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CHAPITRE V

Le dilemme du déterminisme.

On croit assez communément que la controverse du libre arbitre est épuisée depuis longtemps et que chaque champion nouveau ne peut mieux faire que réchauffer de vieux arguments. Il y a là une erreur radicale. Je ne connais pas de sujet moins usé et qui favorise davantage les découvertes d'un génie inventif: non qu'il s'agisse peut-être d'imposer telle conclusion, de provoquer un assentiment forcé, mais simplement d'approfondir ce que signifie réellement l'issue d'une alternative, et ce qu'impliquent les idéesde fatalité et de libre arbitre.

Au cours de ces dernières années, de nombreux ouvrages ont éclairé ces questions d'une lumière nouvelle. Sans parler des disciples anglais de Hegel, tels que Green et Bradley, sans citer Hinton, Hodgson, ou Hazard, nous apercevons à travers les écrits deRenouvier, Fouillée et Delboeuf 1, à quel point les. antiques discussions ont été renouvelées et rafraîchies. Je ne saurais émettre la prétention de lutter d'originalité avec aucun de ces maîtres, et mon ambition se bornera à un seul point: si je puis rendre plus clairs à vos yeux deux corollaires qu'implique nécessairement le déterminisme, je vous aurai mis à

1. Et je puis ajouter aujourd'hui Charles S. Peirce; cf. Monist, 1892-1893.

même de vous prononcer en faveur de cette doctrine ou contre elle avec une intelligence plus complète de la fin que vous poursuivez. Que si vous préférez ne rien décider et demeurer dans le doute, du moins découvrirez-vous plus nettement le sujet de vos hésitations. Je repousse ainsi de prime abord toute prétention de vous démontrer que la volonté soit réellement libre. Le plus que j'ose espérer est d'induire quelques-uns d'entre vous à imiter mon exemple, c'est-à-dire à la déclarer libre, et à agir comme si elle l'était. Si le libre arbitre est réel, cette attitude devient strictement logique. Il ne saurait s'agir d'introduire de force la preuve de sa réalité dans nos cerveaux indifférents; il faut que celle-ci soit épousée librement par des esprits qui soient également à même de la repousser. En d'autres termes, notre premier acte de liberté, si nous sommes libres, est par définition l'affirmation de cette liberté. Et cela exclut, me semblet-il, de la question du libre arbitre, tout espoir de démonstration coercitive démonstration dont, pour ma part, je suis parfaitement aise de me dispenser.

Ceci étant posé, nous pouvons aller de l'avant, non sans nous être entendus cependant sur un autre point. Les arguments que je prétends vous proposer procèdent de deux suppositions en premier lieu, lorsque nous élaborons des théories relatives à l'univers et que nous les discutons, notre but est d'atteindre à une conception des choses qui puisse nous procurer une satisfaction subjective. En second lieu, si de deux conceptions en présence l'une nous paraît, dans l'ensemble, plus rationnelle que l'autre, nous sommes autorisés à supposer que la plus rationnelle des deux est la plus vraie. J'espère que vous voudrez bien m'accorder ces deux suppositions, faute de quoi je crains que vous ne trouviez dans ce qui va suivre que peu de choses à glaner.

Pour ma part, j'estime que les monuments merveilleux des sciences physique et mathématique-nos doctrines de l'évolution, de l'uniformité des lois, etc.,

dérivent de notre indomptable désir de soumettre le monde à une forme plus rationnelle pour notre entendement que celle que présente l'ordre brut de notre expérience. Le monde a répondu par une plasticité suffisante à notre besoin de rationalité, mais on ne connaît point la limite de cette plasticité. Nous n'avons d'autre ressource que de la mettre à l'épreuve; et, en ce qui me concerne, je me sens disposé à utiliser les conceptions moralement rationnelles aussi bien que celles qui se réclament d'une rationalité mécanique ou logique. Si quelque formule prétendait exprimer la nature de l'univers et violait cependant un besoin moral, je me sentirais aussi libre de la rejeter ou tout au moins de la révoquer en doute que si elle contrariait en moi un besoin d'uniformité ou de succession; l'un comme l'autre de ces besoins appartiennent, si loin que s'étende ma vue, à l'ordre subjectif et émotif. Qu'est-ce, par exemple, que le principe de causalité sinon un postulat, un mot sous lequel se cache le désir de découvrir un jour entre la succession des phénomènes des liens de dépendance plus profonds que cette simple juxtaposition arbitraire qui nous apparaît actuellement? N'est-ce pas un autel élevé à un Dieu inconnu comme celui que saint Paul découvrit à Athènes? Chaque idéal scientifique ou philosophique est un autel élevé à un Dieu inconnu. L'uniformité ne diffère pas à cet égard du libre arbitre. Si ceci est admis, nous pouvons discuter. Si l'on prétend, au contraire, que la liberté et la variété constituent un désir subjectif, tandis que la nécessité et l'uniformité seraient d'une tout autre nature, je crois qu'il vaut mieux abandonner le débat 1.

1. « L'histoire tout entière des croyances populaires relatives à la nature réfute la conception d'après laquelle l'idée de l'ordre physique universel émanerait de la

Je vais donc entrer en matière et je supposerai que les arguments usuels que comporte mon sujet vous sont familiers. Je ne m'arrêterai point à relever les preuves trop connues tirées de l'idée de causalité, des statistiques, de la certitude avec laquelle nous pouvons prévoir la conduite d'autrui, de la fixité du caractère et bien d'autres encore. Mais il est deux mots qui encombrent généralement ces discussions classiques et que nous allons immédiatement aborder pour faire avancer la question. L'un est le mot liberté que l'on prend toujours en bonne part; l'autre est le mot hasard auquel s'attache un certain mépris. J'aimerais conserver le second et me défaire du premier. Les idées optimistes qu'évoque l'expression liberté ont à ce point obscurci le surplus de sa signification que les deux partis en présence revendiquent chacun le droit d'être seul à l'employer et l'on voit aujour

simple réception passive et de l'association des perceptions particulières. Les hommes concluent du connu à l'inconnu; ce mode de raisonnement, s'il est limité aux phénomènes matériels qui apparaissent spontanément, ne peut déterminer la croyance à l'uniformité générale mais bien plutôt la croyance en un monde tour à tour gouverné par des lois et livré au chaos. Du point de vue de l'expérience stricte, rien n'existe que la somme des perceptions particulières avec leurs coïncidences d'un côté et leurs contradictions de l'autre.

Tant que vous ne l'avez pas spécialement cherché, vous n'apercevez pas l'ordre que peut contenir l'univers et que ne révèle pas l'observation superficielle. Le premier mobile de cette recherche procède d'un besoin pratique : lorsque nous nous proposons une fin à atteindre, nous devons connaitre des moyens sûrs et infaillibles doués de telle propriété ou susceptibles de produire tel résultat. Mais le besoin pratique n'est que l'occasion première de notre réflexion sur les conditions de la connaissance vraie; et ces besoins n'existeraient-ils pas que des motifs nous entraîneraient toujours à dépasser le stage de la simple association. Car l'homme ne contemple pas toujours avec le même intérêt, ou plutôt avec la même absence d'intérêt, les deux processus naturels en vertu desquels un phénomène est relié soit à un phénomène qui l'accompagne habituellement, soit au contraire à un phénomène nouveau. Le premier processus s'harmonise avec les conditions de notre propre pensée; il n'en est pas de même du second. Dans le premier cas, nos concepts, nos jugements généraux, nos déductions, s'appliquent à la réalité; dans le second cas, ils demeurent sans application. Et ainsi cette satisfaction intellectuelle irréfléchie que l'homme éprouve de prime abord, engendre par la suite le désir conscient de trouver réalisées dans l'ensemble du monde phénoménal cette continuité rationnelle, cette uniformité, cette nécessité, qui constituent l'élément fondamental et le principe directeur de sa propre pensée. (SIGWART. Logique, II.)

d'hui les déterministes se poser comme les uniques champions de la liberté. Le déterminisme d'autrefois. pourrait être appelé le déterminisme rude; il ne reculait pas devant les termes «< fatalité », « asservissement de la volonté », « lois nécessaires ». De nos jours, nous possédons un déterminisme adouci qui abhorre les expressions dures et qui, répudiant la fatalité, la nécessité et même la prédétermination, affirme que leur véritable nom est liberté; car la liberté n'est que la nécessité rendue intelligible, et l'asservissement aux fins les plus élevées équivaut à la vraie liberté. Et l'on voit même un écrivain tel que M. Hodgson, qui n'a point coutume de donner de l'importance à un mot inexpressif, se dénommer lui-même un partisan de la « nécessité libre ».

Ce sont là des échappatoires qui faussent entièrement les données du problème. La liberté conçue ainsi ne soulève plus aucune question. Peu importe le sens que le déterminisme adouci attribue à ce mot: qu'il s'agisse d'échapper à toute contrainte extérieure, d'agir raisonnablement, ou de consentir volontairement aux lois universelles, on pourra toujours soutenir que parfois nous sommes libres et parfois nous ne le sommes point. Mais il existe un problème, un résultat dans les faits et non dans les mots, une solution de la plus haute importance qu'adoptent souvent sans discussion et en une phrase voire même en un membre de phrase - les écrivains mêmes qui consacrent de longs chapitres à leurs analyses de la « vraie » liberté; et c'est la question du déterminisme dont j'ai à vous entretenir ici.

Fort heureusement, le mot déterminisme, de même que son contraire, le mot indéterminisme, n'impliquent aucune ambiguïté. Tous deux désignent un mode tout extérieur de production des phénomènes; leur son froid et mathématique écarte toute association sentimentale susceptible d'entraîner à l'avance

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