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plication la plus ouverte qui en est faite à l'existence par leurs divers champions, constituent les conditions les plus favorables pour que la mieux adaptée puisse survivre. C'est pourquoi il est nécessaire qu'aucune d'elles ne demeure cachée sous le boisseau pour être cultivée dans l'ombre par quelques amis. Elles doivent s'épanouir au grand air, rivaliser entre elles, et j'estime le régime de la tolérance la plus large étant admis que la science n'a rien à redouter pour ses propres intérêts d'un état de fermentation vivante du monde religieux. Elles ne supporteront que mieux l'épreuve à laquelle sont soumises les hypothèses scientifiques, et engloberont ces dernières dans leur sein.

Le savant devrait donc accueillir avec bienveillance toute espèce d'agitation ou de discussion religieuse, dans la mesure où il accorde qu'une hypothèse religieuse puisse être vraie. Certes, un grand nombre de ses semblables repousseraient dogmatiquement une telle possibilité et maintiendraient que la science a déjà chassé toute espèce d'hypothèse religieuse. De tels esprits devraient, j'en conviens, s'attacher à reléguer les croyances religieuses dans le domaine privé, puisque toute manifestation publique n'en pourrait être, à leurs yeux, que nuisible. A leur égard, comme à l'égard des alliés qu'ils possèdent en dehors de la science, le débat reste ouvert, et j'espère que mon ouvrage contribuera à les confondre et à ranger les lecteurs de mon côté. La fermentation religieuse est toujours un symptôme de la vigueur intellectuelle d'une société; et nos croyances ne sont nocives que lorsqu'elles oublient leur caractère hypothétique pour émettre des prétentions rationalistes ou dogmatiques. La nature humaine n'offre rien de plus intéressant et de plus précieux que ses idéals et ses croyances en l'au delà. Et cela est vrai partout et de tout temps; les excès dont les individus et les époques historiques

sont coupables se compensent au total, et deviennent. à la longue une source de profits pour l'humanité. Mon essai sur quelques points de la philosophie hégélienne » traite superficiellement un sujet sérieux et appelle l'indulgence du lecteur. C'est une esquisse satirique que je réimprime ici (non sans quelque appréhension), à la fois parce que j'estime la méthode dialectique détestable lorsqu'elle a recours aux seuls concepts, et parce que cet essai projette quelque lumière positive sur le point de vue pluraliste-empirique.

Le travail sur les « recherches psychiques » a été ajouté au volume pour des raisons de convenance et d'utilité. Attiré depuis quelques années vers ce genre d'études par amour de la loyauté scientifique, j'ai pu me convaincre de son importance et je désire lui gagner le plus d'adeptes possible. La branche américaine de la Société des recherches psychiques a besoin d'être encouragée, et si mon article dirige vers elle de nouveaux adhérents, il aura satisfait à son objet.

Je réclame enfin l'indulgence du lecteur pour avoir répété le même passage en deux essais (pages 78 et 116); on voudra bien m'accorder qu'il est parfois malaisé d'exprimer en termes différents et avec une force égale une même pensée.

WILLIAM JAMES.

CHAPITRE I

La volonté de croire

Dans une biographie de son frère publiée ces temps derniers par Leslie Stephen, l'auteur décrit une école que le jeune Fitz-James fréquentait autrefois. Le maître, du nom de Guest, avait coutume d'aborder avec ses élèves des problèmes tels que ceux de la différence entre la justification et la sanctification, ou de la toute-puissance de Dieu. La liberté de penser et l'impartialité qui règnent à Harvard net nous ont point fait perdre tout contact avec ces questions vitales, et je me propose aujourd'hui de traiter de la justification par la foi ou plutôt de la justification de la foi, j'entends de la légitimité de l'attitude. croyante dans les matières religieuses, légitimité à laquelle la résistance de l'entendement purement logique ne saurait faire obstacle. « La volonté de croire » sera donc le titre de cet essai.

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Pendant longtemps, j'ai soutenu devant mes élèves la validité des croyances que l'on adopte par un acte de volonté; mais dès qu'ils ont été imprégnés de l'esprit logique, ils se sont fait une règle de refuser à ma conception toute valeur philosophique, et cela alors même que chacun d'eux était pénétré en fait de telle

ou telle croyance particulière. Je suis cependant si profondément convaincu de la justesse de mon point de vue, que je saisis l'occasion de préciser ma pensée.

Je serai aussi peu technique que possible, bien que je sois obligé pour commencer de poser quelques distinctions techniques qui nous seront ultérieurement nécessaires.

I

Nous appellerons hypothèse tout ce qui est proposé à notre croyance; et nous distinguerons parmi les hypothèses celles qui sont en quelque sorte vivantes de celles qui sont mortes. Une hypothèse vivante est celle qui se pose comme une véritable possibilité devant l'entendement auquel elle est soumise : si je vous demande de croire au Mahdi, une telle idée ne possède aucune affinité avec votre nature; elle ne s'éclaire point de la lumière des choses croyables; en tant qu'hypothèse, elle est absolument morte. Pour un Arabe cependant, alors qu'il ne serait pas sectateur du Mahdi, l'hypothèse fait partie des possibilités de sa pensée, elle est vivante. Ceci prouve que la vitalité ou le défaut de vie d'une hypothèse n'expriment point des propriétés intrinsèques, mais un rapport entre l'hypothèse et chaque penseur individuel, elles se mesurent à la volonté d'agir qu'elles provoquent. Dire d'une hypothèse qu'elle possède le maximum de vie, c'est dire qu'elle dispose à agir irrévocablement. Pratiquement, cela s'appelle une croyance; mais il y a déjà quelque tendance à croire partout où il y a quelque tendance à agir.

Appelons maintenant option le choix qui s'exerce entre deux hypothèses. Les options peuvent être de plusieurs sortes vivantes ou mortes, obligées ou évitables, importantes ou insignifiantes; et, à l'égard de nos desseins particuliers, nous pouvons qualifier

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