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si glorieusement le commencement de ce siècle, Henri Heine et Thomas Carlyle maintiennent, l'un le mouvement poétique de l'Allemagne, l'autre les traditions de l'humour anglaise et de l'esprit protestant.

Ces esprits rares, parmi lesquels nous plaçons Emerson, n'ont pas cette éloquence qui nait d'une pensée forte et continue; mais ils ont l'éloquence de l'instinct, si je puis dire, une éloquence essentiellement capricieuse. Ce ne sont que des éclairs, mais des éclairs continuels qui naissent les uns des autres, engendrés par la chaleur de l'imagination. Si je pouvais me servir de ces expressions scientifiques, je dirais que l'électricité domine chez eux les autres agents de la vie. Le hasard de la pensée les maîtrise; ils s'abandonnent à ces fortuites combinaisons d'idées et d'images fournies par la mémoire et l'imagination, à cette éloquence imprévue, à cette verve entraînante que seul le génie sait contenir. C'est aussi le hasard de la pensée qui entraîne Emerson; mais, chez lui, cet abandon n'a rien de dangereux. Le moraliste américain peut se confier au courant de ses rêveries avec la certitude de ne jamais perdre de vue ni le but à atteindre, ni le chemin parcouru. Le flot de sa méditation monte lentement, mais il ne dévie et ne s'abaisse jamais. Lorsque je lis un poëte, un orateur, un philosophe, je distingue ordinairement le moment où il va prendre son essor pour devenir éloquent. Il y a alors un mouvement inattendu, comme une excitation imprimée à l'imagination afin qu'elle puisse s'élancer, un effort souvent factice, un coup d'aile. Chez Emerson, il n'y a rien de pareil. Sa pensée s'élève sans effort et sans bruit, graduellement et sans précipitation; il arrive à l'éloquence sans qu'on se soit aperçu qu'il allait l'atteindre. Une fois arrivé à une certaine hauteur, il s'arrête et se place dans une sorte de région intermédiaire entre la terre et le ciel; aussi sa philosophie évite-t-elle

les inconvénients du mysticisme et les lieux communs de la morale ordinaire. Un enthousiasme qui n'est pas de l'exaltation, une sorte d'élancement qui n'est pas du désir, une contemplation qui n'est pas de l'extase, une imagination toute de l'âme teinte des reflets les plus purs de la nature, le soutiennent dans cette sphère intermédiaire entre le monde visible et l'infini. D'en haut il voit l'humanité, il entend les derniers bruits de la terre, devenus plus purs à mesure qu'ils montaient, et il contemple sans éblouissement la lumière du ciel. Il y a un mot qui revient souvent dans ses Essais : « Je crois à l'éternité. »> Et effectivement, ses écrits semblent porter l'empreinte de cette croyance ; une lumière venue d'en haut en éclaire toutes les parties d'une égale lueur. Pas d'éblouissements comme chez les mystiques, pas de teintes d'aurore, de clair-obscur, de crépuscule, et de tous ces effets du style moderne, mais une lumière bienfaisante et salutaire propre à faire germer et mûrir la pensée, car c'est un reflet de la lumière morale. Un passage sur la beauté morale que j'extrais de son opuscule intitulé Nature fera mieux apprécier ce qu'il y a d'élévation digne et austère dans cette pensée sans vulgarité comme sans enflure.

« La présence de l'élément spirituel est essentielle pour la perfection de la beauté de la nature. La haute et divine beauté, qui peut être aimée sans mollesse, est celle que nous trouvons unie à la volonté humaine et qui n'en peut être séparée. La beauté est la marque que Dieu imprime sur la vertu. Chaque action naturelle est gracieuse. Chaque action héroïque est de plus bienséante, et force le lieu où elle s'accomplit et les spectateurs à resplendir autour d'elle. Les grandes actions nous enseignent que l'univers est en cela la propriété de chaque individu. Toute créature rationnelle a la nature entière pour son douaire et son domaine. La nature est à l'homme s'il le veut. Il peut se séparer d'elle; il peut se retirer dans un coin et abdiquer son royaume, comme la plupart des hommes le font; mais par sa constitution il est enchaîné au monde. Il

tire le monde à lui en proportion de l'énergie de sa volonté et de sa pensée. « Toutes les choses au moyen desquelles les hommes naviguent, construisent et labourent, obéissent à la vertu, » dit un ancien historien. « Les vents et les vagues sont toujours du côté du plus habile navigateur, « dit Gibbon. Ainsi du soleil, de la lune et de tous les astres du ciel. Lorsqu'une noble action est accomplie par hasard dans une scène d'une grande beauté naturelle; lorsque Léonidas et ses trois cents martyrs mettent tout un jour à mourir, et que le soleil et la lune viennent l'un après l'autre les contempler dans l'étroit défilé des Thermopyles; lorsqu'Arnold de Winkelried recueille dans son flanc une gerbe de lances autrichiennes pour ouvrir la ligne à tous ses compagnons, au milieu des hautes Alpes, sous l'ombre de l'avalanche, est-ce que ces héros n'ajoutent pas la beauté de la scène à la beauté de l'action? Lorsque la barque de Colomb approche du rivage américain, que le bord de la mer se garnit de sauvages sortant de leurs huttes de roseaux, que l'Océan s'étend par derrière lui et les montagnes pourprées de l'archipel indien tout autour, pouvons-nous séparer l'homme de la peinture vivante? Est-ce que le nouveau monde, avec ses bosquets de palmiers et ses savanes, ne l'enveloppe pas comme d'une belle draperie? Toujours d'une même façon, la beauté naturelle consent à s'effacer et enveloppe les grandes actions. Lorsque sir Harry Vane fut amené à la Tour, assis dans un tombereau, pour souffrir la mort comme champion des lois anglaises, quelqu'un de la multitude s'écria: « Vous n'avez jamais eu un siége aussi glorieux!» Charles II, pour intimider les citoyens de Londres, fit traîner à l'échafaud le patriote lord Russell dans une voiture ouverte parmi les principales rues de la ville. Pour me servir du simple récit de son biographe, « la multitude s'imagina qu'elle voyait la liberté et la vertu assises à ses côtés. « Parmi les objets les plus sordides, un acte véridique ou héroïque semble attirer à lui le ciel comme son temple, et le soleil comme son flambeau. La nature étend ses bras pour étreindre l'homme, pourvu que nos pensées soient d'une grandeur égale à la sienne. Volontiers elle sème sous ses pas la rose et la violette, et courbe les lignes de sa grandeur et de sa grâce pour la décoration de son enfant chéri. Un homme vertueux est en unisson avec les mœurs de la nature et se fait la figure centrale du monde visible. Homère, Pindare, Socrate, Phocion, s'associent eux-mêmes dans notre mémoire avec la géograpl ie et le climat de la Grèce. Les cieux visibles

et la terre sympathisent avec Jésus. Dans la vie commune, quiconque a vu un homme d'un puissant caractère et d'un heureux génie aura remarqué avec quelle aisance il attire à lui les choses qui l'entourent; les personnes, les opinions, le jour, la nature, deviennent les serviteurs de l'homme. »

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Il y a chez Emerson un sentiment de la nature exquis et pénétrant plutôt que large. Ne cherchez pas dans ses essais les grands sentiments à la Jean-Jacques et les enthousiasmes à la Diderot. Le sentiment qu'il éprouve pour la nature tient de la sympathie plus que de l'amour. Quand il entre sous ses ombrages, c'est pour rafraîchir son front et distraire sa pensée. Ces promenades, ces contemplations, lui apparaissent comme autant de bains salutaires pour l'âme et le corps, qui se retrempent dans l'air extérieur et regagnent en regardant le ciel l'énergie perdue dans la lutte de chaque jour. C'est le côté religieux de la nature qui l'attire et lui fait rencontrer, en les adoucissant, les images bibliques: « Si un homme vit avec Dieu, sa voix deviendra aussi douce que le murmure du ruisseau et le frémissement de la moisson. >> Tout ce que la nature a d'immatériel, la grâce, la fraîcheur, le parfum, l'harmonie, Emerson le sent vivement et le répand dans ses pages. On croit y surprendre le murmure de la moisson quand elle se courbe sous le vent, l'odeur du pin résineux, le bourdonnement des insectes. Il y a là vraiment un sentiment original; la contemplation est pour le moraliste américain l'hygiène de l'âme. On a rappelé, à propos d'Emerson, le nom d'Obermann. Je ne crois pas qu'il y ait entre eux le moindre rapport. Emerson, fort de sa conviction morale, voit tout en bien et dit que la nature affirme toujours un optimisme, jamais un pessimisme. Obermann, tournant partout ses regards ennuyés, ne rencontre que lassitude et dégoût, comme un malade qui, voyant tout en jaune, affirmerait que sa perception est la seule vraie. L'un, plein de santé,

C.

est solitaire par force de caractère; l'autre, languissant, phthisique, est solitaire par faiblesse de cœur et lâcheté morale.

La sympathie religieuse d'Emerson pour la nature se montre surtout dans ses poésies. Il s'en exhale comme un parfum de fleurs sauvages. Tous les bruits légers, toutes les notes confuses que le calme des forêts permet d'entendre, vibrent dans les paroles mélodieuses qu'Emerson adresse au vert silence des solitudes. Quelquefois, mais trop rarement, sa pensée joue avec le vent, erre dans l'espace, et va chercher dans les régions lointaines les pénétrants parfums d'Hafiz et de Saadi, ou les âpres odeurs des bruyères du Nord. Ordinairement ses vers ne traduisent qu'un seul sentiment, qu'un seul culte, celui de la solitude. Les personnages et les interlocuteurs du poëte américain sont les arbres, les rochers, les nuages, qui semblent lui raconter les histoires des temps qu'ils ont vus s'envoler. Sous ces ombrages le sage a trouvé son Élysée, le puritain a trouvé son Éden biblique. Il y a de la lumière et de la couleur dans ses vers, mais c'est cette lumière qui n'appartient qu'aux solitudes sombres et aux bois épais, cette lufnière que les Anglais expriment parfaitement par ces mots : Sunny woods, sunny groves (bois brillants de soleil). Ce mot, qui manque dans notre langue, me semble exprimer admirablement cette lumière qui, pénétrant dans les bois malgré le feuillage et l'ombre, s'y concentre et y séjourne dorée, parait palpable et saisissable, et n'a rien de la blancheur de la lumière supérieure. Sunny solitudes, dit Emerson en s'adressant à ses bois chéris. Sunny soliloquies, pourrions-nous dire aussi des inspirations du philosophe et des rêveries du poëte. Lui-même, en une de ses plus jolies pièces, trace le portrait d'un homme qui vit en quelque sorte dans l'intimité de la nature, et nous donne ainsi la personnification de sa muse,

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