La punition est un fruit que cueille sans s'en douter le coupable, en même temps que la fleur du plaisir qui la recouvre. Cause et effet, moyens et fin, semence et fruit, toutes ces choses ne peuvent être séparées les unes des autres, car l'effet fleurit déjà dans la cause, la fin préexiste dans les moyens, le fruit dans la semence.

Et nous pourtant, tandis que le monde s'efforce d'être un et de maintenir intégralement son unité, nous cherchons à agir partiellement, à diviser, à nous approprier cette chose ou cette autre; par exemple, afin de gratifier nos sens, nous séparons le plaisir des sens des exigences du caractère. La naïveté de l'homme s'est toujours appliquée à la solution de ce problème; comment détacher la douceur sensuelle, la force sensuelle, l'éclat sensuel de la douceur morale, de la profondeur morale,. de la beauté morale, ce qui revient à dire comment enlever légèrement cette surface de façon à la détacher complétement du fond solide sur lequel elle repose,

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