Images de page
PDF
ePub

flottants, les moins fugitifs du monde, aussi bien que dans les rêves, l'homme se voit comme un colosse, sans savoir que c'est lui-même qu'il voit. Le bien qu'il voit comparé au mal qu'il voit est dans les mêmes proportions que son propre bien à son propre mal. Chaque qualité de son esprit est magnifiquement rehaussée dans quelqu'une de ses connaissances, chaque émotion de son cœur dans quelque autre. Il est comme un quinconce d'arbres qui compte cinq côtés, est, ouest, nord et sud, ou comme un acrostiche qui se répète au commencement, au milieu et à la fin. Et pourquoi non? Il s'attache à une personne et en évite une autre, selon leur ressemblance ou leur différence d'avec lui; il se cherche lui-même dans ses associés, et puis par degrés dans son commerce, dans ses habitudes, dans ses gestes, dans ses mets, dans ses boissons; et à la fin il en vient à être fidèlement représenté par n'importe laquelle des circonstances qui lui sont familières.

L'homme peut lire ce qu'il écrit. Que pouvons-nous voir ou acquérir sinon ce que nous avons? Vous avez vu un homme habile lisant Virgile. Bien; mais ce livre unique entre les mains de mille personnes différentes devient mille livres différents. Prenez le livre à votre tour, lisez-le avec vos propres yeux et vous n'y trouverez pas ce que j'y trouve. Si quelque lecteur ingénieux voulait s'attribuer le monopole de la sagesse et du plaisir que ce livre procure, il serait aussi sûr de le rendre anglais et de défigurer sa signification que s'il était emprisonné dans la langue des sauvages. Il en est des bons livres comme de la bonne compagnie. Introduisez une personne commune parmi des gentlemen, elle n'est point de leur compagnie. Toute société se protége et se sauvegarde parfaitement; l'homme malappris n'appartient pas à la société des gentlemen, bien qu'il soit dans le même salon qu'eux,

A quoi sert de combattre avec les lois éternelles de l'esprit qui assortissent les relations de toutes les personnes par la mesure mathématique de leur avoir et de leur être? Gertrude est éprise de Guy; combien ses manières et son maintien sont élevés, aristocratiques, romains! Vivre avec lui, ce serait vivre en vérité; on ne saurait acheter trop cher un pareil bonheur, et le ciel et la terre sont remués à cette fin. Bien, Gertrude possède Guy; mais à quoi lui servent le maintien et les manières élevés, aristocratiques et romains de son époux dont la pensée et le cœur sont au sénat, au théâtre, dans la salle de billard, si elle n'a pas d'élans, ni de conversations capables d'enchanter son gracieux maître?

L'homme doit faire de lui-même sa propre société. Nous ne pouvons aimer que la nature. Les plus merveilleux talents, les actions les plus méritoires ne nous intéressent que très peu; mais la proximité et la ressemblance de la nature avec nous-mêmes, combien aisées et belles sont les victoires qu'elles remportent sur nous! Des personnes fameuses par leur beauté, par leur perfection, dignes de toute sorte d'admiration par leurs charmes et leurs dons, nous approchent et déploient toute leur beauté et tout leur talent pour la société où elles se trouvent et pour les courtes heures qu'elles ont à passer avec cette société, mais sans résultat et sans succès complet. Assurément ce serait de l'ingratitude de notre part de ne pas les louer à haute voix. Puis lorsque tout ce bruit est fini, une personne d'un esprit en rapport avec le nôtre, un frère ou une sœur de notre nature propre, vient à nous si doucement et si aisément, s'approche si près de nous et si intimement, qu'il semble que son sang soit le même qui coule dans nos veines; nous nous identifions si bien, qu'il semble qu'au lieu d'avoir conquis un compagnon il y ait l'un de nous de

parti; nous sommes soulagés et rafraîchis, et cette relation est une sorte de joyeuse solitude. Dans nos jours de péché, nous pensons follement que nous devons être affables envers nos amis à cause des coutumes de la société, à cause de leur toilette, de leur naissance, de leur éducation, de leur valeur personnelle.

Plus tard, si nous sommes assez heureux pour cela, nous apprenons que l'âme qui seule peut être mon amie, c'est l'âme que j'ai rencontrée sur la route où je marchais, l'âme à laquelle je ne me refuse pas, qui ne se refuse pas à moi, et qui, née sous la même latitude céleste que moi, répète en elle-même toutes mes expériences personnelles. Le scholar et le prophète s'oublient eux-mêmes et imitent les coutumes et les costumes de l'homme du monde pour mériter les sourires de la beauté. Ils deviennent fous et suivent quelque fantasque jeune fille, au lieu de chercher avec une religieuse et noble passion une femme à l'âme sereine, belle et prophétique. Qu'ils soient grands et l'amour ne leur fera pas défaut. Rien n'est aussi fortement puni que la négligence des affinités par lesquelles la société peut seulement être formée, et la légèreté insensée dans le choix de nos associés.

L'homme peut déterminer sa propre valeur. C'est une maxime universelle digne d'être pleinement acceptée, qu'un homme peut acquérir la valeur qu'il s'attribue. Prenez la place et mettez-vous dans la position où vous voyez que votre droit ne peut être mis en question, et tous les hommes acquiesceront à vos prétentions. Le monde est obligé d'être juste. Toujours il laisse avec une profonde indifférence chaque homme établir lui-même sa propre valeur que cet homme soit un héros ou un niais, le monde ne se mêle pas de ses affaires. Il acceptera certainement la mesure que vous établirez vous-même pour vos actes et pour votre être; soit que lâchement vous

rampiez et que vous niiez votre propre nom, soit que vous lui montriez votre œuvre unie dans la concave sphère des cieux avec la révolution des étoiles.

La même réalité pénètre tous les enseignements. L'homme peut enseigner par acte et pas autrement. S'il peut se communiquer aux autres, il peut enseigner, mais que ce ne soit pas par des mots. Celui qui enseigne donne; celui qui apprend reçoit. L'enseignement est nul jusqu'au moment où le disciple est arrivé au même état que vous et a reconnu les mêmes principes; alors il s'opère une mutation de plus; il est vous, vous êtes lui; voilà l'enseignement, et il n'y a pas de hasard malheureux ou de mauvaise compagnie qui puisse jamais faire perdre entièrement à votre disciple les bienfaits intellectuels qu'il a reçus de vous. Mais vos leçons sortent par une oreille lorsque vous vous contentez de les faire entrer par l'autre. Nous recevons l'avis que M. Grand prononcera un discours le 4 juillet, et que M. Hand en prononcera un autre devant l'auditoire de l'association mécanique, et nous ne nous dérangeons pas pour aller les entendre, parce que nous savons bien d'avance que ces gentlemen ne communiqueront pas à l'auditoire leur caractère et leur être. Si nous pensions recevoir quelque communication de ce genre, nous irions malgré toutes nos affaires et toutes les importunités qui nous assiégent. Les malades eux-mêmes s'y feraient transporter en litière. Mais un discours public est une méprise, un mensonge, un manque de confiance, une apologie, un bâillon; ce n'est pas une communication, un discours, un homme.

Une semblable Némésis préside à tous nos travaux intellectuels. Nous devons apprendre que la chose qui est exprimée en paroles n'est pas pour cela affirmée. Elle doit s'affirmer d'elle-même et par sa valeur intrinsèque, car il n'y a pas de formes de grammaire, de plau

sibilité, ni de méthode d'argumentation qui puissent lui imprimer les caractères de l'évidence. La sentence doit contenir en elle son apologie, qui l'excuse pour ainsi dire d'avoir été exprimée, et qui manifeste le droit qu'elle avait d'être exprimée.

L'effet de tout écrit sur l'esprit public peut être mesuré mathématiquement par la profondeur de pensée renfermée dans cet écrit. Quelle quantité d'eau contient le vase? Si cet écrit éveille en vous la pensée, si par la grande voix de l'éloquence il vous fait tressaillir et vous fait lever et sortir de votre repos, son effet sur l'esprit des hommes sera large, lent, permanent; si ces pages, au contraire, ne vous instruisent pas, elles mourront comme les mouches au bout d'une heure. La manière de parler et d'écrire qui ne passe pas de mode, c'est parler et écrire sincèrement. L'argument qui n'a pas la puissance d'atteindre à ma vie et à ma manière d'être atteindra difficilement, je le crains, à celles des autres. Prenez pour devise le mot de Sidney: Descends dans ton cœur et écris. Celui qui écrit pour lui-même écrit pour un public éternel. Cela seul est digne du public qui a été fait en vue de satisfaire votre propre curiosité. L'écrivain qui prend son sujet dans tout ce qui bourdonne à ses oreilles, au lieu de le prendre dans son cœur, devrait savoir qu'il a perdu autant qu'il semble avoir gagné, car lorsque le livre a recueilli toutes ses louanges et que la moitié du public a crié suffisamment quelle poésie! quel génie! il se trouve que ce livre n'a pas encore assez de flamme pour propager une abondante chaleur. Il n'y a que ce qui est profitable qui profite. Il n'y a que la vie qui puisse engendrer la vie, et, malgré tous nos éclats, nous ne serons jamais mesurés que d'après la mesure que nous aurons fournie de nous-mêmes. Il n'y a pas de hasard dans la réputation littéraire. Ce ne sont pas les bruyants et individuels

« PrécédentContinuer »