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nale, nous écrivons des biographies et des critiques; Emerson nous invective amèrement : « Pourquoi n'aurions-nous pas un art original, une philosophie d'intuition et non plus de tradition? Nos pères contemplaient Dieu face à face, et nous à travers leurs yeux. Le soleil brille encore aujourd'hui. » Partout il nous montre nos infirmités, et, comme un apôtre du progrès, se lève et semble répéter les belles paroles de Faust : « Le monde, des esprits n'est pas fermé. Debout! baigne, disciple, infatigablement ta poitrine féconde dans la pourpre de l'aurore. » C'est un sage; aussi rien ne l'étonne et ne l'effraye; il se moque seulement de notre prétendu bienêtre et pense que notre vie pourrait être plus simple et plus aisée que nous ne la faisons. Des hauteurs sereines où il trouve le calme, il regarde notre monde, juge que nous en faisons un enfer, raille nos désespoirs ridicules et nos malheurs volontaires, et croit qu'il ne serait pas besoin de tant de grincements de dents et de mains tordues de rage. Il est d'ailleurs plein d'équité pour les doctrines et la société qu'il critique; il trouve que les conservateurs ont des principes légitimes, et pense que les transcendantalistes pourraient bien avoir raison. Il va chercher ses autorités à travers l'histoire entière de la philosophie, comme Montaigne ses exemples dans les coutumes de tous les peuples, et après avoir écouté ainsi toutes les doctrines modernes avec complaisance et patience, comme un philosophe antique ses serviteurs et ses voisins, il rompt le silence pour nous donner des maximes qu'on dirait sorties tantôt de l'école du Portique, comme celle-ci : « Fais toujours ce que tu as peur de faire; » tantôt des jardins de l'Académie, comme celle-là : « Un ami est un homme avec lequel je puis toujours être sincère. » Quant à lui, il connaît ses devoirs de philosophe, et il se répète pour lui-même le mot de Sidney: « Descends dans ton cœur et écris. »

Emerson, nous l'avons dit, appartient aussi à la famille des sages anciens par certains côtés; il leur ressemble par son audace ou plutôt par sa puissance de concentration, par son caractère. Ceci veut être expliqué. La forme de l'essai est singulièrement propre à recevoir toutes les imaginations fortuites, toutes les rêveries, toutes les pensées hasardées qui sont le partage du moraliste et de l'humoriste. Tout le monde sait ce qu'est devenu l'essai entre les mains de Montaigne. Emerson aussi a jeté ses pensées dans cette forme de l'essai si répandue dans la littérature anglaise, où elle a produit des chefs-d'œuvre; mais, tout en l'employant, il l'a singulièrement modifiée. Qui dit l'essai anglais depuis Addison jusqu'à Hazlitt et Lamb dit l'humour avec ses mille saillies, ses détours sans fin, ses pensées imprévues, dit enfin le manque d'unité racheté par la richesse et l'infinie variété des détails. Il y a dans Emerson un art de composition qui le distingue des autres moralistes. Chacun de ses essais abonde en détails et en observations; mais, arrivé à la fin du chapitre, on découvre très bien l'harmonie sous cet apparent désordre. Ce qui leur imprime cette unité, c'est le caractère de l'écrivain. « Ces essais, dit Carlyle, sont les soliloques d'une âme vraie. » Nous ne croyons pas en effet qu'Emerson écrive pour faire parade de sagacité et de science; ce ne sont pas seulement ses imaginations et ses pensées qu'il nous donne, c'est encore son caractère. Il unit la pénétration du critique, la finesse du moraliste à la ténacité de l'apôtre et à l'audace du prédicant puritain. Voilà en quoi il se rattache à la lignée des sages antiques il a de ceux-ci la force et le caractère; il a des sages modernes la prudence et la rêverie.

En vertu de cette double parenté, Emerson est à la fois un moraliste et le créateur d'une philosophie morale. Par sa ressemblance avec cette famille d'esprits dont

Montaigne est le père, il est un moraliste ; par sa ressemblance avec les sages de l'antiquité, il tend à ériger ses méditations en doctrines, à en tirer en quelque sorte une philosophie morale. Il convient de définir exactement ces deux termes, afin de distinguer les deux caractères du talent d'Emerson. La philosophie morale cherche à établir l'immuable dans ce qui est instable, l'éternel dans le passager, la règle au milieu de l'anarchie des passions humaines; elle élève la vie humaine à la hauteur de l'absolu, elle fait de la sagesse la science de la vie. Les moralistes, au contraire, sont ceux qui se plaisent essentiellement au phénomène et au passager, ceux que cette variété infinie de faiblesses et de désirs attire, qui comptent, expliquent et recherchent les plus secrètes corruptions du cœur, les plus subtils tourments de l'esprit, les innombrables défaillances de l'âme La Rochefoucauld, La Bruyère, Addison. Il y a beaucoup du moraliste dans Emerson, et, si l'on pouvait prophétiser sur des choses aussi pleines de hasards que les transformations du talent, je dirais qu'il viendra un jour où le philosophe s'effacera chez Emerson derrière le moraliste. Déjà, dans ses derniers essais, la transformation est presque accomplie.

Cette philosophie morale nous suggère une réflexion que nous ne pouvons écarter, et qui se rattache en plus d'un point à notre sujet. Une philosophie purement morale est un mauvais augure pour le temps où elle apparait; elle indique une époque troublée, indécise, pleine d'hésitation. Le penseur détourne les yeux de la société qui l'entoure, parce qu'il ne sait pas bien au juste où elle va; il se renferme en lui-même, espérant au moins qu'il pourra trouver plus facilement le but où l'homme isolé de la foule, l'individu doit tendre. Dans les sociétés stables et solidement établies au contraire, les doctrines métaphysiques règnent, et les conséquences morales en

découlent tout naturellement. Avant de penser à notre terre, le philosophe pense à l'univers; avant de penser à l'humanité, il pense à ce qui est en dehors d'elle. Alors les principes métaphysiques précèdent les principes de morale, les engendrent et leur commandent. C'est quand l'homme ne trouve rien à critiquer à sa situation ni à sa vie qu'il cherche à résoudre les éternels problèmes du principe des choses, de la création, de l'infini. Le penseur et la société vivant l'un et l'autre dans la régularité et l'ordre recherchent les questions qui reposent sur l'ordre et la régularité; la science et l'homme sont en rapport immédiat. La philosophie morale, au contraire, n'est jamais l'œuvre d'une époque satisfaite d'elle-même; elle est une sorte de reproche de la conscience; elle ressemble à un remords. Elle est comme une justification ou une condamnation, comme un plaidoyer pour ou contre. Lorsqu'une philosophie purement morale se présente, il faut que l'homme et la société aient quelque chose à se reprocher; il faut que l'homme ait perdu ou du moins oublié le vrai sens de ses devoirs, puisqu'il est nécessaire qu'on le lui rappelle; il faut qu'il ait exagéré quelque principe ou qu'il en ait obscurci quelque autre. Cette pensée est suggérée par la lecture de chaque page

d'Emerson.

Quelle place doivent occuper parmi les livres philosophiques les Essais d'Emerson? Les Essais de Montaigne ont été nommés le bréviaire des honnêtes gens, c'est-àdire un de ces livres dont l'homme honnête doit lire chaque jour quelques pages. Les Essais d'Emerson peuvent être lus moins fréquemment; c'est le soir, lorsque la conversation devient sérieuse et élevée, qu'on peut les apprécier. Hazlitt, le spirituel critique, l'étincelant humoriste, a fait un livre intitulé Table Talk (conversations de table). Ce sont des essais brillants et pleins de verve sur les sujets les plus divers, sur des sonnets

de Milton, sur un paysage du Poussin, sur la peinture, sur la lecture des vieux livres, etc. Eh bien ! il me semble que les Essais d'Emerson pourraient s'appeler le Table Talk des philosophes. Nul livre n'est mieux fait pour être lu par une réunion de penseurs, pour leur apporter de nombreux sujets de discussion, pour élever et pour animer leurs entretiens. Hazlitt nous a donné le Table Talk des poëtes et des artistes; Emerson a écrit le Table Talk des sages.

Si, comme philosophe, Emerson appartient à la famille des moralistes modernes et des sages anciens, comme écrivain, il est par excellence un de ces esprits rares qui apparaissent dans les littératures, quelquefois pour tenir la place des génies créateurs, quelquefois pour les seconder ou pour tenter des voies nouvelles. Les deux noms de Thomas Carlyle et de Henri Heine indiqueront suffisamment de quelle classe d'esprits nous voulons parler. Ces deux hommes s'élèvent certainement bien au-dessus du niveau intellectuel de leur pays, comme Emerson au-dessus de la littérature américaine. Je ne crois pas qu'on puisse attribuer les dons du génie à ces deux écrivains, et cependant on conviendra que ce sont deux esprits bien difficiles à trouver et à remplacer. Un de leurs mérites est de pouvoir créer et penser d'une manière originale au milieu des hommes de génie et après eux. Généralement, de tels hommes suppléent à la puissance par l'originalité; ils ne font pas la gloire d'une littérature, mais ils la prolongent; ils ne font pas faire de grands pas à la société, mais ils continuent à tenir son intelligence en haleine. Ils maintiennent la vie intellectuelle, voilà leur véritable gloire. Dans le même siècle que Voltaire, Jean-Jacques et Montesquieu, Diderot, esprit rare s'il en fut, ajoute encore à la gloire philosophique du dix-huitième siècle. Après la grande génération qui, en Allemagne et en Angleterre, a marqué

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