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cherche à la fois la santé du corps en se conformant aux conditions physiques, et la santé de l'esprit en se conformant aux lois intellectuelles. » Nommons-la donc par son vrai nom; la prudence telle qu'Emerson la décrit, c'est la science de la vie, celle qui fait le sage.

L'entière possession de soi-même au milieu de cette suite d'images et de symboles qui tourbillonnent autour de nous constitue la prudence. La nature nous entoure d'illusions, mais l'homme prudent sait les éviter. Fort de sa confiance en lui-même, il détermine le caractère de la nature par son caractère. Fichte disait : « Le moi crée le monde; » Emerson dit : « Le monde est tel que l'homme veut qu'il soit. » Le vrai sage, l'homme prudent dédaigne l'apparence et va droit au réel. Cette réalité, c'est la loi dont chaque image de la nature est le symbole. Les symboles ont trois degrés : l'utilité, la beauté, la vérité. Il y a également trois degrés dans la prudence: la prudence qui s'attache au symbole pour son utilité, celle qui s'attache à la beauté du symbole, et enfin celle qui s'attache à la beauté de la chose réelle représentée par le symbole. Emerson divise les hommes en trois catégories, selon qu'ils cherchent dans les symboles l'utilité, la beauté et la vérité. La vraie prudence est celle qui demande aux symboles la vérité qu'ils renferment et la loi qui leur est commune.

Ici viennent tout naturellement se placer les idées d'Emerson sur l'art. Ce que le sage fait pour la vérité, l'artiste le fait pour la beauté. Il fixe les apparences de la nature qui lui semblent les plus belles. Dans un paysage, le peintre doit dédaigner les détails et peindre l'idée que lui suggère le paysage. Dans un portrait, c'est le caractère et non les traits qu'il doit peindre. L'artiste est celui qui sait le mieux généraliser une chose particulière, fixer pour jamais une chose momentanée, découvrir au milieu d'apparences éphémères le trait

prédominant, le caractère essentiel, la réalité éternelle. Il est superflu de s'arrêter longtemps sur ces idées : cherchons à les expliquer. Toutes les choses de ce monde, en effet, celles de la nature et celles de notre esprit, nos pensées, nos sentiments, nos perceptions, ne sont que des apparences; elles passent, repassent et s'évanouissent. Tout dans le monde extérieur et dans notre cœur est sujet à des métamorphoses infinies; mais le sage reconnaît que ces choses sont les spectres des réalités : il arrête sur elles un regard fixe, démêle les apparences trompeuses des symboles véritables, constate le phénomène utile, sourit au fantôme de la beauté et se sert de ces apparences brillantes comme d'autant de degrés pour atteindre la vérité. Lorsqu'il a reconnu dans la nature les apparences divines, il leur donne un corps s'il est artiste, et les fixe pour jamais. S'il est sage, il se sert de ces symboles pour guider sa vie. La vertu et le génie dépendent de cette recherche.

Les idées politiques d'Emerson sont peu nombreuses. Un seul principe les explique toutes. Le philosophe américain ne reconnaît pas de bornes à l'influence personnelle. L'État n'existe que pour l'éducation du citoyen. Les institutions, qui ne sont que des essais, l'État, qui n'est pas stable, mais tout au contraire fluide de sa nature, n'ont pas le droit de dominer l'individu. Lois, statuts, institutions, existent simplement pour nous dire : Voilà ce que vous pensiez hier, que pensez-vous aujourd'hui? L'État doit suivre les progrès du citoyen et non les commander.

Maintenant, quelle est la sanction de la philosophie d'Emerson? Nous connaissons déjà la sanction rémunératrice, qui est la révélation individuelle. La clause pénale s'appelle compensation. L'àme de l'individu, qui concentre en lui la nature et l'humanité, doit être l'image de l'ordre parfait, de l'unité. Son devoir principal

est donc d'y faire régner l'harmonie des facultés, la symphonie des pensées. Il doit établir dans son esprit un complet équilibre, une symétrie régulière. Si sa vie n'est pas réglée par cet équilibre, s'il la laisse pencher plus d'un côté que d'un autre, il en est puni par la compensation. Si nous développons une faculté au détriment d'une autre, nous voyons les choses par fractions et non plus en totalité. Si nous gratifions les sens au détriment du caractère, nous voyons bien la tête de la sirène, mais non pas le corps du dragon. Cette loi de la compensation est visible dans la nature et dans l'esprit. Nous voyons et nous distinguons parfaitement le châtiment au moment où nous commettons la faute, car le châtiment et la faute sortent de la même tige. Les hommes vous puniront, et vous-même vous vous punirez. N'estce pas Burke qui dit : « Un homme n'eut jamais une pointe d'orgueil qui ne fût injurieuse pour lui-même. »> Ainsi vous souffrirez de vos propres imperfections; mais si vous tendez de plus en plus à l'équilibre de vos facultés, en résistant aux ambitions et aux vices qui voudraient faire pencher la balance, la loi de la compensation vous en récompensera immédiatement. Nous gagnons la force de la tentation à laquelle nous résistons, comme l'habitant des îles Sandwich gagne, selon sa croyance, la force de l'ennemi qu'il tue. Ainsi, la sanction de cette philosophie est tout intérieure. C'est l'âme qui récompense, c'est l'ame qui punit les individus.

Voilà les traits principaux de la philosophie d'Emerson. Il a fallu, pour en donner une idée, grouper en corps de doctrine des principes qu'Emerson avait laissés épars, systématiser en quelque sorte des pensées errantes. Nous avons dû écarter, parmi ces pensées, celles qui ne s'offraient qu'à l'état de conjectures ou d'aphorismes isolés, la théorie de la perfectibilité, par exemple. Cette théorie n'est pas autre chose que la théorie de

e.

Vico telle que l'a modifiée M. Michelet en disant: << Vico vit bien que l'humanité allait par cercles, mais il ne vit pas que les cercles allaient toujours s'élargissant. » Les sujets les plus divers, nous l'avons dit, attirent le capricieux essayist. Ainsi, dans le chapitre intitulé Manners (Manières), il nous donne tout un code charmant, ingénieux, un mémoire sur les bonnes manières et la politesse. Dans l'essai sur l'amitié, Emerson indique et précise avec une merveilleuse délicatesse et une pénétrante éloquence tous les degrés de ce sentiment, depuis la sympathie que nous éprouvons pour les hommes qui nous sont inconnus jusqu'à la sympathie pour l'humanité. Une veine démocratique y circule cachée, et, sous le sentiment de l'amitié, tressaille sans se montrer le sentiment de la fraternité. Parmi cette série d'essais où le moraliste, l'observateur ingénieux se montre plus que le philosophe, nous citerons surtout l'essai sur l'amour. Il y a dans ces pages charmantes plus de fraîcheur que de passion, plus de tendresse que de flamme. Emerson indique toutes les gradations du sentiment de l'amour comme il a indiqué celles de l'amitié. Il prend l'amoureux à l'école; il observe les progrès d'une intimité enfantine entre Edgard, Jonas et Almira. Bientôt l'enfant devient le jeune homme; Emerson le suit dans toutes ses douces folies d'amour, et, pour les peindre, il trouve les couleurs du Comme il vous plaira de Shakspeare. L'amour n'est plus une passion brûlante et terrible; c'est un arc-en-ciel qui se lève sur les orages de la vie. L'objet aimé ne trône pas comme une belle statue, il habite les régions féeriques des nuages éclairés par le soleil couchant; puis peu à peu les rêveries s'effacent, le vague et impersonnel amour s'évanouit, le sentiment s'élève à des hauteurs platoniciennes, et l'amant devenu l'époux compare la femme aimée au type de perfection qu'il a rêvé. Alors cette comparaison d'un type idéal à un être

de chair amène la découverte de nouvelles imperfections et de défauts inconnus. L'époux s'attache alors à la femme, et il n'y a plus que deux êtres humains en face l'un de l'autre ; c'est la fin de l'amour. La peinture d'Emerson devient triste. Nous entrons avec lui dans la demeure des deux époux, et nous nous asseyons près du triste foyer puritain. Les monotones douceurs de l'habitude ont remplacé l'inspiration et la rêverie; les deux amants s'étaient pris la main en regardant le ciel, et peu peu leurs regards se sont baissés vers la terre; mais si l'amour s'est enfui, le devoir reste la règle sans la passion.

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Quand on a suivi Emerson à travers ces mille digressions auxquelles une pensée unique sert de lien, on se demande quel rôle pourrait jouer cette philosophie dans le mouvement actuel des idées européennes. Il semble qu'elle offre des arguments précieux contre certains systèmes démocratiques qui se sont produits dans ces dernières années. Ces systèmes tendent singulièrement à nier l'individu ou du moins à l'absorber au sein des masses et à l'y laisser oublié. Ses droits, on les lui arrache son caractère, on semble le redouter, et son génie, on paraît l'envier. Après la destruction des aristocraties politiques qui s'intitulaient telles par droit divin et origine lointaine, il semble qu'on veuille détruire les aristocraties du caractère et du génie, qui, bien plus que les premières, tiennent leur puissance de Dieu et ont une origine inconnue et mystérieuse. On prend soin, dans ces sortes de théories, de rendre non pas les hommes égaux par l'égalité des droits, mais de rendre l'existence de chacun égale à celle de tous. Toutes ces doctrines font à la question de droit une si large part, que la question de devoir y disparaît presque entièrement. Le devoir est pourtant la seule chose qui distingue l'individu et le sépare des masses; les droits sont communs

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