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voir, et que l'âge mûr enseigne; mais il est toujours assez temps de répondre aux questions lorsqu'elles sont posées. Ne fermez pas les jeunes enfants contre leur volonté dans un banc d'église; ne les forcez pas à vous interroger dans un moment où ils n'en ont pas la volonté.

Si nous élargissons l'horizon de nos vues, nous apercevons que toutes les choses sont égales; les lois, les belles lettres, les croyances, les manières de vivre, semblent un travestissement de la vérité. Notre société est encombrée par de pesantes machines qui ressemblent aux aqueducs sans fin que les Romains bâtissaient audessus des collines et des vallées et qui ont été mises de côté après la découverte de cette loi, que l'eau s'élève au niveau de sa source. Notre société est un mur chinois que tout léger Tartare peut franchir. C'est une armée permanente qui ne vaut pas la paix. C'est un empire gradué, titré, richement doté, qui devient tout à fait superflu lorsqu'il est une fois reconnu que les meetings de nos villes valent tout autant.

Tirons une leçon des enseignements de la nature qui procède toujours par de courts moyens. Lorsque le fruit est mûr, il tombe. Lorsque le fruit est cueilli, la feuille tombe. Le circuit des eaux est une simple chute. La marche des hommes et de tous les animaux est une chute en avant. Tous nos travaux manuels, toutes les œuvres de notre énergie, les actions de fouiller, de fendre, de creuser, de ramer et ainsi de suite, sont accomplies par la force d'une chute perpétuelle, et la terre, les globes, la lune, les comètes, le soleil, les étoiles n'existent qu'en vertu d'une chute éternelle.

La simplicité de l'univers est très différente de la simplicité d'une machine. Le pédant est celui qui cherche en dehors de lui, et ici ou là, comment le caractère est formé et la science acquise. La simplicité de la nature

n'est pas telle parce qu'elle peut être aisément comprise, mais parce qu'elle est inépuisable. La dernière analyse de cette simplicité ne peut jamais être achevée. Nous jugeons de la sagesse d'un homme par ses espérances, car nous savons bien que la perception des trésors inépuisables de la nature constitue une immortelle jeunesse. Nous sentons la force de fertilité de la nature lorsque nous comparons nos noms et nos réputations précises avec notre flottante et fluide conscience. Nous passons dans le monde pour appartenir à des sectes et à des écoles, pour pieux et pour érudits, et nous ne sommes toute notre vie que de jeunes enfants. On voit bien comment le pyrrhonisme a pu se développer. Chaque homme aperçoit qu'il est placé sur le point intermédiaire d'où chaque chose peut être affirmée et niée en même temps avec autant de raison. Il se voit vieux et jeune, sage et ignorant à la fois. Il entend et comprend à la fois ce que vous dites des séraphins et ce que vous dites du chaudronnier. Il n'existe pas d'homme perpétuellement sage; cette sagesse permanente n'existe que dans les fictions des stoïciens. Lorsque nous lisons ou que nous peignons, nons nous rangeons du côté des héros contre le lâche et le voleur; mais nous avons été nous-mêmes ce lâche et ce voleur, et nous le serons encore, non par de triviales circonstances, mais par la comparaison de notre vie avec les grandeurs possibles de l'âme.

La courte inspection des circonstances qui, chaque jour, prennent place dans notre vie, nous montrera que c'est une loi plus haute que celle de notre volonté qui règle les événements; que nos pénibles travaux sont stériles et sans nécessité; que nous ne sommes forts que par nos actions aisées, simples et spontanées, et que c'est en nous contentant d'obéir que nous devenons saints. La croyance et l'amour, ou plutôt l'amour croyant nous soulage du poids immense des soucis. O mes frères, Dieu

existe. Il y a une âme au centre de la nature qui domine si bien la volonté des hommes, qu'aucun de nous ne peut porter atteinte à l'ordre de l'univers. Elle a rempli si bien la nature de ses enchantements infinis, que nous prospérons lorsque nous écoutons ses avis, et que, lorsque nous essayons de blesser ses créatures, nos mains s'attachent à nos côtés ou frappent nos propres poitrines. Le cours entier des choses nous enseigne la foi. Nous n'avons besoin que d'obéir. Il y a un guide pour chacun de nous, et en écoutant attentivement nous entendrons les paroles qui nous concernent spécialement. Pourquoi choisissez-vous si péniblement votre place, votre occupation, vos associés, vos modes d'action ou de passe-temps? Certainement, il y a pour vous un droit possible qui peut vous dispenser de l'hésitante délibération et du choix volontaire. Pour vous, il existe quelque part une réalité, une place convenable, et des devoirs en rapport avec votre nature. Placez-vous au milieu du courant de puissance et de sagesse qui coule en vous et qui est votre vie; placez-vous au plein centre de ce flot, et sans efforts vous serez portés vers la vérité, vers le droit, vers la parfaite félicité. Si nous ne gâtions pas toute chose par nos misérables interventions, le travail, la société, les lettres, les arts, la science, la religion des hommes s'organiseraient mieux que maintenant; et le paradis prédit depuis le commencement du monde, le paradis dont le désir est toujours présent au fond du cœur, se dévoilerait de lui-même et s'organiserait comme le font aujourd'hui la rose, l'air et le soleil '.

Je dis ne choisis pas; mais ceci est une figure de rhétorique dont je me sers pour distinguer ce que les hom

Voilà le point critique de la philosophie d'Emerson; voilà par où elle se rattache à nos modernes systèmes d'abandon de soi et d'attraction extérieure, elle qui leur échappe sur tant d'autres points. Du reste, le paragraphe suivant corrige et explique celui-là,

mes appellent communément choix et qui n'est qu'un acte partiel, qui n'est que le choix des mains, des yeux, des appétits, au lieu d'être un acte complet de l'homme entier. Mais ce que j'appelle le droit ou le bien, c'est le choix de ma constitution; ce que j'appelle paradis, c'est l'état de circonstances désirables et favorables à ma constitution; l'action que, toute ma vie, j'ai désiré faire est le travail propre à mes facultés. Un homme est responsable envers la raison du choix de son métier ou de sa profession. Ce n'est pas excuser ses actions que de se rabattre sur l'habitude de son métier. Qu'a-t-il à faire d'un mauvais métier? N'a-t-il pas une vocation dans son caractère'?

Chaque homme a sa vocation; un talent particulier qui le sollicite et lui commande. Il y a une direction dans laquelle tout l'espace lui est ouvert. Il a des facultés qui l'invitent silencieusement à un exercice sans fin. Il est comme un bateau qui sur une rivière rencontre des obstacles de toutes parts, excepté d'un seul côté; l'obstacle n'existant pas de ce côté unique, le bateau flotte sereinement sur les eaux profondes. Et l'homme aussi en suivant sa voie navigue sur une mer infinie. Ce talent et cette vocation dépendent de son organisation, ou du mode selon lequel l'âme générale s'incarne en lui. L'homme incline à faire une chose qui lui soit aisée, qui soit bonne une fois achevée, mais qu'aucun autre homme ne peut faire. Il n'a pas de rival; car plus il consulte sa propre puissance avec vérité, plus son œuvre se montre dissemblable de l'œuvre des autres. Lorsqu'il est vrai et fidèle, son ambition est exactement proportionnée à sa puissance. L'élévation du sommet est déterminée exac

1 Le mot calling, à proprement parler, signifie appel; c'est la traduction anglaise du mot biblique qui sert à désigner l'appel que Dieu fit à Abraham; nous avons conservé le mot vocation, bien qu'un peu detourné aujourd'hui de son sens primitif et direct,

tement par la largeur de la base. Chaque homme a cette puissance de faire quelque chose d'unique et d'original, et aucun homme n'a d'autre vocation que celle-là. La prétention qu'il a une autre mission que celle-là, qu'il a été appelé par son nom, choisi personnellement, et marqué de signes visibles pour faire quelque chose d'extraordinaire qui le sépare du lot commun des hommes, s'appelle fanatisme, et trahit l'imbécillité qui l'empêche d'apercevoir qu'il y a un même esprit pour tous les individus, et que cet esprit n'a aucun respect des personnes.

En remplissant sa tâche, il fait sentir aux hommes le besoin qu'il est capable de satisfaire. Il crée en eux le goût qui l'enchante. Il provoque en eux les nécessités dont il peut être le ministre. En faisant son œuvre, il se réalise lui-même. Le vice de nos discours publics, c'est qu'ils n'ont pas d'abandon. Quelquefois, non-seulement l'orateur, mais tout homme quel qu'il soit pourrait lâcher les rênes entières, pourrait trouver ou créer l'expression franche et cordiale de la force et de la pensée qui sont en lui. L'expérience commune montre que l'homme s'accommode comme il peut des détails inhérents au métier ou au travail dans lesquels il a été jeté, et qu'il remplit son devoir comme un chien qui tourne une broche. Alors il devient lui-même une partie de la machine qu'il remue et l'homme est perdu. Jusqu'à ce qu'il puisse se communiquer pleinement aux autres, se présenter à eux dans toute sa stature et dans toutes ses proportions comme un homme sage et bon, il n'a pas encore trouvé sa vocation. Il doit trouver une issue par laquelle il puisse laisser échapper son caractère, afin de justifier son œuvre à leurs yeux. Si le travail est trivial, que, par sa pensée et son caractère, il le rende libéral. Qu'il communique aux hommes ce qu'il sait et ce qu'il pense, ce qu'il suppose digne d'être accompli; sans cela les hommes ne le connaîtront pas

et

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