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changent la nature humaine et combien sans eux elle serait pire encore qu'elle n'est. L'éducation progressive des États-Unis est peut-être le plus grand spectacle de notre temps. Elle placera vivantes sous les yeux des nations européennes les lois du développement de la civilisation, péniblement étudiées jusqu'à ce jour dans les obscures traditions de leur histoire.

Avant Emerson, la philosophie qui comptait les plus nombreux partisans aux États-Unis était celle de Thomas Brown, successeur de Dugald Stewart dans la chaire d'Édimbourg. Cette philosophie, d'un spiritualisme très mitigé, est issue de l'aimable et peu féconde école écossaise. Deux volumes de fragments de Benjamin Constant, de Royer-Collard, de Jouffroy et de M. Cousin, traduits en anglais, ont obtenu beaucoup de succès. En admettant que l'école écossaise, école toute de polémique et qui n'existerait pas si Hume n'avait point écrit, pût jeter quelque part les germes d'une philosophie, ces germes prospéreraient en Amérique moins que partout ailleurs. Que peut enseigner aux Américains la philosophie écossaise? Que les hommes croient sans raisonner à l'existence de la matière; ils le savent suffisamment, Dieu merci! D'un autre côté, l'éclectisme n'est pas une doctrine propre aux peuples jeunes. L'éclectisme est le dernier résultat auquel arrive la philosophie chez les peuples qui ont beaucoup pensé. L'éclectisme repose sur une suite de traditions philosophiques, et les Américains n'en ont aucune. Emerson est le premier qui, en Amérique, ait creusé la terre du sol natal pour en faire jaillir de nouvelles sources philosophiques.

Emerson est un sage comme Montaigne, comme Charron, comme Shakspeare. Voilà ses véritables maîtres. Il nous apprend que, pendant un temps, il se prit d'amour pour Montaigne, se persuadant qu'il n'aurait jamais besoin d'un autre livre, et puis que cet enthou

siasme se porta sur Shakspeare. Il est, comme eux, un chercheur sans fin plutôt qu'un philosophe dogmatique. Ici, nous devons faire remarquer la différence qui existe entre le sage dans les temps anciens et le sage dans les temps modernes. Le sage dans les temps anciens était plus dogmatique. Chez Socrate, Zénon, Sénèque', il y a un esprit bien plus systématique, une logique bien plus rigoureuse que chez la plupart des sages modernes. Au milieu de la vie des sens, conduite par tous les caprices, dogmatiser, c'est-à-dire concentrer sa pensée sur un seul point et régler sa vie sur une seule pensée, c'était vraiment être sage alors. Dans les temps modernes, la pensée a eu plus d'horizons, les points de vue se sont multipliés et les sciences agrandies; mais aussi l'esprit humain et la vie humaine ont vu devant eux plus de précipices, d'embûches, de trappes de toute espèce. Alors le génie du sage est devenu la circonspection et la prudence; le sage a été moins audacieux que dans l'antiquité, mais plus rusé. Marchant avec hésitation, souvent il a été sceptique et a cru faire assez en maintenant l'équilibre de l'homme au milieu de tant de piéges. Tel est le rôle qu'ont joué Montaigne, Charron et Shakspeare, le grand observateur. Emerson remplit le même rôle d'observateur et de chercheur sans fin, avec une audace et ne concentration de pensée qui le rapprochent en même temps des sages de l'antiquité.

Deux choses constituent le sage dans les temps modernes l'absence de l'esprit dogmatique et la critique des principes. Les penseurs qu'on peut ranger dans cette famille de sages n'ont guère de système précis. Leur génie est bien plutôt de sentir la vérité que de l'expli.

Il est inutile de rappeler, pour prouver cette assertion, les absurdités très rigoureusement logiques de Pyrrhon et de quelques stoïciens.

b.

quer. Chez eux, point de méthode, d'art, si l'on entend par là le talent de la composition et le bel équilibre des parties, peu de raisonnements subtils et métaphysiques. Il y a souvent des contradictions dans leurs écrits; qui le niera? Leur valeur pour cela n'est pas remise en question. Lorsqu'un philosophe dogmatique arrive à se contredire, tout est perdu pour lui, les travaux de sa vie entière tombent en poussière; mais la seule affaire du sage est de penser sans élaguer aucune des pensées qui pourraient contrarier un système déjà établr ou des opinions antérieurement émises. Aussi il exprime des sentiments, des idées, des opinions même contradictoires, en les donnant pour des doutes qui se sont éveillés dans son esprit. Lorsque le philosophe dogmatique a une fois saisi une idée, il la féconde; lorsqu'il a trouvé une vérité, il la formule et la pose comme loi. Le sage, au contraire, réunit toutes les pensées comme autant de sujets de réflexion et de travail. Un Descartes et un Leibnitz sont, il faut l'avouer, les législateurs de la vérité, ceux qui trouvent le principe et formulent la loi; mais aussi un Montaigne, un Charron, un Emerson, sont, si je puis le dire, les juristes et les critiques de la vérité : ils appliquent l'inflexible et immuable vérité aux actions des hommes, et souvent ils se sentent embarrassés. De là, interprétations de principes, commentaires moraux, antinomies; de là scepticisme comme dans Montaigne ou comme dans Emerson, discours et rapports d'opposition, pour qu'on se mette à la recherche de vérités nouvelles, les anciennes ne pouvant suffire. Voilà le rôle utile des sages; ils sont les critiques des principes.

La vérité, que le sage ne saurait pas formuler en lois, il sait, nous le répétons, l'appliquer aux actes de la vie de chaque jour. Ainsi il fait l'éducation de l'homme, redressant chaque tort à mesure qu'il se présente. Il donne

son opinion sur les cas particuliers et les faits isolés. Cette manière de penser et de juger se reflète dans sa manière d'écrire. Il écrit non pour laisser un édifice, mais pour donner son opinion sur tel ou tel sujet qui s'est présenté à sa pensée. Il abandonne à d'autres la gloire d'élever un monument philosophique, car souvent il considère la gloire humaine comme une vanité; mais ce qu'il ne considère pas comme vaines et frivoles, ce sont les erreurs et les méchancetés humaines : il sait qu'il doit les combattre, et que la première vérité, c'est de détruire l'erreur. Il est content lorsqu'il a exprimé une pensée, découvert un sentiment, jeté un simple aphorisme. Il écrit un peu à bâtons rompus, sans ensemble comme sans système, ne s'inquiétant pas de l'ensemble, mais bien plutôt du détail. On a reproché à Shakspeare de manquer d'unité; il a vraiment bien autre chose à faire il faut que toutes ses observations prennent place dans son œuvre, et pour cela il créera dans ses tragédies des épisodes sans rapports immédiats avec le sujet, des personnages secondaires, uniquement pour vérifier une ou deux observations, pour mettre en lumière une ou deux maximes. La méthode du sage est simple elle consiste à se contier à sa pensée et à sa nature. La spontanéité a le pas chez lui sur la méditation. Ce n'est point l'absence d'éducation et de culture qui détermine cette spontanéité de conception. Ce qui l'explique, c'est l'habitude de penser habituellement et continuellement. Alors les idées se présentent en foule et sans efforts: elles s'appuient les unes sur les autres sans logique apparente, mais au fond avec un enchainement d'autant plus naturel qu'il est le fruit d'une longue série de méditations. La plante donne sans interruption ses feuilles, ses boutons et ses fleurs, car elle a pris sa force et sa sève dans ces soins que lui ont prodigués les travaux latents de l'esprit. Voilà comment je comprens

le sage; Emerson appartient à cette classe de philoso

phes.

Emerson a toutes les qualités du sage : l'originalité, la spontanéité, l'observation sagace, la délicate analyse, la critique, l'absence de dogmatisme. Il rassemble tous les matériaux d'une philosophie sans parvenir à la réduire en système; il pense un peu au hasard et rêve souvent sans trouver de limites bien fixes où s'arrête cette rêverie. La principale qualité du sage, qui est la critique, est éminente dans Emerson. Il dit dans un de ses essais « L'homœopathie est insignifiante comme art de guérir, mais d'une grande valeur comme critique de l'hygiène et de la pratique médicale de notre temps. Il en est ainsi du magnétisme, du swedenborgisme, du fouriérisme et de l'Église millénienne. Ce sont d'assez pauvres prétentions, mais de bonnes critiques de la science, de la philosophie et du culte du jour. » Les livres d'Emerson sont aussi fort remarquables, non-seulement par la philosophie qu'ils renferment, mais encore par la critique de notre temps. Nos systèmes démocratiques étouffent-ils l'individu au sein des masses, Emerson se lève et proteste hardiment au nom des droits de la personnalité humaine. L'égoïsme nous envahit, la richesse et l'ambition nous sollicitent: Emerson prend l'individu et lui dit : « Crois-en ta pensée. » L'industrie tue l'idéal, elle se promène à travers le monde, le proclamant sa conquête : Emerson, après Jean-Paul qui la flétrit si énergiquement sous le nom d'artolâtrie, après Carlyle qui la nomme un héroïsme sans yeux, lui reproche de manquer d'amour et lui déclare qu'elle ne sera vivante qu'après avoir banni l'égoïsme de son sein. La manie des voyages nous distrait, les touristes ridicules abondent parmi nous; Emerson baptise les voyages du nom de paradis des fous. Nous nous traînons dans l'ornière de l'art; n'osant pas penser d'une manière origi

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