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teur de l'acte lui-même. La vertu consiste à adhérer l'action à la nature des choses et la nature des choses en revanche lui donne la suprême domination. La vertu consiste dans la substitution de l'étre, cette sublime propriété que Dieu décrivait en disant je suis, au paraître.

La leçon que nous enseignent toutes ces observations est sois et ne parais pas; obéissons, et écartons du sentier des divines régions notre néant gonflé d'orgueil. Oublions notre sagesse mondaine. Courbons-nous sous la puissance de Dieu et apprenons de lui ces vérités qui donnent seules la richesse et la grandeur.

Lorsque vous visitez votre ami, qu'avez-vous besoin de vous excuser pour ne l'avoir pas déjà visité? Pourquoi lui faire perdre son temps et défigurer vos actes? Visitezle maintenant. Laissez-lui sentir que le plus haut amour, représenté par vous son plus humble organe, est venu pour le voir. Pourquoi tourmenter à la fois et vous et votre ami en vous reprochant secrètement de ne pas l'avoir assisté par des dons, ou complimenté et accablé de louanges antérieurement? Soyez vous-mêmes ces dons et ces bénédictions. Brillez d'une lumière réelle et non de la lumière empruntée des dons et des louanges. Les hommes vulgaires sont des apologies vivantes pour les autres hommes; ils inclinent la tête, ils s'excusent avec des raisons prolixes, ils accumulent les apparences, parce que la substance n'est pas en eux.

Nous sommes pleins des superstitions des sens; nous avons le culte des grandes dimensions. Dieu ne connaît pas de mesures; la baleine et le ver ont à ses yeux les mêmes dimensions. Nous appelons le poëte inactif, parce qu'il n'est pas président, marchand ou porteur d'eau; nous adorons une institution et nous ne voyons pas qu'elle est fondée sur une pensée qui est en nous. Mais l'action réelle existe dans les moments silencieux.

Les époques de notre vie ne consistent pas dans les faits visibles du choix de notre vocation, de notre mariage, de notre acquisition d'une charge et autres choses semblables, mais dans une pensée silencieuse née dans une promenade, sur le bord d'un chemin, dans une pensée qui révise et modifie toute notre manière de vivre et nous dit : « Tu as agi ainsi, mais il aurait mieux valu agir de cette autre façon. » Toutes nos années postérieures, comme des serviteurs, escortent cette pensée, lui obéis sent et exécutent sa volonté dans la mesure de leur pouvoir. Cette révision ou mieux cette correction est une force constante qui, semblable à une impulsion donnée à un corps, traverse notre vie et va jusqu'à ses dernières limites. Le devoir de l'homme, et aussi la fin de ces instants suprêmes sont de faire briller autour de sa personne la lumière du jour, de laisser la loi traverser sans obstacles tout son être, afin que, sur n'importe quel point de ses actions que votre œil tombe, ces actions rendent un compte fidèle de son caractère, qu'elles concernent son hygiène, sa maison, sa religion, sa société, sa gaieté, ses votes, son opposition. Tout à l'heure, il n'est pas homogène, mais hétérogène; aussi le rayon ne le traverse pas, la lumière ne l'illumine pas, et l'œil de l'observateur se fatigue en découvrant en lui mille tendances diverses et une vie qui n'a pas encore trouvé son unité.

Pourquoi nous piquerions-nous d'une fausse modestie, pourquoi mépriserions-nous l'homme que nous sommes et le mode d'être qui nous a été assigné? Un homme bon est toujours content de son lot. J'aime et j'honore Épaminondas, mais je ne désire pas être Épaminondas, et je tiens pour plus juste et plus utile d'aimer le monde de notre temps que le monde de son temps. Et si je suis vrai et fidèle à moi-même, c'est en vain que vous essayerez de m'embarrasser en disant : « Il a agi, et toi tu

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demeures dans l'inaction. » Je vois que l'action est bonne lorsqu'il est besoin d'agir et que l'inaction peut être bonne aussi. Si Épaminondas était en réalité l'homme que j'ai toujours supposé qu'il était, certainement il serait resté inactifsi son lot eût été le même que le mien. Le ciel est vaste et contient assez d'espace pour tous les genres d'amour et de courage. Pourquoi serions-nous des êtres affairés, actifs et serviables à l'excès? L'action et l'inaction sont égales devant la vérité. Un morceau de l'arbre est coupé pour faire une girouette, un autre pour construire la loge du gardien d'un pont; la vertu du bois est apparente dans l'un et dans l'autre emploi.

Je ne désire pas manquer envers l'âme. Ce simple fait que je suis présent ici à cette place indique que l'âme a besoin d'un organe pour s'exprimer en ce même lieu. Lui refuserai-je cet office? Est-ce que je vais me défendre, chicaner, m'esquiver, faire servir mes apologies hors de saison et ma vaine modestie de moyens d'excuse, et m'imaginer qu'un tel honneur n'appartient pas à mon être? que cet honneur lui apppartient moins qu'à l'être d'Épaminondas et d'Homère? Est-ce que je vais penser que l'âme ne sait pas ce qui lui convient? Mais și je ne raisonne pas sur ce sujet, je n'éprouverai aucun mécontentement. L'àme excellente me nourrit toujours et chaque jour renferme en moi de nouveaux trésors de puissance et de joie. Je ne refuserai pas mesquinement l'immensité de ces biens sous le prétexte qu'ils se sont accordés à d'autres sous une forme différente.

En outre, pourquoi serions-nous intimidés par le mot d'action? C'est une tromperie des sens, rien de plus. Nous savons qu'une pensée est la mère de chaque action. L'esprit qui est pauvre et dénué s'imagine qu'il n'est rien s'il ne possède pas quelques signes extérieurs : un habit de quaker, une réunion religieuse calviniste, une société philanthropique, une grande donation, un em

ploi élevé, ou quelque autre chose semblable, en un mot quelque action différente de lui qui témoigne qu'il est quelque chose. Mais l'esprit riche habite le soleil, sommeille et possède la nature. Penser c'est agir.

Si nous avons vu de grandes actions, efforçons-nous de rendre les nôtres telles. Toute action est d'une élasticité infinie et la moindre de toutes est susceptible d'être pénétrée par la lumière céleste de manière à éclipser le soleil et la lune. Cherchons quelquefois la paix, par fidélité envers nous-mêmes. Faisons notre devoir. Qu'aije besoin d'aller fureter dans les actions et la philosophie de l'histoire grecque et italienne, avant de m'être lavé la figure, pour ainsi dire, et de m'être justifié envers mes propres bienfaiteurs? Comment oserai-je lire les campagnes de Washington si je n'ai pas répondu aux lettres de mes correspondants? Est-ce que cela n'est pas une juste objection à de trop nombreuses lectures? C'est une pusillanime désertion de nos affaires que de trop regarder chez nos voisins. C'est une véritable duperie. Byron dit de Jack Bunting : « Il ne savait trop quoi dire, et alors il jura. » Je puis bien dire de l'usage insensé que nous faisons des livres : « Il ne savait quoi faire, et alors il se mit à lire. « Je ne sais à quoi remplir mon temps, et alors je prends immédiatement un livre, par exemple la vie de Brant. Mais c'est un compliment extravagant que nous faisons à la mémoire de Brant, ou du général Scheyler, ou du général Washington. Mon temps est aussi bon que leur temps; le monde auquel j'appartiens, mes actions, toutes mes relations sont aussi bonnes que les leurs, qu'aucune des leurs. Laissez-moi plutôt remplir si bien mes devoirs que d'autres paresseux lecteurs, en comparant ma vie avec la vie de ces hommes, la trouvent identique à la meilleure partie de la leur.

Cette estimation exagérée des dons de Périclès et de

Paul, cette dépréciation des dons qui nous sont personnels vient d'une négligence à observer les faits qui nous découvrent l'identité de la nature. Bonaparte ne connaissait qu'un seul mérite et récompensait également le bon soldat, le bon astronome, le bon poëte, le bon comédien. Il témoignait ainsi qu'il avait le sentiment instinctif d'un grand fait naturel. Le poëte se sert des noms de César, de Tamerlan, de Bonduca, de Bélisaire; le peintre se sert de l'histoire traditionnelle de la vierge Marie, de saint Pierre et de saint Paul. Il ne doit pas toutefois avoir un respect trop exagéré pour la nature de ces hommes accidentels, de ces héros qui servent de modèles communs. Si le poëte écrit un véritable drame, il est César et non pas l'homme qui met César en scène; alors le même courant de pensée, des émotions aussi pures, un esprit aussi subtil, des mouvements aussi vifs, aussi hardis, aussi extravagants, un cœur aussi grand, aussi confiant en lui-même, aussi intrépide, capable, par son amour et son espérance, de conquérir tout ce qui est solide et précieux dans le monde, les palais, les jardins, l'argent, les navires, les royaumes, et manifestant sa dignité par le dédain qu'il fait de toutes les joies des hommes, toutes ces qualités de César sont dans le poëte, et, par leur puissance, il enthousiasme les nations. Mais les grands noms ne lui servent de rien, s'il n'a pas la vie en lui-même. Que l'homme croie en Dieu et non pas aux noms, aux lieux et aux personnes. La grande âme incarnée dans la forme de quelque femme triste, pauvre et solitaire, de quelque Dolly ou de quelque Jeanne qui vient prendre du service, qui balaye les chambres et nettoie les parquets, ne peut cacher ou éteindre l'éclat de ses rayons; le balayage et le lavage apparaissent immédiatement de belles et suprêmes actions, paraissent pour un moment le sommet et l'éclat de la vie humaine; si bien que cette pauvre femme fait la gloire et l'envie de tout le monde; mais subitement la grande âme, s'étant

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