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tiative bismarckienne qui s'est principalement manifestée entre 1860 et 1873.

Il faut admettre en tout cas l'influence de l'homme de génie, en tant qu'agent de fermentation, comme un des facteurs de l'évolution sociale. La société peut évoluer de diverses manières; la présence accidentelle de tel ou tel ferment fixera la direction effective de cette évolution. Le perroquet possède le pouvoir d'imiter la parole humaine, mais ce don ne se développe point sans le concours d'une personne. Il en est de même des individus. Il faut qu'un Rembrandt nous apprenne à apprécier le contraste de la lumière et de l'ombre, qu'un Wagner nous initie à certains effets mélodiques; Dickens donne l'impulsion à notre sentimentalité, Ward à notre humour; Emerson nous éclaire d'une nouvelle lumière morale. Mais il en est de cela comme de l'œuf de Christophe Colomb. « Tous peuvent produire les fleurs, maintenant que tous se sont procuré les graines ». Et si ma thèse est vraie des individus qui composent la communauté, comment pourrait-elle être fausse de la communauté prise en bloc? Montrez-lui la route à prendre, et elle s'y engagera; sinon, elle ne la découvrira jamais d'elle-même. Et il s'en faut de beaucoup que la route soit tracée à l'avance. Une nation peut obéir à l'impulsion alternative de différents hommes de génie et demeurer cependant vivante et prospère, de même qu'un homme peut embrasser l'une quelconque de plusieurs carrières. Seule la nature de cette prospérité peut différer.

Mais cette indétermination n'est pas absolue. Tout << homme >>> ne convient pas à toute « heure ». Il existe à cet égard des incompatibilités. Un génie donné peut naître trop tôt ou trop tard. Pierre l'Ermite serait envoyé aujourd'hui dans un asile d'aliénés. Un John Mill au xe siècle aurait passé inaperçu. Il faut à Cromwell et à Napoléon leurs révolutions, à

Grant sa guerre civile. Un Ajax ne connaît pas la gloire à une époque de fusils à longue portée; et, pour citer en termes différents un exemple cher à Spencer, qu'aurait fait un Watt chez un peuple auquel aucun génie précurseur n'aurait appris à fondre le fer ou à manier le tour?

Maintenant il importe de noter que l'incompatibilité d'un génie donné avec son milieu provient généralement de ce que la communauté a été détournée de la sphère d'influence de celui-ci par l'apparition antérieure d'un génie de caractèré différent. Un Pierre l'Ermite ne saurait succéder à un Voltaire; le protestantisme ne saurait se généraliser en France après un Charles IX et un Louis XIV; après l'école de Manchester, le succès d'un Beaconsfield ne peut être qu'éphémère; après un Philippe II, un Castelar ne peut faire que peu de progrès, et ainsi de suite. Chaque bifurcation diminue par certains côtés un champ d'action et limite pour l'avenir les angles de déviation possibles. Une communauté est quelque chose de vivant, et à cet égard le professeur Clifford dit fort justement: « les choses vivantes ont ceci de particulier que non seulement elles varient sous l'influence des circonstances environnantes, mais que toute modification qu'elles subissent est retenue par l'organisme et s'y agrège pour ainsi dire, de manière à servir de fondement à des actions futures. Si vous détournez un arbre de sa croissance naturelle de façon à obtenir un tronc tordu, tout ce que vous ferez plus tard pour le redresser n'effacera pas les traces de cette déviation; elle est absolument indélébile, elle est devenue partie intégrante de la nature de l'arbre... Prenez un bloc d'or, fondez-le et laissez-le refroidir,... l'examen de ce bloc ne révèlera jamais le nombre des manipulations analogues qu'il a subies aux âges géologiques ou même au cours de ces dernières années. Coupez au contraire le tronc d'un

chêne, et le nombre des cercles que vous apercevrez autour du cœur vous dira combien de fois les gelées de l'hiver l'ont rendu veuf, et combien de fois les chaleurs de l'été l'ont rappelé à la vie. Un être vivant doit toujours contenir en lui-même non seulement sa propre histoire mais encore celle de tous ses ancêtres » 1.

Tous les peintres accorderont que chaque touche nouvelle tend à modifier le sens d'un tableau et sert de fondement à celles qui suivront. Tout écrivain qui prétend récrire un morceau se heurte à l'impossibilité d'utiliser l'une quelconque des pages précédemment composées; le nouveau début a exclu la possibilité d'employer les phrases et les transitions antérieures, tout en créant des possibilités infinies de phrases nouvelles, dont aucune cependant n'est complètement déterminée à l'avance. De même le milieu social passé ou présent exclut par avance certains modes d'action de l'individu; mais il est impuissant à définir d'une manière positive la nature des apports individuels qu'il accueillera 2.

L'évolution sociale apparait ainsi comme la résultante de l'action réciproque de deux facteurs distincts: l'individu, dont les apports particuliers dérivent du jeu de certaines forces physiologiques et infrasociales, mais qui conserve entre ses mains toute sa puissance d'initiative et de création; et, d'autre part, le milieu social avec son pouvoir d'adopter ou de rejeter l'individu et ses présents tout à la fois. Ces deux facteurs sont essentiels à toute modification. Sans l'impulsion de l'individu, la communauté

1. Lectures et essais, I, 82.

2. M. Grant Allen lui-même, dans un article dont je citerai des passages, admet qu'une famille donnée dont les descendants évolueraient vers le type noir s'ils étaient soumis aux seules influences géographiques de Tombouctou, conserverait très probablement les caractères de la race blanche si on la laissait subir pendant très longtemps l'action de la région de Hambourg avant de la transplanter à Tombouctou.

demeure stagnante; et cette impulsion s'éteint sans la sympathie de la communauté.

Toutes ces considérations ne dépassent pas les suggestions du simple bon sens. Ceux qui voudraient savoir comment les développe un homme de génie, devraient lire Physique et Politique, de Bagehot, ce précieux petit ouvrage qui, à mon avis, traduit très complètement, et de la manière la plus vivante, le processus du développement et des modifications des choses concrètes, et écarte avec le même soin toute prétention à une pseudo-philosophie de l'évolution. Mais il existera toujours des esprits pour lesquels ces conceptions paraîtront personnelles et étroites, et alliées à un anthropomorphisme depuis longtemps discrédité dans les autres domaines de la connaissance. L'individu périt, diront-ils, tandis que le monde acquiert une importance toujours plus grande; et chez un Buckle, un Draper et un Taine, personne n'ignore à quel point le mot « monde » en est arrivé à devenir à peu près synonyme du mot climat. Nous connaissons tous également la controverse qui oppose les partisans d'une « science de l'histoire à ceux qui refusent d'admettre des «<lois nécessaires » partout où les sociétés humaines sont en jeu. Spencer, notamment, attaque vigoureusement la théorie du « grand homme » en histoire :

Le développement des sociétés par l'action des grandshommes peut parfaitement s'admettre tant qu'on s'en tient aux notions générales sans chercher à les particulariser. Mais si, mécontents du vague, nous demandons que nos idées soient serrées de près et définies avec exactitude, nous découvrons que cette hypothèse est profondément incohérente. Si, au lieu de nous en tenir à cette explication du progrès social par l'action du grand homme, nous faisons un pas de plus et demandons d'où vient le grand homme, nous trouvons la théorie complètement en défaut. Il y a deux réponses possibles à cette question : ou l'origine du grand homme est surnaturelle, ou bien elle est naturelle. Dans le premier cas, c'est un dieu en mission et nous retombons dans le principe théocratique

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ou plutôt nous n'y retombons pas du tout... Cette solution estelle inacceptable? Alors l'origine du grand homme est naturelle; et cela admis, il faut le classer sans hésiter avec tous les autres phénomènes de la société qui lui a donné naissance, parmi les produits des états antérieurs de cette société. Au même degré que toute la génération dont il forme une petite partie au même degré que les institutions, la langue, les sciences et les mœurs - au même degré que la multitude des arts et que leurs applications, il n'est qu'une résultante... Vous êtes forcé d'admettre que la genèse du grand homme dépend des longues séries d'influences complexes qui ont produit la race au milieu de laquelle il apparaît, et l'état social auquel cette race est lentement parvenue... Avant qu'il puisse refaire sa société, il faut que sa société l'ait fait lui-même. Tous les changements dont il est l'auteur immédiat ont leurs causes principales dans les générations dont il descend. S'il existe une explication vraie de ces changements, il faut la chercher dans cet agrégat de conditions dont sont sortis et les changements et l'homme 1.

Reprocher le caractère vague de leur croyance à ceux qui reconnaissent le pouvoir d'initiative des grands hommes, ne manque point, à mon avis, d'une certaine impudence.

Supposez que j'attribue largement à l'exemple donné par J. S. Mill la modération singulière qui distingue aujourd'hui en Angleterre les discussions sociales, politiques et religieuses, et qui contraste si vivement avec la bigoterie et le dogmatisme d'il y a soixante ans. Il se peut que mon hypothèse soit inexacte quant aux faits, mais il est certain, en tout cas, que je « cherche à particulariser » le problème », loin de « m'en tenir aux notions générales ». Et si Spencer m'affirme que les phénomènes en question ne dérivent nullement d'une influence personnelle, mais de l'«< agrégat de conditions» et des « générations » dont descendent Mill et ses contemporains, en un mot, de l'ordre entier des choses passées, c'est à lui-même assurément et non point à moi que l'on pourrait reprocher de se «< contenter du vague ».

1. Introduction à la Science sociale, édition française, pages 34 à 36.

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