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mendiants au nom de Dieu, ils me rendaient au dixneuvième siècle Siméon Stylite, la Thébaïde et les premiers capucins'.

Les ruses des prêtres de l'Orient et de l'Occident, des mages, des brahmes, des druides et des incas sont expliquées par la vie privée de l'individu. La gênante influence d'un dur formaliste, qui comprimant chez le jeune enfant l'esprit et le courage, paralysant son entendement, n'excite cependant pas son indignation, mais seulement sa crainte et son obéissance, et qui, même par cette tyrannie, éveille en lui plus d'une sympathie, est un fait habituel que l'enfant s'explique lorsqu'il devient homme, en s'apercevant que le tyran de sa jeunesse était lui-même un enfant tyrannisé par les noms, les mots et les formules dont il n'était que l'organe. Ce fait lui enseigne comment Bélus fut adoré et comment les pyramides furent bâties beaucoup mieux que la découverte par Champollion des noms de tous les maçons et du prix de chaque brique. Il trouve à sa porte l'Assyrie et les remparts de Cholula, et c'est lui-même qui en donne les mesures et en dirige les constructions.

Grâce à cette protestation que chaque personne considérable dirige contre les superstitions de son temps, l'individu remonte pas à pas le sentier des vieux réformateurs, et dans sa recherche de la vérité il rencontre comme eux de nouveaux périls pour sa vertu. Il apprend de nouveau avec eux combien il faut de force morale pour s'arracher au giron de la superstition, et qu'une grande licence marche toujours sur les pas d'une réformation. Combien de fois dans l'histoire du monde le Luther de chaque jour n'a-t-il pas eu à se lamenter sur la décadence de la piété, qui pénétrait même jusqu'à

1 Emerson, on le voit, parle ici des moines avec une impartialité légèrement railleuse et qui sent son protestant.

son foyer domestique! Docteur, disait l'épouse de Martin Luther, comment se fait-il que vous fussiez si souvent en prières et si fervent lorsque vous étiez soumis à la papauté, et qu'aujourd'hui nous priions avec tant de froideur et si rarement?

En avançant, l'homme découvre que ses droits de propriété sur toute littérature, sur toute fable, ne sont pas moins profonds que sur toute histoire. Il découvre que le poëte ne fut pas un excentrique décrivant des situations étranges et impossibles, mais que ce fut l'homme universel qui emprunta sa plume pour écrire une confession qui est vraie pour chacun de nous. Il trouve sa propre biographie dans des lignes qui sont pour lui complétement intelligibles, bien qu'elles aient été écrites longtemps avant sa naissance. L'une après l'autre, il rencontre ses propres aventures dans chaque fable d'Ésope, d'Homère, d'Hafiz, d'Arioste, de Chaucer, de Scott, et en vérifie l'exactitude avec sa tête et avec ses mains.

Les belles fables des Grecs, étant des créations de l'imagination et non du caprice, sont des vérités universelles. Quelle foule de pensées et quelle perpétuelle justesse se rencontrent dans la fable de Prométhée! Outre sa valeur primitive comme premier chapitre de l'histoire européenne (car la mythologie voile à peine ici des faits authentiques, l'invention des arts mécaniques et l'émigration des colonies), cette fable nous raconte l'histoire de la religion et de quelques-uns de ses rapports avec la foi des premiers âges. Prométhée est le Jésus de la vieille mythologie; il est l'ami de l'homme ; il s'interpose entre l'injuste justice du Père éternel et la race des mortels, et souffre toutes sortes de tourments à cause de cela. Mais là où cette fable se sépare du christianisme et montre Prométhée défiant Jupiter, elle représente un état de l'âme, qui arrive bien vite toutes les

fois que la doctrine du théisme est enseignée d'une manière brutale et objective, et qui semble être alors la défense de l'homme contre le mensonge. Cet état de l'âme consiste dans le dépit de croire qu'il y a un Dieu et dans le sentiment que l'obligation du respect est accablante. L'homme alors volerait, s'il pouvait, le feu du Créateur pour vivre séparé de lui et indépendant. Le Prométhée enchaîné est le poëme du scepticisme. Les détails de cette fable ne sont pas moins vrais. Apollon gardait les troupeaux d'Admète, disent les poëtes; chaque homme aussi est un dieu déguisé qui contrefait le fou. 11 semble que le ciel ait envoyé ses anges insensés dans notre monde, et là par moments ils laissent apercevoir leur nature native, jettent quelques notes de leur musique, murmurent par intervalles les mots qu'ils ont appris au ciel; puis l'accès de folie revient et alors ils aboient comme des chiens. Lorsque les dieux viennent parmi les hommes ils ne sont pas connus; Jésus ne le fut pas, Socrate et Shakespeare non plus. Antée était suffoqué par l'étreinte d'Hercule, mais chaque fois qu'il touchait la terre sa force était renouvelée. L'homme est le géant fatigué, mais dont, malgré toute sa faiblesse, l'esprit et le corps sont rafraîchis, par ses habitudes de conversation avec la nature. La puissance que possèdent la musique et la poésie de communiquer le mouvement et de donner des ailes à toute la nature matérielle expliqne la fable d'Orphée, qui, dans notre enfance, n'était pour nous qu'un conte de nourrice. La'perception philosophique de l'identité à travers les infinis changements des formes nous fait comprendre Protée. Que suis-je de plus, moi qui hier pleurais et riais, qui ai sommeillé toute la nuit comme un corps inerte, et qui ce matin me tiens debout et cours? Et de quelque côté que je me tourne, que voisje, sinon les transmigrations de Protée? Je puis symboliser ma pensée en me servant des noms de toute créa

ture, de tout fait, car l'homme, qu'il soit actif ou passif, contient en lui toute créature. Tantale n'est qu'un mot pour vous et moi; Tantale signifie l'impossibilité de boire les eaux de la pensée qui brillent et coulent sans cesse sous la vue de l'âme. La transmigration des âmes n'est pas non plus une fable. Je voudrais qu'elle fût une fable; mais les hommes et les femmes ne sont qu'à demi humains. Chaque animal de la basse-cour, du champ, de la forêt, de la terre et des eaux, a contribué à laisser l'empreinte de ses traits et de sa forme sur quelqu'un de ces êtres élevés, à la face divine. Ah! frère, tiens-toi ferme à l'homme et crains la bête; arrête le cours de ton âme, qui fuit vers des formes dans lesquelles tu t'es laissé glisser depuis bien des années. La vieille fable du sphinx qui s'asseyait sur les bords de la route et posait des énigmes à tous les passants nous touche aussi de bien près. Si l'homme ne pouvait pas deviner l'énigme, le sphinx le dévorait; si au contraire il pouvait la résoudre, le sphinx mourait. Qu'est-ce que notre vie, sinon une fuite sans fin d'événements et de faits ailés? ces changements se succèdent avec une splendide variété et posent tous des questions à l'esprit humain. Les hommes qui ne peuvent répondre à ces questions par une sagesse supérieure sont les esclaves des faits; les faits les embarrassent, les tyrannisent, en font les hommes de la routine, les hommes des sens, chez qui cette obéissance aux faits a fini par éteindre toute étincelle de cette lumière par laquelle l'homme est véritablement l'homme. Mais si l'homme est sincère envers ses meilleurs instincts et ses sentiments; s'il rejette la domination des faits en revendiquant une plus noble origine que la leur; s'il demeure enchaîné à l'âme et aux principes, alors les faits s'en retournent soumis à la place qui leur est propre, ils connaissent leur maître, et le moindre d'entre eux le glorifie.

Nous observons dans l'Hélène de Goethe ce même désir que chaque mot soit une chose. Ces figures, ces Chirons, ces Griffons, Phorkyas, Hélène et Léda ne sont pas simplement des figures, car elles exercent sur l'esprit une influence spécifique, dirait Goethe. Il s'en faut de beaucoup cependant qu'elles soient aujourd'hui des entités réelles comme aux jours de la première olympiade'; mais les soumettant à sa fantaisie, le poëte exprime librement ses caprices et les fait servir de corps à ses imaginations; et bien que ce poëme soit vague et fantastique comme un rêve, il est cependant plus attrayant que les pièces dramatiques les plus régulières du même auteur, par la raison qu'il arrache l'esprit à la routine des images accoutumées, réveille l'invention et l'imagination du lecteur par l'étrange liberté du dessein de l'auteur et par l'incessante succession de violentes surprises.

L'universelle nature, trop forte pour la pauvre nature du poëte, s'assied sur ses genoux et écrit avec sa main; aussi il semble au poëte qu'il écrit un simple caprice et un roman, et à la fin il se trouve qu'il n'a composé qu'une exacte allégorie. C'est pourquoi Platon disait que les poëtes expriment de grandes et sages choses qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. Toutes les fictions du moyen âge s'expliquent comme expressions joyeuses et masquées de ce qui travaillait à s'accomplir et à se former dans les graves et ardents esprits de cette période. La magie et tout ce qui s'y rapporte n'est qu'un profond pressentiment des pouvoirs de la science. Les souliers de vitesse, les épées au tranchant si meurtrier, le pouvoir de subjuguer les éléments, de se servir des vertus secrètes des minéraux, de comprendre la voix des oiseaux, sont les efforts obscurs de l'esprit dans une droite voie. La prouesse surnaturelle du héros, le don de la perpétuelle jeunesse et autres choses semblables, sont

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