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formule ou a une règle pour sa commodité et pour abréger le temps, lui feront perdre, grâce à cette règle, la science qu'il aurait acquise en les vérifiant par lui-même. Aujourd'hui ou demain, dans ce lieu ou dans cet autre, cette .perte de science trouvera sa compensation en le forçant à accomplir par lui-même le travail de ses devanciers. Ferguson découvrit beaucoup de choses en astronomie qui étaient connues depuis longtemps. Dans ce fait tout l'avantage était pour lui.

L'histoire doit être cela ou elle n'est rien. Chaque loi que rend l'État indique un fait dans la nature humaine; voilà tout. Nous devons voir dans notre propre nature la raison nécessaire de chaque fait, voir comment il doit et peut être. Telle est l'attitude que nous devons prendre devant tout public, toute œuvre particulière, devant un discours de Burke, devant une victoire de Napoléon, devant le martyre de Thomas Morus et de Sidney, devant le règne de la terreur en France, devant une pendaison de sorcières, devant un fanatique revival', ou devant les expériences du magnétisme animal à Paris ou à Providence. Nous acquérons la certitude que sous une pareille influence nous aurions été également affectés, que nous aurions accompli les mêmes choses; nous arrivons à monter intellectuellement les mêmes échelons et nous atteignons la même hauteur ou la même dégradation qu'ont atteinte nos compagnons et nos mandataires.

Toute recherche sur l'antiquité, toute curiosité tou

1 Les revivals ou ravivements de la foi sont des cérémonies religieuses, si le nom de cérémonie peut s'appliquer à des actes et à des faits aussi étranges. On se rassemble au nombre de mille ou de deux mille ou même davantage; on s'établit en pleine campagne dans quelqu'une des savanes immenses de l'Amérique et là, pour fouetter leur foi, les puritains et les sectaires fanatiques se livrent à mille contorsions qui rappellent les scènes des Albigeois et des convulsionnaires; parfois même l'obscène s'en mêle.

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Providence, ville des États-Unis dans l'État de Rhodes-Island.

chant les pyramides, les cités enfouies, Stonehenge', Mexico, Memphis, sont le désir d'effacer ces sauvages et insensées expressions, là bas et alors, pour leur substituer les mots ici et maintenant. Elles expriment le désir de bannir le non moi et de le remplacer par le moi, pour abolir la différence et rétablir l'unité. Belzoni creuse et mesure les tombeaux des momies et les pyramides de Thèbes, jusqu'à ce qu'il ait pu trouver la fin de la différence qui existe entre ces œuvres monstrueuses et lui-même. Lorsqu'il s'est convaincu par l'examen de l'ensemble et du détail que ces œuvres furent faites par une personne semblable à lui, armée des mêmes armes, avec des motifs pareils aux siens et pour une fin à laquelle lui-même aurait travaillé, les circonstances étant données, le problème est résolu; sa propre pensée vit dans cette longue succession de temples, de sphinx et de catacombes, passe à travers eux tous comme une âme créatrice, avec satisfaction, et toutes ces choses revivent encore pour l'esprit et existent actuellement.

Une cathédrale gothique nous affirme qu'elle fut et qu'elle ne fut pas faite par nous. Assurément elle fut bâtie par l'homme, mais nous n'en trouvons pas le type dans notre humanité à nous. Cependant nous nous appliquons à rechercher l'histoire de sa création, nous nous transportons dans le pays et nous nous mettons à la place des constructeurs; nous nous rappelons les habitants des forêts, les premiers temples, l'approbation universelle donnée au premier type, son embellissement à mesure que la richesse de la nation s'est accrue; la valeur qui est ajoutée au bois par la sculpture conduit à l'idée de sculpter toute une montagne de pierre sous la forme d'une cathédrale. Lorsque nous avons traversé

1 Stonehenge, vaste amas de pierres et de rochers qui se trouve en Angleterre dans la plaine de Salisbury. C'est une tradition établie qu'elles ont été apportées d'Irlande par Merlin lui-même,

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tous ces progrès et que nous y avons ajouté l'Église catholique, ses croix, sa musique, ses processions, ses fêtes des saints et son culte des images, nous avons, pour ainsi dire, été l'homme qui a bàti la cathédrale ; nous voyons comment elle a pu et comment elle a dû s'élever; nous avons découvert la raison suffisante de son existence.

La différence entre les hommes consiste dans leur méthode de classification. Quelques-uns classent les objets d'après leur grandeur et leur couleur, d'autres d'après leur ressemblance intrinsèque ou d'après les rapports de la cause et de l'effet. Le progrès de l'intelligence consiste dans cette lucide vue des causes qui dédaigne et glisse par-dessus les superficielles apparences. Pour le poëte, pour le philosophe, pour le saint, toutes les choses sont intimes et sacrées, tous les événements profitables, tous les jours saints, tous les hommes divins; car leur œil est dirigé vers les sources de la vie et méprise les circonstances. Chaque substance chimique, chaque plante, chaque animal dans sa croissance nous enseigne l'unité de la cause, la variété de l'apparence.

Pourquoi étant, comme nous le sommes, entourés par la nature qui crée tout, douce et fluide comme un nuage ou comme l'air, serions-nous de stériles pédants et n'exalterions-nous que quelques formes? Pourquoi tenir compte du temps, de la grandeur ou de la forme? L'âme1 ne les connaît pas, et le génie, obéissant à sa loi, joue avec le temps et les formes, comme les enfants jouent dans les églises et folâtrent avec les barbes grises. Le génie étudie la pensée née de l'occasion, fouille dans la tombe des choses, voit les rayons partis d'un orbe unique, divergents jusqu'à ce qu'ils forment, en tombant,

1 On peut s'étonner de voir si souvent revenir le mot âme pris dans un sens général; il faut avoir toujours présent à la pensée ce qu'Emerson dit de l'âme dans l'Essai sur la confiance en soi,

des diamètres infinis. Le génie observe la monade1 à travers tous ses masques lorsqu'il étudie la métempsycose de la nature. Le génie découvre dans la mouche, dans la chenille, dans le ver, dans l'œuf le type constant de l'individuel; il découvre à travers les individus sans nombre les espèces déterminées; à travers les espèces le genre; au milieu de tous les genres il découvre le type constant et immuable, et au milieu de tous les royaumes de la vie organisée l'unité éternelle. La nature est un nuage changeant qui est toujours et n'est jamais le même. Elle jette la même pensée dans des multitudes de formes, comme un poëte compose vingt fables avec une seule idée morale. L'esprit brille avec splendeur à travers la rudesse et la grossièreté de la matière. Seul tout puissant, il dirige toutes choses vers sa propre fin. Le diamant se fond en une douce mais précise forme devant lui, et pourtant tandis que je le contemple, sa forme et sa surface ont déjà changé. Rien n'est aussi fuyant que la forme; cependant il ne faut pas la dédaigner complétement. Dans l'homme nous retrouvons les rudiments et les essais de tout ce que nous regardons comme signes de servitude dans les races d'êtres inférieurs; mais en lui ils ne font que rehausser encore sa noblesse et sa grâce. Ainsi dans Eschyle, Io transformée en génisse offense l'imagination; mais comme elle est changée lorsque sous le nom d'Isis elle rencontre Jupiter en Égypte! Là elle n'est plus qu'une belle femme, n'ayant rien conservé de la métamorphose si ce n'est les cornes lunaires qui brillent sur son front comme un splendide

ornement.

Dans l'histoire, il en est comme dans la nature : l'iden

1 Monade est un mot qui appartient au vocabulaire de Leibnitz; la monade est la force primordiale incréée et créatrice qui donne la vie à chaque objet, dont l'être est la simplicité et l'attribut suprême l'activité.

tité de l'histoire est également intrinsèque, sa diversité également extérieure. Sa surface est couverte d'une infinie variété de choses; au centre il y a simplicité et unité de cause. Combien sont nombreux les actes d'un homme dans lesquels nous reconnaissons un caractère identique. Voyez la variété de nos sources d'information à l'égard du génie grec. Nous avons d'abord l'histoire civile de ce peuple telle que nous l'ont donnée Hérodote, Thucydide, Xé nophon, Plutarque, récits qui nous disent suffisamment quels hommes étaient les Grecs et ce qu'ils firent. Puis nous avons la même âme s'exprimant de nouveau dans leur littérature, dans leurs poëmes, leurs drames, leur philosophie, autre forme très-complète de leur génie. Puis nous avons encore leur architecture, la pure beauté sensuelle, le milieu parfait qui ne dépasse jamais la limite de la propriété et de la grâce. Enfin nous avons la sculpture; une collection de formes dans toutes les attitudes, dans tous les âges de la vie, comprenant toute l'échelle des conditions universelles, depuis le dieu jusqu'à la bête, mais ne dépassant jamais l'idéale sérénité et souveraines maîtresses de l'ordre et de la loi même au milieu des plus convulsifs exercices. Ainsi nous avons quatre expressions du génie d'un grand peuple; c'est l'expression la plus variée d'une chose morale unique, et cependant qu'y a-t-il pour les sens de plus différent et de moins ressemblant qu'une ode de Pindare, un centaure en marbre, le péristyle du Parthénon et les derniers actes de Phocion? Cependant toutes ces diverses expressions extérieures dérivent d'un même esprit national.

Chacun peut avoir observé que certaines figures et certaines formes, sans ressembler en rien aux formes et aux figures que nous connaissons, font sur nous la même impression que si nous les avions déjà vues. Une peinturc, une pièce de vers, bien qu'elles ne réveillent pas

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