Images de page
PDF
ePub

les possibilités en seraient enregistrées. La réalisation de certaines d'entre elles serait absolument abandonnée au hasard; ce qui veut dire qu'elle ne serait déterminée qu'à la minute précise de cette réalisation. D'autres possibilités seraient déterminées de manière contingente, c'est-à-dire que la décision à prendre à leur égard serait subordonnée aux résultats produits par le simple hasard. Mais le reste du plan, y compris l'issue finale, serait rigoureusement fixé une fois pour toutes. De sorte que le créateur n'aurait pas besoin de connaître tous les détails des phénomènes actuels tant qu'ils ne sont pas réalisés; et à n'importe quel moment, sa vision de l'univers serait semblable à la nôtre, c'est-à-dire composée en partie de faits et en partie de possibilités. Il est une chose cependant dont il pourrait être assuré, c'est que son univers est sauf, et qu'en dépit de bien des zigzags il pourra toujours le ramener dans la bonne voie.

Dans cette conception d'autre part, une question demeure du domaine immatériel, celle de savoir si le créateur entend résoudre par lui-même les possibilités au moment opportun, ou si au contraire il entend déléguer ses pouvoirs et laisser à une créature finie telle que l'homme le soin de prendre les décisions nécessaires. Le grand point est que les possibilités existent. Peu importe que nous les réalisions nousmêmes ou qu'elles soient réalisées par le créateur à travers nous à ces moments d'épreuve où la balance du destin semble trembler et où le bien arrache la victoire au mal ou se retire sans force de la bataille; l'essentiel est d'admettre que le résultat ne saurait être décidé ailleurs qu'ici et maintenant. C'est là ce qui donne sa réalité palpitante à notre vie morale et ce qui l'agite, suivant l'expression de M. Mallock, d'un si merveilleux frémissement. Cette réalité, cette excitation, sont précisément ce que supprime le déterminisme, rude ou adouci, lorsqu'il prétend que rien ne

se décide ici et maintenant, et que toutes les choses sont prédestinées et organisées depuis longtemps. S'il en est ainsi, il se peut alors que vous et moi nous ayons été de tout temps prédestinés à l'erreur qui nous fait croire à la liberté 1. Il est heureux, pour l'orientation de la controverse, que dans toute discussion sur le déterminisme, cet argument ad hominem puisse être le dernier mot de ses adversaires.

1. Tant que les langues contiendront un « futur passé », les déterministes, obéissant à leurs instincts paresseux, au principe du moindre effort, emploieront ce temps pour répondre à leurs adversaires : «< cela aura été prédestiné ». Leur inertie trouvera là une excuse sans réplique.

CHAPITRE VI

Les moralistes et la vie morale.

Je me propose de vous montrer l'impossibilité de constituer à l'avance le dogme d'une éthique. Nous contribuons tous à déterminer le contenu de l'éthique dans la mesure où nous participons à la vie morale de la race. En d'autres termes, il ne saurait exister de vérité finale, aussi bien dans le domaine moral que dans le domaine physique, tant que le dernier homme n'aura point terminé le cours de ses expériences et tant qu'il n'aura point dit son dernier mot. Dans ces deux domaines cependant, les hypothèses que nous formulons provisoirement et les actes qu'elles nous suggèrent font partie des conditions indispensables qui doivent déterminer la nature de ce «< dernier mot ».

Avant tout, quelle est la position de celui qui cherche à construire une éthique? Il faut d'abord le distinguer de tous ceux qui s'arrêtent au scepticisme et avec lesquels il refuse d'être confondu. Loin de considérer le scepticisme comme un fruit possible de la science éthique, il ne veut y apercevoir que le seul refuge laissé au philosophe découragé qui abandonne ses recherches et renonce à ses aspirations primitives. L'objet primitif que se propose le moraliste consiste

à expliquer les relations morales qui s'établissent entre les choses, qui leur apportent l'unité d'un système stable, et font de ce monde ce que l'on pourrait appeler un univers parfait du point de vue éthique. Dans la mesure où le monde résiste à cette réduction à l'unité, dans la mesure où les propositions éthiques sont instables, le philosophe échoue dans sa tentative. La matière de son étude, ce sont les idéals qu'il découvre dans le monde et auxquels il prétend imposer une certaine forme. Son idéal propre devient ainsi un facteur dont la légitime présence ne doit jamais être négligée; c'est une contribution positive que le philosophe lui-même apporte nécessairement au problème. Mais là s'arrête sa contribution positive. Dès le début de son enquête, il doit éviter de s'intéresser spécialement au triomphe d'un bien quelconque, sinon il cesserait pro tanto d'être un investigateur impartial, pour devenir l'avocat d'une cause particulière.

L'éthique comporte trois problèmes qui doivent être traités séparément. Appelons-les respectivement la question psychologique, la question métaphysique, et la question de casuistique. La première s'attache à l'origine historique de nos idées morales et de nos jugements moraux; la seconde étudie la signification précise des mots « bon », « mauvais », et « obligation >>; la troisième demande quelle est la mesure des divers biens et des divers maux que l'humanité reconnaît, de manière que le philosophe puisse arrêter l'ordre véritable des obligations humaines.

I

Pour beaucoup d'esprits, la question psychologique est la seule qui importe. Lorsque votre docteur en théologie a démontré à sa propre satisfaction la nécessité de postuler une faculté absolument unique appe

lée «< conscience », qui nous dicte ce qui est bien et ce qui est mal, ou lorsqu'un adepte enthousiaste de la science populaire a proclamé que l' « apriorisme » est une superstition décriée et que nos jugements moraux se sont formés graduellement sous l'action de l'expérience, chacun d'eux s'imagine que le problème moral est résolu et qu'il ne reste plus rien à dire. Les deux épithètes familières « intuitionniste » et « évolutionniste », dont on se sert communément aujourd'hui pour marquer toutes les différences possibles d'opinion en matière morale, ne se rapportent en réalité qu'à la question psychologique. On ne saurait discuter cette question sans entrer dans de nombreux détails particuliers qui dépasseraient le cadre de cet exposé. Je me contenterai donc d'exprimer dogmatiquement ma propre croyance qui peut se résumer ainsi : les Bentham, les Mill, les Bain, nous ont rendu un service durable en analysant un grand nombre de nos idéals humains et en montrant que ceux-ci ont été associés à l'origine à des plaisirs corporels ou au soulagement de nos souffrances. Pour notre entendement, un objet qui se trouve associé à certaines joies lointaines est sans contredit interprété comme un bien; et plus ce bien est conçu d'une manière vague, plus la source en apparaît mystérieuse. Mais on ne saurait expliquer d'une manière aussi simple la totalité de nos sentiments et de nos préférences. Plus la psychologie étudie la nature humaine avec minutie, plus elle y découvre clairement des traces d'affections secondaires qui relient les impressions environnantes, soit entre elles, soit à nos impulsions, tout autrement que par ces associations de coexistence et de succession auxquelles s'arrêtent pratiquement toutes les prétentions de l'empirisme pur.

Prenez la passion de l'ivrognerie, la timidité, la terreur des situations en vue, la tendance au mal de mer, les dispositions à s'évanouir à la vue du sang,

« PrécédentContinuer »