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limites de la nature ne donnent la puissance qu'à une seule à la fois. Un homme est une complète encyclopédie des faits. La création de mille forêts est dans un chêne, et l'Égypte, la Grèce, Rome, la Gaule, la GrandeBretagne, l'Amérique gisent enveloppées déjà dans le premier homme. Époque après époque, camps, royaumes, empires, républiques, démocraties, sont simplement l'application de cet esprit multiple à un monde multiple.

L'esprit humain écrit son histoire et doit la lire. Le sphinx doit résoudre sa propre énigme. Si toute l'histoire est dans un homme, elle peut être toute expliquée par l'expérience individuelle. Il y a une relation entre les heures de notre vie et les siècles du temps. De même que l'air que je respire est tiré des grands réservoirs de la nature, de même que la lumière qui tombe sur mon livre part d'une étoile éloignée de cent millions de mines, de même que le poids de mon corps dépend de l'équilibre des forces centrifuges et centripètes; ainsi les heures devraient être instruites par les siècles et les siècles expliqués par les heures. Chaque homme est une incarnation de cet esprit individuel. Toutes les propriétés de cet esprit existent en lui. Chaque pas dans son existence privée jette la lumière sur ce qu'ont accompli les grandes corporations d'hommes, et les crises de sa vie se rapportent aux crises nationales. Chaque révolution fut d'abord une pensée dans l'esprit d'un seul homme, et lorsque la même pensée se rencontrera plus tard dans un autre homme, celui-là aura trouvé la clef de cet événement. Chaque réforme fut d'abord une opinion particulière, et lorsqu'elle deviendra de nouveau une opinion particulière, le problème d'un siècle sera résolu. Le fait raconté doit correspondre à quelque chose qui est en moi pour qu'il soit croyable ou seulement intelligible. Lorsque nous lisons, nous devons devenir Grecs, Romains, Tures, prêtres, rois, martyrs et bourreaux; nous

devons rattacher ces images à quelque réalité cachée dans notre expérience secrète; autrement nous ne verrons rien, nous n'apprendrons rien, nous ne nous souviendrons de rien. Ce qui est arrivé à Asdrubal ou à César Borgia est une illustration des puissances et des dépravations de l'esprit, aussi bien que ce qui nous est arrivé. Chaque nouvelle loi, chaque mouvement politique a son sens en vous. Asseyez-vous devant chacun de ces bulletins, et dites: Ici est une de mes pensées; sous ce masque fantastique, odieux ou gracieux, ma nature de Protée se cache. Cela remédie à la trop grande proximité de nos actions et les jette dans la perspective; et de même que l'écrevisse, le bélier, le scorpion, la balance et le verseau perdent toute bassesse quand ils nous apparaissent comme signes du zodiaque, ainsi je puis voir mes propres vices sans colère dans les personnes éloignées de Salomon, d'Alcibiade et de Catilina.

C'est cette universelle nature qui imprime la dignité aux individus et aux choses. La vie humaine est mystérieuse et inviolable, parce qu'elle est le sanctuaire de cette universelle nature, et c'est pourquoi nous l'entourons afin de la protéger, de lois et de pénalités. Toutes les lois tirent de là leur dernière raison, toutes au moins expriment le respect pour cette infinie et suprême essence. La propriété aussi tient de l'âme, couvre de grands faits spirituels, et instinctivement nous la protégeons par l'épée et par la loi, par de larges et complexes combinaisons. Notre obscure conscience de ce fait est la lumière qui luit sur tous nos jours, la réclamation des réclamations, le plaidoyer en faveur de l'éducation, de la justice, de la charité; le fondement de l'amitié et de l'amour, de l'héroïsme et de la grandeur, et de tous les actes qui dérivent de la confiance en soi-même. Il est remarquable qu'involontairement nous lisons tou

jours comme si nous étions des êtres supérieurs. L'histoire universelle, les poëtes, les romanciers, dans leurs plus superbes peintures, dans les palais impériaux, dans les temples, ne nous ferment jamais l'ouïe, ne nous font nulle part sentir que nous pénétrons indiscrètement dans leurs sanctuaires réservés pour de meilleurs que nous. Mais, au contraire, il est vrai de dire que c'est dans leurs plus éclatants paysages que nous nous sentons les plus familiers. Tout ce que Shakspeare dit des rois, cet enfant qui lit là-bas dans un coin sait que les paroles du poëte lui sont personnelles. Nous sympathisons avec les grands moments de l'histoire, avec les grandes découvertes, les grandes résistances, les grandes prospérités des hommes, parce que la loi fut rendue, que la mer fut fouillée, que la terre fut découverte ou que le coup fut frappé pour nous, comme nous-mêmes nous aurions agi à la même époque.

Il en est de même à l'égard de la condition et du caractère. Nous honorons les riches, parce que nous séntons qu'ils ont extérieurement la liberté, la puissance et la grâce que nous sentons propres à l'homme, propres à nous-mêmes. Ainsi tout ce qui est dit de l'homme sage par les faiseurs d'essais philosophiques, qu'ils soient stoïciens ou modernes, décrit à chaque homme sa propre idée, lui décrit le moi qu'il n'a pas atteint, mais qu'il peut atteindre. Toute littérature raconte le caractère de l'homme sage. Tous les livres, les monuments, les peintures, les conversations sont des portraits dans lesquels l'homme sage trouve les traits qu'il dessine en lui-même. Les silencieux et les parleurs l'accostent, le louent, et partout où il va, il est comme stimulé par des allusions personnelles. Une âme sage et bonne n'a pas besoin, par conséquent, de chercher dans les discours d'autrui des allusions personnelles et louangeuses. Elle entend la louange non d'elle-même, mais, ce qui est

bien plus doux, du caractère qu'elle poursuit dans chaque mot des conversations roulant sur ce sujet du caractère, dans chaque fait qui s'offre à ses yeux, dans le ruisseau qui court et dans la moisson qui murmure sous le vent. La louange, l'hommage et l'amour sortent et coulent à son approche de la muette nature, des montagnes et des lumières du firmament.

Ces avis obscurs, qui semblent comme venus de la nuit et du sommeil, utilisons-les en plein midi. Le disciple doit lire l'histoire activement et non passivement, estimer que sa propre vie est le texte dont l'histoire n'est que le commentaire. Ainsi pressée, la muse de l'histoire rendra des oracles comme elle n'en rendra jamais pour ceux qui ne se respectent pas eux-mêmes. Je n'attends pas que celui-là qui pense que les actions accomplies dans les âges reculés par des hommes dont le nom a retenti au loin ont un sens plus profond que ses actions d'aujourd'hui, puisse lire avec rectitude d'esprit.

Le monde existe pour l'éducation de chaque homme. Il n'y a pas d'âge ou d'état de société, de mode d'action dans l'histoire, qui ne corresponde à quelque chose dans la vie individuelle. Chaque fait tend d'une manière merveilleuse à s'abréger et à céder à chaque homme la vertu qui est en lui. L'homme doit voir qu'il peut vivre de la vie entière de l'histoire. Il doit rester tranquillement à sa demeure avec force et virilité, ne pas souffrir d'être ennuyé par les rois et par les empires, savoir qu'il est plus grand que toute la géographie et tout les gouvernements du monde ; il doit changer le point de vue duquel on lit ordinairement l'histoire, et transporter l'histoire de Rome, d'Athènes et de Londres à lui-même, ne pas se nier à lui-même qu'il est le suprême tribunal devant lequel les nations comparaissent; et ainsi si l'Angleterre et l'Égypte ont à lui exposer quelque chose, il examinera le procès, sinon qu'elles demeurent silencieuses pour

jamais. Il doit atteindre et doit se maintenir à cette élévation où les faits révèlent leur sens secret, où la poésie et les faits historiques se confondent. L'instinct de l'esprit, le dessein de la nature, se trahit dans l'usage que nous faisons des plus célèbres récits de l'histoire. Le temps dissipe et fond par son éternelle lumière la solide précision des faits. Il n'y a ni ancres, ni câbles, ni remparts, qui puissent faire qu'un fait garde sa qualité de fait. Babylone, Troie et Tyr, et même la Rome primitive, sont déjà passées dans le domaine de la fiction. Le jardin d'Éden, le soleil arrêté sur la vallée de Gibéon, sont désormais de la poésie pour toutes les nations. Qui s'inquiète de savoir ce que fut le fait, lorsque nous en avons fait ainsi une constellation et que nous l'avons suspendu au ciel comme un signe immortel? Londres, Paris et New-York auront la même destinée. Qu'est-ce que l'histoire? disait Napoléon, sinon une fable sur laquelle tout le monde est d'accord. Notre vie est entourée par l'Égypte, la Grèce, la Gaule, l'Angleterre, la guerre, la colonisation, l'Église, la cour et le commerce, comme par autant de fleurs et d'ornements graves ou gais. Je ne puis pas les estimer d'une valeur supérieure. Je crois à l'éternité. Je puis trouver dans mon propre esprit la Grèce, la Palestine, l'Italie, l'Espagne, le principe créateur et le génie de tous les siècles.

Dans notre expérience privée, nous arrivons toujours à rencontrer les faits qui nous ont émus en lisant l'histoire et à les vérifier ainsi. Toute histoire devient subjective; en d'autres termes il n'y a pas d'histoire, à pro prement parler, il n'y a que la biographie. Chaque âme doit avoir appris toute la leçon de l'histoire, doit avoir parcouru toute la terre. Ce que l'homme n'a pas vu, ce qu'il n'a pas vécu, pour ainsi dire, il ne le sait pas. Les choses que les premiers âges ont abrégé et réduit à une

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