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mande avant tout est la conformité. La confiance en soi est son aversion. Elle n'aime pas les réalités et les créateurs, mais les usages et les coutumes.

Celui qui veut être un homme doit être un non conformiste. Celui qui veut conquérir les palmes immortelles ne doit pas être troublé par le nom du bien, mais doit chercher où est le bien. Rien n'est aussi sacré que l'intégrité de notre propre esprit. Absolvez vous-même, et vous conquerrez le suffrage du monde. Je me souviens d'une réponse que, dans ma jeunesse, je fus poussé à faire à un interlocuteur distingué qui avait coutume de m'importuner avec les chères vieilles doctrines de l'Église; sur mon dire : « Qu'ai-je à faire de la sainteté des << traditions si je puis vivre par moi-même, par mon « impulsion morale intérieure ; » mon ami observa «< que «<les impulsions pouvaient venir d'en bas et non d'en << haut. » Je répliquai alors : « Il ne me semble pas qu'il « en soit ainsi; mais si, par hasard, je suis l'enfant du <«< diable, je vivrai alors d'après les lois du diable'. » Le bien et le mal ne sont que des noms faciles à transporter à ceci, ou à cela; le seul droit est celui qui est conforme à ma constitution, le seul tort celui qui lui est opposé. Un homme doit se comporter en présence de toute opposition comme si, à l'exception de sa personne, toutes choses n'étaient qu'étiquettes et phénomènes. Je suis honteux en pensant combien nous capitulons aisément avec les mots et les signes, avec les associations et les institutions mortes. Tout individu au maintien décent et au beau langage m'affecte et me commande beaucoup plus qu'il ne serait nécessaire. Je dois marcher la tête haúte, vivre de ma vie individuelle et dire rudement la vérité

1 Voilà le côté faible d'Emerson, c'est l'exagération de l'individua·lité humaine; on peut aller loin avec cela. Le mot qu'il cite est absolument le même que celui de Kossuth : « Si le ciel ne veut pas m'entendre que l'enfer me réponde. »

dans tous les sentiers. Si la malice et la vanité portent l'habit de la philanthropie, les laisserons-nous donc pasşer? Si quelque colérique bigot prend en main cette excellente cause de l'abolition et vient à moi avec les dernières nouvelles arrivées des Barbades, pourquoi donc ne lui dirais-je pas: «< Va, aime ton enfant, sois modeste et garde une bonne nature, et ne viens plus vernir ta dure et égoïsté ambition avec cette incroyable tendresse pour des gens de couleur noire qui habitent à cent lieues de toi; tu portes au loin ton amour et tu n'es que haine à ton foyer. » Rude et impolie serait une telle réception, mais la vérité est plus belle que l'affectation de l'amour. Votre bonté doit avoir un certain tranchant ironique, sinon elle est nulle. La doctrine de la haine doit être prêchée comme la contre-partie de la doctrine de l'amour lorsque cette dernière fatigue et ennuie. J'évite mon père et ma mère, ma femme et mon frère, lorsque mon génie intérieur m'appelle. Volontiers j'écrirais sur ma porte Absent par caprice. J'aime à croire que cet acte aurait un meilleur mobile que le caprice; mais enfin nous ne pouvons passer toutes nos journées à expliquer notre conduite. N'attendez pas de moi que je vous dise pourquoi je recherche, ou pourquoi j'évite la société. Et bien plus, ne venez pas me parler, comme un brave homme le faisait hier encore, du devoir qui m'impose d'élever tous les hommes pauvres à une meilleure situation. Est-ce qu'ils sont mes pauvres? Je te dis, imbécile philanthrope, que je regrette le dollar", le sou, le liard que je donne à des hommes qui ne m'ap`partiennent pas et auxquels je n'appartiens pas. Il y a une classe de personnes envers lesquelles je suis comme acheté et vendu, par affinité spirituelle; pour celles-là, j'irai en prison si cela est nécessaire; mais vos mélanges de charité populaire, mais la construction d'églises pour

1 Dollar, monnaie américaine valant à peu près 5 fr. 25 cent.

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la triste fin à laquelle s'arrêtent tant d'hommes de nos jours, mais l'éducation du collége pour des fous, mais les aumônes aux sots, mais les mille sociétés de secours!

Je l'avoue bien, que quelquefois je succombe et que je donne mon dollar; c'est un dollar stérile que de jour en jour j'aurai la virilité de refuser.

Les vertus dans l'opinion populaire sont plutôt l'exception que la règle : il y a l'homme et ses vertus. Les hommes font une bonne action pour témoigner de leur courage et de leur charité, et aussi beaucoup comme s'ils étaient condamnés à payer une amende en expiation de leur non apparition journalière à quelque parade. Ils accomplissent leurs œuvres comme une apologie ou une expiation de leur vie mondaine, de même que les invalides et les insensés payent une plus forte pension. Leurs vertus sont des pénitences. Mais moi je ne désire pas expier, mais vivre. Ma vie n'est pas une apologie, c'est ma vie. Je vis pour moi-même et non pour donner mon existence en spectacle. Je préfère qu'elle soit d'un train plus modeste, pourvu qu'elle soit égale et naïve. Je la voudrais résonnante et douce, se souciant peu de la douleur et du bien-être; de la sorte elle serait unique et renfermerait tout, charité, combat, conquête, hygiène. Je demande à votre vie individuelle de me donner l'assurance première que vous êtes un homme, et je vous refuse le bénéfice de répondre par vos actions à cette question. Que j'accomplisse ou non ces actes qui sont tenus pour excellents, je sais par moi-même que cela est indifférent'. Je ne puis consentir à payer pour un privilége là où je me sens un droit intrinsèque. Aussi faibles que soient mes dons actuels, ma valeur individuelle, je n'ai pas

1 Ces pensées seront mal comprises, nous le craignons, de ceux qui interrogeront la lettre sans consulter l'esprit. Tout cela est profondément protestant; c'est la philosophie de cette maxime fondamentale du protestantisme : La foi suffit sans les œuvres,

besoin pour ma caution et pour la caution de mes frères de mes actions ou de tout autre témoignage secondaire.

Mon devoir et non l'opinion des hommes, voilà ce qui me concerne. Cette règle, également sévère et ardue dans la vie active et dans la vie intellectuelle, peut servir à faire la complète distinction entre la grandeur et la bassesse. Cette règle est la plus difficile à suivre, car vous trouverez toujours des hommes pénétrés de la pensée qu'ils savent mieux que vous-même quel est votre devoir. Dans le monde, il est aisé de vivre conformément à l'opinion du monde; dans la solitude, il est aisé de vivre d'après notre propre opinion; mais le grand homme est celui qui, au milieu de la foule, conserve avec une pleine douceur l'indépendance de la solitude.

Se conformer à des usages qui n'existent pas pour vous, voilà ce qui dissémine votre force; vous perdez ainsi votre temps, et vous effacez le relief de votre caractère si vous maintenez une Église morte, si vous encouragez une morte société biblique, si vous votez avec un grand parti soit pour, soit contre le gouvernement, si vous ouvrez à tout venant votre table comme le ferait un vil hôtelier. J'aurai peine à découvrir par derrière tous ces remparts quel homme vous êtes réellement. En agissant ainsi, d'ailleurs, c'est autant de votre force personnelle que vous répandez hors de vous. Mais accomplissez l'action qui vous est propre, et aussitôt je vous connaîtrai. Accomplissez votre œuvre, et cette action doublera votre force originale. L'homme devrait savoir quel colin-maillard c'est que ce jeu de conformité. Si je sais à quelle secte vous appartenez, j'anticipe sur vos arguments. J'entends un prédicateur annoncer pour sujet de son sermon l'utilité de quelqu'une des institutions de l'Église dont il est un membre. Est-ce que je ne sais pas d'avance qu'il ne peut dire aucun mot neuf et spontané?

Est-ce que je ne sais pas que, malgré toute cette ostentation et ces promesses d'examiner les fondements de cette institution, il ne le fera certainement pas? Est-ce que je ne sais pas qu'il s'est engagé à ne regarder que d'un côté, le côté permis, et qu'il parlera non comme un homme, mais comme ministre de la paroisse? C'est un procureur acquis à une cause, et dont les allures de barreau ne sont que la plus frivole des affectations. Mais pourtant bien des hommes ont essuyé leurs yeux avec leurs mouchoirs, et entrent avec lui en communauté d'opinion. Cette conformité ne les rend pas faux dans quelques cas particuliers, mais faux dans toutes les occasions. Leur vérité n'est pas vraie. Avec eux, deux n'est pas réellement deux, quatre n'est pas réellement quatre; si bien que chaque mot qu'ils disent nous chagrine, et que nous ne savons comment faire pour les mettre à la raison. Pendant ce temps, la nature n'est pas paresseuse, elle nous revêt de l'uniforme de prisonnier en nous donnant l'habit du parti auquel nous appartenons. Nous arrivons à prendre une certaine coupe de figure, et nous acquérons par degrés la plus charmante expression d'âne. Il y a une circonstance individuelle qui ne manque jamais de se manifester c'est cette sotte face de la flatterie obligée, ce sourire forcé qui nous échappe lorsque nous nous sentons mal à l'aise pour répondre à une conversation qui ne nous intéresse pas. Les muscles du visage n'étant pas spontanément émus, mais bien remués par un lent et factice effort de la volonté, font, par leur tension sur toute la surface du visage, le plus désagréable effet, et laissent apercevoir un sentiment de répugnance et de mépris qu'aucun brave jeune homme ne supporterait deux fois.

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En punition de cette non conformité à ses usages, le monde vous chasse par ses mécontentements. Et, cependant, un homme doit savoir estimer à sa juste valeur

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