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tant à la source de toutes les formes dans son esprit. Quel est le premier maître de dessin? Nous connaissons très bien sans instruction l'idéal de la forme humaine. Un enfant comprend très bien si une jambe, un bras sont disloqués dans un tableau, si l'attitude est naturelle, grande ou vile, bien qu'il n'ait reçu aucune leçon de dessin, qu'il n'ait entendu aucune conversation sur ce sujet, et qu'il ne puisse de lui-même dessiner correctement un simple trait. Une exacte forme frappe plaisamment tous les yeux longtemps avant qu'ils aient acquis aucune science sur ce sujet, et une belle figure fait palpiter vingt cœurs avant qu'aucune considération sur les proportions mécaniques des traits et de la tête ait pu avoir lieu. Peut-être devons-nous aux rêves quelques lueurs de cette habileté, car aussitôt que nous donnons congé à notre volonté, et que nous rentrons dans notre état spontané, quels habiles dessinateurs nous sommes ! Nous concevons de nous-mêmes de merveilleuses formes d'hommes, de femmes, d'animaux, des jardins, des bois et des monstres; le pinceau avec lequel nous dessinons n'a ni maladresse, ni inexpérience, ni maigreur, ni pauvreté; il peut bien dessiner et bien grouper; ses compositions sont pleines d'art, ses couleurs bien jetées, et toute la toile qu'il peint est semblable à la vie et capable de nous émouvoir de tendresse, de terreur, de désir et de chagrin. Les copies que l'artiste tire de l'expérience ne sont pas non plus de simples copies, mais sont toujours illuminées et adoucies par quelques teintes de cette idéale contrée.

Les conditions essentielles à un esprit constructifne paraissent pas si souvent et si bien combinées qu'elles puissent conserver à un vers ou à un bon sentiment la durée ou la fraicheur. Cependant lorsque nous écrivons avec aisance et que nous entrons dans l'air libre de la pensée, nous semblons certains que rien n'est plus aisé que de continuer

à volonté ces communications. Le royaume de la pensée n'a pas de murs d'enceinte et de limites, et la muse nous fait citoyens libres de sa cité. C'est bien; le monde a un million d'écrivains. On pourrait croire d'après cela que les bonnes pensées nous sont aussi familières que l'air et l'eau, et que les dons de chaque nouvelle heure vont exhausser les anciens. Cependant nous pouvons compter nos bons livres; bien plus, je me rappelle exactement tous les beaux vers qui ont été faits depuis vingt ans. Il est vrai que l'intelligence qui discerne est toujours de beaucoup en avance sur l'intelligence qui crée; qu'il y a plus de juges compétents des bons livres que de bons écrivains. Mais les conditions de la construction intellectuelle ne se rencontrent partiellement que dans de rares occurrences. L'intelligence est un tout et demande l'intégrité dans chacune de ses œuvres. La piété exagérée d'un homme envers une seule pensée et son ambition à en combiner un trop grand nombre sont contraires également à cette intégrité intellectuelle.

La véritéest notre élément vital; cependant si un homme attache son attention à un aspect particulier de la vérité et se consacre à cet aspect seul pendant longtemps, la vérité n'est plus elle-même, elle se disloque et prend un air mensonger; elle ressemble à l'air, qui est notre élément naturel, qui est le souffle que nous respirons, mais qui cause la fièvre, le froid et même la mort, si nous restons trop longtemps exposés à un même courant. Combien sont ennuyeux le grammairien, le phrénologiste, le fanatique politique et religieux, ou même tout mortel possédé d'une idée fixe et à qui l'exagération d'un même sujet a enlevé l'équilibre de l'esprit ! C'est là le commencement de la folie. Chaque pensée est aussi une prison. Je ne puis plus voir ce que vous voyez, parce que je suis poussé si fortement dans une même direction par un vent violent que je suis en dehors du cercle de votre horizon.

Vaut-il mieux qu'un écolier, pour éviter ce malheur et se libéraliser lui-même en quelque sorte, s'efforce de faire un tout mécanique de l'histoire, de la science, de la philosophie par une addition numérique de tous les faits qui tombent sous sa vue? Le monde répugne à être analysé par addition et par soustraction. Lorsque nous sommes jeunes, nous dépensons beaucoup de temps et de peine à remplir nos livres de notes de toutes les définitions de la religion, de l'amour, de la poésie, de la politique, de l'art, dans l'espoir que dans le cours de quelques années nous aurons condensé dans notre encyclopédie la valeur nette de toutes les théories auxquelles le monde est arrivé. Mais les années et les années se passent, nos tables ne se complètent pas et à la fin nous découvrons que notre courbe est une parabole dont les arcs ne se rencontreront jamais.

L'intégrité de l'intelligence n'est transmise à ses œuvres ni par la séparation, ni par l'agrégation, mais par une vigilance qui amène l'intelligence à sa grandeur culminante et au meilleur état de créer à chaque moment donné. Ses œuvres doivent avoir la même plénitude que la nature. Quoiqu'il n'y ait pas d'activité qui puisse reconstruire le monde sur un nouveau patron par la meilleure accumulation ou la meilleure disposition des détails, cependant le monde reparaît en miniature dans chaque événement, si bien que toutes les lois de la nature peuvent être lues dans le plus petit fait. L'intelligence doit avoir dans sa conception la même perfection que dans ses œuvres. C'est par cette raison que la marque du progrès intellectuel est la perception de l'identité. Nous causons souvent avec des personnes si acconiplies qu'elles semblent étrangères à la nature. Le nuage, l'arbre, le gazon, l'oiseau ne leur disent rien, n'ont rien qui réponde à leur nature; le monde n'est que leur logement et leur table. Mais le poëte, dont les

vers doivent être complets comme la forme de la sphère, est un homme que la nature ne peut tromper, quelque masque étrange qu'elle prenne. Il sent qu'il a avec elle une stricte parenté, il découvre dans tous ses changements plus de ressemblance que de variété. Nous nous sentons portés par le désir vers une nouvelle pensée; mais lorsque nous la recevons, nous voyons qu'elle n'est qu'une ancienne pensée avec une forme nouvelle, et bien que nous en fassions notre propriété, nous sentons immédiatement revenir notre soif intellectuelle; nous ne nous sommes pas enrichis en réalité, car la vérité était en nous avant qu'elle nous fût renvoyée par les objets naturels, et ainsi le génie profond mettra dans chacune des productions de son esprit l'identité de toutes les créatures.

Mais si le pouvoir constructif est rare (et il n'est donné qu'à quelques hommes d'être poëtes), cependant chaque homme étant un sanctuaire où descend cet Esprit saint peut très bien étudier les lois d'après lesquelles s'effectuent les visites suprêmes. La règle du devoir intellectuel est exactement parallèle à la loi du devoir moral. Une annihilation de soi-même non moins austère que celle des saints est demandée au scholar. Il doit adorer la vérité, abandonner pour elle toutes choses, choisir la peine et la défaite afin d'augmenter par là le trésor de sa pensée.

Dieu offre à chaque esprit le choix entre la vérité et le repos. Prenez celle de ces deux choses qui vous convient, car vous ne pouvez avoir les deux. Entre elles, l'homme oscille comme un pendule. L'homme dans lequel prédomine l'amour du repos acceptera la première croyance, la première philosophie, le premier parti politique qu'il rencontrera; le plus ordinairement il suivra la philosophie, la croyance, le parti de son père. Il acquiert ainsi le repos, la commodité, la réputation, mais

il ferme la porte à la vérité. L'homme au contraire chez qui prédomine l'amour de la vérité se préserve de l'amarrage et navigue. Il s'abstient du dogmatisme et reconnaît toutes les négations opposées, murailles entre lesquelles son être est rejeté en double sens. Il se soumet à l'inconvénient du doute et de l'opinion imparfaite, mais il est candidat à la vérité, tandis que le premier ne l'est pas, et il respecte les lois les plus hautes de son être.

Il doit mesurer le cercle de la terre avec ses souliers, afin de trouver l'homme qui peut lui enseigner la vérité. Il apprendra qu'il est plus précieux et plus grand d'écouter que de parler. Heureux est l'homme qui écoute! malheureux l'homme qui parle! Pendant tout le temps que j'écoute la vérité, je me sens baigné comme dans un bel élément et je n'ai pas conscience des limites de ma nature. Les suggestions que m'apportent ce que j'entends et ce que je vois sont innombrables. Les eaux du gouffre infini entrent et sortent dans mon âme. Mais si je parle, je définis, je limite et je m'amoindris moimême. Lorsque Socrate parle, Lysis et Ménexène sont accablés de honte parce qu'ils ne peuvent parler ainsi. Mais eux aussi sont bons. Socrate a des déférences pour eux, il les aime puisqu'il leur parle. Un homme vrai et naturel contient en lui et est la même vérité qu'exprime un homme éloquent; mais l'homme éloquent semble avoir quelque chose en moins précisément parce qu'il exprime la vérité, et alors il se tourne avec plus d'inclination et de respect vers ces belles personnes silencieuses. L'ancienne sentence disait : soyons silencieux, car ainsi sont les dieux. Le silence est un dissolvant qui détruit la personnalité et nous ouvre l'accès du grand et de l'universel. Le progrès de chaque homme s'opère par une succession de maîtres; chacun d'eux à un certain moment a semblé avoir une suprême influence, mais il a été

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