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core comme des hommes qui ont connaissance du fait par le témoignage de tierces personnes. Il est inutile de vouloir me prêcher du dehors; je puis faire moi-même la même chose trop aisément. Jésus parle toujours du dedans et d'une hauteur qui domine toutes les autres. C'est là qu'est le miracle. Mon âme croit d'avance à la vérité des paroles qui vont être prononcées. Tous les hommes sont continuellement dans l'attente de l'apparition d'un tel maître. Mais si la voix de l'homme ne part pas du sanctuaire où la parole ne fait qu'un avec celui qui l'exprime, qu'il le confesse humblement.

La même omniscience coule dans l'intelligence et y crée ce que nous appelons le génie. Beaucoup de la sagesse du monde n'est pas sagesse; les plus illuminés d'entre les hommes ne sont pas des écrivains et n'en sont pas moins supérieurs à toute réputation littéraire. Nous ne sentons pas de divine présence au milieu de la multitude des scholars et des auteurs; nous sommes frappés par leur adresse et leur habileté plus que par leur inspiration; ils ignorent d'où leur vient leur lumière, et ils l'appellent leur propre lumière; leur talent est quelque faculté exagérée, quelque membre trop développé, si bien que leur force est une maladie : dans ces occasions, les dons intellectuels ne font pas sur nous l'impression de la vertu, mais presque l'impression du vice, et nous sentons que les véritables talents d'un homme sont toujours en rapport avec ses progrès dans la vérité. Mais le génie est religieux; le génie n'est qu'une part plus grande du cœur commun à tous les hommes donnée à certains individus. Le grand génie n'est pas anormal; mais il est semblable aux hommes, et est pour ainsi dire encore plus humain qu'eux. Il y a chez tous les grands poëtes une sagesse d'humanité supérieure à tous leurs autres talents. L'auteur, le bel esprit, l'homme de parti, le gentleman ne prennent pas chez eux la place de l'hom

me. L'humanité brille dans Homère, dans Chaucer, dans Spenser, dans Shakspeare, dans Milton. Ils se contentent de la vérité et s'appuient sur une base positive. Ils semblent froids et flegmatiques à ceux dont le goût a été blasé et épicé par les passions frénétiques et les couleurs violentes des productions d'écrivains inférieurs, mais populaires; car ils sont poëtes simplement par le libre accès qu'ils ouvrent en eux à l'âme curieuse qui contemple et bénit les choses qu'elle a faites. L'âme est supérieure à sa science; elle est plus sage qu'aucune de ses œuvres. Le grand poëte nous fait sentir notre propre richesse, et par là nous fait moins penser à ses compositions. La plus grande leçon qu'il fasse à notre esprit, c'est de nous enseigner à mépriser tout ce qu'il a fait. Shakspeare nous élève à une telle hauteur d'intelligente activité, qu'il suggère à notre esprit l'existence de richesses auprès desquelles les siennes elles-mêmes ne sont que pauvretés; nous sentons alors que les œuvres splendides qu'il a créées, et que dans d'autres heures nous exaltons comme une sorte de poésie existant par ellemême, ne sont pas attachées plus étroitement à la nature que l'ombre d'un voyageur passager n'est attachée au rocher. L'inspiration qui s'est exprimée dans Hamlet et dans Lear peut exprimer à jamais, époque après époque, d'aussi bonnes choses. Pourquoi donc tiendrionsnous compte d'Hamlet et de Lear, comme si nous ne possédions pas l'âme qui les a laissés échapper de même que les syllabes tombent de la langue?

Cette énergie ne descend dans la vie individuelle qu'à la condition de posséder entièrement l'individu. Elle descend chez les humbles et les simples; elle vient à quiconque se dépouille de tout ce qui est orgueil et de tout ce qui n'est pas lui; elle arrive sous la forme de l'intuition, elle apparaît avec sérénité et grandeur. Lorsque nous voyons les hommes qu'elle habite, nous appre

nons à connaître de nouveaux degrés de grandeur. Quand l'homme est sorti de cette inspiration, son ton a changé. Il ne cause pas avec les hommes, ne parle pas en gardant toujours l'œil ouvert sur leurs opinions. Il les juge. Il leur demande d'être simples et vrais. Le voyageur frivole essaie d'embellir sa vie en citant le lord, le prince, la comtesse qui lui ont parlé ainsi, ou qui ont agi avec lui de telle façon. Les ambitieux vulgaires nous montrent leur argenterie, leurs bijoux et leurs hagues. Les hommes plus cultivés dans le récit qu'ils font de leurs expériences personnelles cueillent toutes les circonstances poétiques charmantes, la visite à Rome, l'homme de génie qu'ils ont vu, l'ami brillant qu'ils ont connu, et peut-être aussi, s'avançant davantage, parlent-ils du paysage splendide, de la montagne étincelante de lumière, des pensées qu'elle leur a inspirées et dont ils ont joui avant-hier; ils cherchent à jeter ainsi sur leur vie une couleur romantique; mais l'âme qui est arrivée à adorer le grand Dieu est simple et vraie; elle n'a pas de couleur de rose, de beaux amis, de chevalerie et d'aventures; elle n'a nul besoin d'être admirée ; elle habite dans l'heure actuelle, dans l'expérience réelle de la vie habituelle, et, en raison de cette importance donnée au présent, la plus simple circonstance s'imprègne de pensées et s'imbibe des flots de cette mer de lumière.

Conversez avec un esprit grandement simple et la littérature vous paraitra une duperie. Ses plus simples discours sont dignes d'être écrits; cependant ils sont si communs, ils sont tellement en circulation que, les ramasser au milieu des infinies richesses de l'âme, c'est comme ramasser quelques grains de sable sur la terre, ou renfermer un peu d'air dans une fiole, lorsque toute la terre et toute l'atmosphère nous appartiennent. Dans la société d'hommes simples, l'homme qui n'est

qu'auteur ressemble à un filou qui s'est glissé parmi des gentlemen afin de voler une épingle ou un bouton d'or. Vous ne pouvez pénétrer et être admis dans ce cercle qu'en vous dépouillant de votre parure artificielle; qu'en conversant et en agissant avec l'homme avec vérité et simplicité, avec franchise et avec une souveraine affirmation.

Des âmes semblables à celles que nous avons décrites vous traitent comme le feraient des dieux; ces hommes marchent comme des dieux sur la terre, acceptant sans aucune admiration votre esprit, votre vertu ou, pour mieux dire, vos actes de devoir; car votre vertu, ils la regardent comme de leur propre sang, d'un sang royal comme le leur, et bien plus comme la créatrice des dieux. Mais quel mépris jette leur simple et fraternelle conduite sur les flatteries mutuelles que les auteurs emploient pour se consoler et se blesser! Ils ne flattent pas, eux. Je ne m'étonne pas si ces hommes vont trouver pour converser avec eux Cromwell, Christine, Charles II, Jacques Ier et le Grand-Turc. Car, par leur élévation, ils sont les compagnons des rois, et plus d'une fois ils ont dû souffrir du ton servile de la conversation du monde. Ils sont toujours comparables à un messager divin envoyé aux princes; ils se confrontent avec eux, roi contre roi, sans abaissement ni concession, et ils donnent aux nobles natures le spectacle consolant et la satisfaction de la résistance, de la pure humanité, d'une familière et sereine camaraderie, de nouvelles idées ; ils laissent ces princes des hommes plus sages et supérieurs à ce qu'ils étaient. Ces âmes nous font sentir que la sincérité est meilleure que la flatterie. Agissez simplement avec l'homme et la femme, afin de les obliger à la plus extrême sincérité, et de détruire en eux toute espérance de vous abuser. C'est là le plus grand compliment que vous puissiez leur faire,

<«<Leur plus haute louange, disait Milton, n'est pas la flatterie, et leur plus simple avis est une sorte de louange. »

Ineffable est l'union de Dieu et de l'homme dans chaque acte de l'âme. La plus simple personne qui, dans son intégrité, adore Dieu, devient Dieu elle-même; cependant les flots de cette fusion universelle sont toujours nouveaux, et sa source toujours inconnue et introuvable. Toujours elle inspire le respect et l'étonnement. Combien l'idée de Dieu peuplant les places solitaires, effaçant les cicatrices de nos malheurs et de nos désappointements, se lève sur l'homme affectueuse et caressante! Lorsque nous avons brisé notre Dieu traditionnel, et que nous en avons fini avec notre Dieu de rhétorique, alors Dieu peut enflammer notre cœur de sa présence'. Alors le cœur double, pour ainsi dire, et acquiert la puissance de s'élargir et de s'ouvrir de chaque côté un nouvel infini. Cette présence inspire à l'homme une infinie confiance. Il n'a pas la conviction, mais l'intuition que ce qui est le bon est aussi le vrai; qu'il peut aisément chasser avec cette pensée toutes les incertitudes particulières, toutes les craintes, et ajourner jusqu'à la révélation certaine du temps la solution des problèmes qui lui sont propres. Il est assuré que ses intérêts propres sont chers à l'être lui-même. Par la présence des lois universelles dans son esprit, il est rempli d'une si universelle confiance, qu'il noie dans les flots de cette confiance toutes les espérances chéries et les plus stables projets de sa condition mortelle. Il croit qu'il ne peut échapper à son bien. Les choses qui te sont destinées gravitent vers toi. Vous courez pour chercher votre

1 Incontestablement cette idée est peu orthodoxe; cependant je ne pense pas qu'on puisse reprocher de pareilles pensées à Emerson. Ce fait, qu'il a été ministre unitaire, suffit à les expliquer.

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