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monde, qu'une suggestion et un pressentiment de ce qu'il pourrait être. Les hommes marchent comme de vivantes prophéties d'un âge prochain.

Degré après degré, nous montons l'échelle mystérieuse; les degrés sont nos actions; l'horizon qu'elles nous découvrent est une nouvelle force. Chaque résultat séparé est jugé et refoulé par celui qui suit. Chacun de nous semble être contredit par les faits nouveaux ; il n'est en réalité que limité par eux. Le nouveau est toujours haï par l'ancien, et semble à ceux qui vivent dans le vieil état de choses un abîme de scepticisme. Mais l'œil s'habitue bien vite à un nouvel état de choses, car l'œil et le nouveau phénomène qu'il contemple sont les effets d'une même cause; alors apparaissent l'innocence et la bienfaisance de ce nouvel ordre, qui luimême, lorsqu'il aura dépensé toute son énergie, pâlira et s'évanouira devant les révélations d'une nouvelle heure.

Ne craignez pas les nouvelles généralisations. Ce fait que voilà semble épais et matériel, et menace de dégrader tes théories sur l'esprit. Ne lui résiste pas, car il ira en se raffinant, et élèvera tes théories sur la matière au niveau de tes théories sur l'esprit.

Si nous observons le domaine de la conscience humaine, nous voyons que là non plus il n'y a pas de fixité. Aucun homme ne suppose qu'il peut être entièrement compris et qu'il peut se comprendre entièrement luimême. Si je découvre en lui quelque vérité, si je le vois reposer enfin au sein de l'àme divine, je ne conçois pas comment il aurait pu en être autrement. Il sent que la dernière chambre, le dernier cabinet de son âme ne furent jamais ouverts; qu'il y a toujours en lui un résidu inconnu, impossible à analyser. Tout homme croit qu'il y a en lui des possibilités plus grandes que les actes précédents et actuels de son existence.

Nos humeurs ne s'accordent pas entre elles. Aujourd'hui, je suis plein de pensées, et je puis écrire ce qui fait la joie de mon intelligence. Je ne vois aucune raison pour ne pas avoir demain la même pensée, la même puissance d'expression. Ce que j'écris, pendant que je l'écris, me semble la chose du monde la plus naturelle; mais hier pourtant je voyais un vide effrayant là où je vois aujourd'hui tant de choses, et je suis sûr que dans un mois d'ici je me demanderai quel est celui qui écrivait tant de pages d'un seul jet. Hélas! quelle foi infirme! quelle volonté timide! quelles vastes oscillations d'un flot immense! je suis un dieu dans la nature, je suis une herbe au pied d'un mur.

L'effort continuel pour s'élever au-dessus de soi-même, pour atteindre un sommet supérieur à celui que nous avons atteint en dernier lieu, se traduit de lui-même dans les relations de l'homme. Nous avons soif d'approbation; cependant nous ne pouvons pardonner à celui qui nous approuve. L'amour est ce qu'il y a de plus doux dans la nature; cependant si je possède un ami, je suis tourmenté par le sentiment de mes imperfections. Cet amour de moi accuse mon compagnon; car s'il était assez élevé pour pouvoir me dédaigner, alors je l'aimerais, et je ferais servir mon affection à m'élever vers des hauteurs nouvelles. On peut suivre les progrès d'un homme dans les chœurs successifs de ses amis. Pour chaque ami qu'il abandonne en vue de la vérité, il en gagne un meilleur. Comme je me promenais dans les bois en rêvant à mes amis, je me demandais pourquoi je jouerais avec eux à ces jeux idolâtres. Lorsque je ne m'aveugle pas volontairement, je connais et je sais très bien quelles sont les limites où s'arrêtent les mérites des personnes hautes et dignes. Elles sont riches, nobles et grandes, grâce à la libéralité de nos discours; mais la vérité est triste. O esprit béni que j'abandonne pour

les personnes qui n'approchent pas de toi! Chaque fois que nous cédons à une considération personnelle, nous perdons un état divin: nous vendons les trônes des anges pour un court et turbulent plaisir.

Combien de fois ne devons-nous pas apprendre la même leçon! Les hommes cessent de nous intéresser aussitôt que nous trouvons leurs limites. Le péché n'est que limitation. Aussitôt que vous avez rencontré les limites d'un homme, vous en avez fini avec lui. Peu importent ses talents, ses entreprises, sa science. Hier encore, il vous attirait et vous séduisait singulièrement; il était pour vous une grande espérance, une mer dans laquelle vous pouviez nager; mais aujourd'hui, vous avez trouvé les rivages de cette mer, vous avez reconnu qu'elle n'est au plus qu'un petit étang, et vous ne vous en inquiétez pas davantage que si vous ne l'aviez jamais vue.

Chaque pas que nous faisons dans la pensée réconcilie vingt faits contraires en apparence, et nous les montre comme des expressions différentes d'une loi unique. Aristote et Platon sont considérés comme les chefs de deux écoles respectives. Un homme sage verra qu'Aristote platonise. En entrant d'un pas plus avant dans la pensée, les opinions discordantes se réconcilient et ne nous apparaissent plus que comme les deux points extrêmes d'un même principe, et nous ne pouvons pénétrer jamais assez avant dans les sphères de l'âme pour toucher le point extrême où de plus hautes visions ne se présenteront plus à nous.

Tremblez lorsque Dieu envoie un penseur sur notre planète. Toutes choses sont en péril alors. C'est comme lorsqu'une conflagration a éclaté dans une grande cité : personne ne sait quelles choses sont en sûreté, et comment finira l'incendie. Il n'y a aucune partie de la science qui ne doive être retournée de tous côtés; il n'y a pas nne réputation littéraire, un de ces noms que nous ap

pelons les noms éternels de la renommée qui ne soient en péril d'être réexaminés et condamnés. Les espérances les plus enracinées de l'homme, les pensées de son cœur, les religions des nations, les manières et les mœurs du genre humain sont toutes à la merci d'une nouvelle généralisation. La généralisation est toujours une nouvelle vague de la Divinité pénétrant dans l'esprit de l'homme. De là les frissonnements avec lesquels les hommes la voient arriver.

La valeur consiste dans la puissance que l'homme a de se relever, de ne pas se laisser abattre, de ne pas se laisser dominer par cette nouvelle généralisation, de se tenir droit dans quelque lieu et au milieu de quelques circonstances qu'il soit placé. L'homme ne peut arriver à cette valeur qu'en préférant la vérité à ses opinions d'autrefois sur la vérité, que par une prompte acceptation de la vérité de quelque côté qu'elle lui arrive, que par l'intrépide conviction que ses lois, ses relations avec la société, la chrétienté et le monde auxquels il appartient seront un jour dépassées et mourront.

Il y a des degrés dans l'idéalisme. Nous jouons d'abord académiquement avec l'idéalisme, de même qu'on s'est servi d'abord de l'aimant comme d'un jouet. Puis, dans la chaleur de la jeunesse et de la poésie, nous sentons qu'il peut être vrai, que déjà nous surprenons sa vérité par fragments et par rayons; puis il prend un maintien sévère et imposant, et nous soupçonnons alors qu'il doit être vrai; enfin il se montre sous une forme morale et pratique, et nous apprenons que Dieu existe, qu'il est en nous, que toutes les choses ne sont que des ombres de lui-même. L'idéalisme de Berkeley n'est que l'expression crue de l'idéalisme de Jésus, et ce dernier n'est à son tour que l'expression de ce fait, à savoir, que la nature tout entière est la rapide émanation du bien agissant et s'organisant de lui-même. Mais l'histoire et

l'état du monde, à un moment donné, dépendent bien plus directement encore de la classification intellectuelle qui existe dans les esprits des hommes. Les choses qui sont chères aux hommes à une certaine heure le sont à cause des idées qui se sont levées autrefois à l'horizon de leur esprit et qui ont produit le présent ordre de choses comme un arbre porte ses fruits. Un nouveau degré de culture révolutionnerait aussitôt le système entier des désirs et des poursuites de l'homme.

La conversation est un jeu circulaire. Dans la conversation nous brisons les limites qui nous enferment dans un cercle silencieux. Les personnes ne doivent pas être jugées par l'esprit auquel elles participent et même qu'elles expriment sous l'influence de cette pentecôte de la conversation; le lendemain nous les trouverons bien éloignées des improvisations de la veille, nous les trouverons chevauchant encore à pas lents sur leurs vieux bâts. Et pourtant, sachons jouir de cette flamme pendant qu'elle se suspend en brillant au-dessus de nous. Lorsque chaque nouveau causeur jetant sur nous de nouvelles lumières, nous émancipant de la tyrannie du dernier causeur, pour nous opprimer à son tour par la grandeur et la tyrannie exclusive de sa propre pensée, nous abandonne à un nouveau rédempteur, nous semblons recouvrer nos droits, devenir des hommes. O quelles vérités profondes et seulement exécutables dans les siècles futurs sont contenues dans la simple prédiction de chaque vérité! Dans les communes heures, la société reste froide et impassible comme une statue. Nous sommes là attendant avec frivolité quelque chose qui puisse nous remplir et n'ayant d'autre science que celle du peut-être, et ces puissants symboles qui nous entourent ne sont pas pour nous des symboles, mais des bagatelles prosaïques et triviales. Mais voici venir le dieu qui convertit les statues en hommes, qui par la flamme de ses regards

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