Images de page
PDF
ePub

moire où ils marchent à tâtons, plus de réalité que la passion et le charme qui les parfumaient autrefois. Toutefois, quelle que puisse être son expérience des choses particulières, aucun homme n'oublie jamais les visites que cette puissance rendit à son cœur et à sa pensée, qui refirent pour lui la création, qui furent pour lui l'aurore de la musique, de la poésie et de l'art, qui illuminèrent la face de la nature d'une lumière empourprée et remplirent la nuit et le matin d'enchantements variés. Aucun homme n'a oublié l'époque où le simple son d'une voix pouvait faire battre son cœur, où la plus triviale circonstance, quand elle était associée avec la forme aimée, était déposée dans l'ambre de la mémoire; le temps où nous étions tout yeux quand elle était présente, tout souvenir quand elle était partie; le temps où le jeune homme se fait le surveillant d'une fenêtre, l'amant d'un gant, d'un voile, d'un ruban, des roues d'un équipage; où il n'y a aucune place trop solitaire et aucune trop silencieuse pour celui qui, dans ses nouvelles pensées, possède une plus riche compagnie et une plus douce conversation que celles de ses vieux amis, même les meilleurs et les plus purs; car les formes, les mouvements, les paroles de l'objet bien-aimé ne sont pas comme les autres images tracées dans l'eau, mais, comme le dit Plutarque, peintes dans le feu, et font l'objet des pensées de minuit.

Dans le midi et dans l'après-midi de la vie, nous tressaillons encore au souvenir de ce temps où le bonheur n'était pas assez le bonheur, mais avait besoin d'être aiguillonné par la souffrance et la crainte, car il avait touché le vrai secret de cette passion, celui qui a dit: Tous les autres plaisirs ne sont pas dignes de ses peines; où le jour n'était pas assez long et où la nuit aussi était consommée en souvenirs pénétrants, où la tête bouillonnait toute la nuit sur l'oreiller, pleine des

généreuses actions qu'elle méditait, où le clair de lune nous apportait une fièvre charmante, où les étoiles étaient des lettres, les fleurs des chiffres, où l'air était imprégné de chants, où toutes les affaires semblaient une impertinence, où les hommes et les femmes errants çà et là dans les rues paraissaient de simples peintures. La passion refait le monde pour le jeune homme. Elle donne à toutes choses la vie et une signification. La nature prend pour lui conscience d'elle-même. Chaque oiseau qui chante sur les rameaux de l'arbre parle à son cœur et à son âme. Ses notes sont presque articulées. Les nuages, quand ils le contemplent, ont une figure. Les arbres de la forêt, le gazon ondoyant, les fleurs qui pointent sont devenues intelligentes, et il craint presque de leur dire le secret que tous ces objets semblent l'inviter à leur confier. La nature le caresse et sympathise avec lui. Dans les vertes solitudes il trouve une demeure plus chère que parmi les hommes.

« Les sources des fontaines, les bosquets immaculés, <«<les lieux que chérit la pâle passion; les promenades << au clair de lune alors que tous les oiseaux sont en sû«reté dans leurs demeures, excepté les chauve-souris <«< et les hiboux, les sons de la cloche à minuit, un mur<«< mure fugitif, tels sont les choses et les sons qui nous << sont chers'. >>

Contemplez le beau fou dans les bois, il se dilate; il est deux fois un homme ; il se promène les bras étendus, il fait des soliloques; il accoste le gazon et les arbres; il sent comme couler dans ses veines le sang de la violette, du trèfle et du lis; il babille avec le ruisseau qui mouille ses pieds.

Les causes qui ont aiguisé ses perceptions de la beauté

Ces vers sont extraits d'une ode à la mélancolie de Fletcher, vieux poëte contemporain de Shakspeare.

naturelle lui ont fait aimer la musique et les vers. C'est un fait souvent observé, que les hommes ont écrit de bons vers sous l'inspiration de la passion, ce qu'ils n'ont pu faire dans toute autre circonstance.

L'amour a le même pouvoir sur tout le reste de sa nature. Il élargit le sentiment, il rend le bouffon gracieux et donne du cœur au làche. Il infusera le courage et la bravoure dans le cœur des plus abjects et des plus lâches, de manière à les rendre capables de défier le monde entier, pour peu qu'ils soient encouragés par l'objet bienaimé. En le donnant à un autre, l'amour unit encore davantage l'homme à lui-même. Maintenant il est un nouvel homme, avec de nouveaux sens, de nouveaux et plus pénétrants desseins, avec un caractère et des élans pleins d'une religieuse solennité. Il n'appartient pas plus longtemps à sa famille et à la société. Il est quelque chose maintenant; il est une personne, il est une âme.

Et ici examinons d'un peu plus près la nature de cette influence qui est si puissante sur la jeunesse de l'homme. Approchons, pour l'admirer, de cette beauté dont nous célébrons maintenant la révélation aux yeux de l'homme, beauté bienvenue comme le soleil partout où il lui plaît de briller. Merveilleux est son charme. Elle semble se suffire à elle-même. L'amant ne peut se représenter en imagination sa maîtresse pauvre et solitaire. Douce et remplie de boutons comme un arbre en fleur, animant toutes choses, la tendresse tire sa société d'elle-même, et enseigne à l'amant pourquoi la beauté fut toujours représentée accompagnée des grâces et des amours. L'existence de la beauté remplit le monde de richesses. Quoiqu'elle défende à l'amant de donner son attention à toutes les autres personnes, les déclarant indignes et viles, cependant elle l'indemnise en le transportant dans un élément impersonnel, large, universel, ou sa maîtresse se présente à lui comme l'exemplaire de toutes

les vertus et de toutes les choses choisies. C'est pour cette raison que l'amant ne trouve jamais aucune ressemblance entre sa maîtresse et ses parents ou les autres femmes. Ses amis trouvent en elle quelques traits de sa mère ou de ses sœurs, ou même de personnes qui ne sont pas de son sang. L'amant ne lui trouve de ressemblance qu'avec les soirs d'été, les matins étincelants comme le diamant, les arcs-en-ciel et le chant des oi

seaux.

La beauté est toujours la chose que les anciens estimaient divine. C'est, disaient-ils, la floraison de la vertu. Qui peut analyser le charme sans nom, qui, sorti de cette forme, de cette figure ou de cette autre, vient nous frapper comme un trait de lumière? Nous sommes mus par un sentiment de tendresse et de plaisir, mais nous ne pouvons savoir d'où sortent cette délicate émotion et ce rayon errant. L'imagination nous interdit absolument de les rapporter à l'organisation; ils n'ont pas davantage leur source dans les relations de l'amitié et de l'amour, que la société connaît et possède; mais ils proviennent, à ce qu'il me semble, de relations d'une douceur et d'une délicatesse transcendantes. Ils appartiennent à une sphère tout à fait différente de la nôtre et inaccessible, à une vraie terre des fées que les roses et les violettes symbolisent pour nous et semblent nous faire pressentir. Nous ne pouvons faire la beauté captive; sa nature est semblable à l'éclat que jette la gorge de la colombe, elle se penche vers nous et s'évanouit aussitôt; par là elle ressemble aux choses les plus excellentes qui ont toutes ce caractère d'arc-en-ciel, et défient tous les efforts de l'homme pour se les approprier et les rendre propres à son usage. Que voulait donner à entendre JeanPaul Richter, lorsqu'il s'exprimait ainsi en s'adressant à la musique : « Arrière, arrière, tu me parles de choses que je n'ai jamais trouvées dans ma vie, que je ne trou-.

verai jamais,» si ce n'est ce que nous venons de dire. On peut observer le même fait dans les œuvres de l'art plastique. La statue est belle lorsqu'elle commence à être incompréhensible, lorsqu'elle a pour ainsi dire épuisé toute critique, et que ne pouvant plus être mesurée par le mètre et le compas, elle demande une forte imagination pour la comprendre et exprimer l'action qu'elle est près d'accomplir. Le dieu ou le héros du sculpteur est toujours représenté dans un point de transition entre ce qui est visible aux sens et ce qui ne l'est pas; c'est alors que la statue commence à cesser d'être une pierre. La même remarque s'applique à la peinture. Quant à la poésie, son succès n'est pas certain lorsqu'elle se contente de bercer et de satisfaire, mais il est assuré lorsqu'elle nous étonne et nous enflamme, et nous remplit d'aspirations vers l'inaccessible. A ce sujet, Landor' demande si ce fait ne se rapporte pas à quelque plus pur état de sensation et d'expérience.

Telle doit être aussi la beauté personnelle que l'amour adore; aussi est-elle charmante lorsque d'abord elle se fait inaccessible et reste elle-même, lorsqu'elle nous détache de tout but déterminé et commence pour nous une histoire sans fin, lorsqu'au lieu des satisfactions terrestres elle réveille en nous les rayons et les visions, lorsqu'elle nous semble « trop bonne et trop brillante pour la nourriture journalière de l'homme; » lorsqu'elle fait sentir son indignité à l'adorateur, lorsqu'elle le rend incapable de se reconnaitre aucun droit sur elle, fût-il César, non plus que sur le firmament ou sur les splendeurs du coucher du soleil.

De là est né le proverbe : « Si je vous aime, en quoi cela vous touche-t-il? » Nous parlons ainsi parce que

'Nous présumons que le Landor dont il est ici question est Savage Landor, poëte distingué et très remarquable prosateur, auteur des Conversations imaginaires,

« PrécédentContinuer »