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une base définitive » : qui ne reconnaît ici la formule type de tout système digne de ce nom? Un système véritable doit se présenter comme un système clos, discutable peut-être dans certains de ses détails, mais jamais dans ses traits essentiels!

L'orthodoxie scolastique, à laquelle il faut toujours se reporter si l'on aime les théories clairement exposées, a parfaitement rendu cette conviction absolutiste dans ce qu'elle intitule la doctrine de « l'évidence objective ». Si par exemple je ne puis révoquer en doute ces propositions : « j'existe », « deux sont moins que trois », « tous les hommes sont mortels, donc je suis mortel », c'est que leur objet illumine irrésistiblement mon entendement. Le fondement définitif de l'évidence objective qui s'attache à certaines propositions réside dans l'adæquatio intellectus nostri cum re. La certitude qu'elle apporte implique, par rapport à la vérité que l'on envisage, une aptitudinem ad extorquendum certum assensum, et par rapport au sujet, une quietem in cognitione qui accompagne la réception de l'objet dans l'entendement et qui ne laisse derrière elle aucune possibilité de doute; et dans toute cette opération, rien n'agit que l'entitas ipsa de l'objet et l'entitas ipsa de l'esprit. Nous autres, gauches penseurs modernes, nous n'aimons guère discuter en latin, peut-être même nous déplaitil de discuter le moins du monde en termes choisis; mais au fond, lorsque nous nous abandonnons à nousmêmes, et que nous laissons de côté tout argument critique, notre état d'esprit se ramène sensiblement à ceci vous croyez à l'évidence objective et j'y crois. Il se produit en nous comme un avertissement, comme un timbre qui sonne midi, lorsque les aiguilles de notre horloge mentale ont parcouru le cadran et rencontrent la douzième heure. Les plus grands empiristes d'entre nous ne sont empiristes qu'à la réflexion; abandonnés à leurs instincts, ils dogma

tisent comme s'ils étaient infaillibles. Lorsqu'un Clifford vient nous dire combien nous sommes coupables d'adopter le christianisme sur une « évidence aussi insuffisante », cette insuffisance prétendue est en réalité la dernière chose à laquelle il pense. L'évidence lui suffit comme à nous, mais il se trouve qu'elle l'a conduit à d'autres conclusions. Il croit si fermement à un ordre naturel opposé à la conception chrétienne de l'univers, qu'il n'existe pour lui en cette matière aucune option vivante : le christianisme est pour lui dès le début une hypothèse morte.

VI

Mais si nous sommes ainsi tous absolutistes par instinct, quelle attitude devons-nous, en qualité d'étudiants de philosophie, observer en présence des faits? Devons-nous les épouser et les endosser? ou devonsnous au contraire les traiter comme une faiblesse de notre nature dont il y aurait lieu, dans la mesure du possible, de nous libérer?

J'estime très sincèrement que cette dernière attitude est la seule qui soit digne d'un esprit réfléchi. L'évidence et la certitude objective constituent certainement un très bel idéal, mais où pourrait-on les rencontrer sur cette planète qu'éclaire la lune et que visite le rêve? C'est pourquoi je suis moi-même un empiriste complet dans toute l'étendue de ma théorie de la connaissance humaine. Certes je vis de cette croyance pratique que nous devons faire des expériences et réfléchir sur ces expériences, car c'est par là seulement que nos opinions croîtront en vérité. Mais considérer l'une d'elles quelle qu'elle soit comme définitive et à l'abri de toute correction, est une attitude tout à fait erronée toute l'histoire de la philosophie le prouve.

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Il n'est qu'une vérité qui soit absolument certaine et que le scepticisme pyrrhonien lui-même laisse debout: c'est que le phénomène de conscience actuel existe. Mais cela n'est que le point de départ de la connaissance, l'acceptation d'une donnée sur laquelle on philosophera. Les divers systèmes philosophiques constituent autant de tentatives destinées à exprimer ce qu'est réellement cette donnée. Et si nous nous tournons vers notre bibliothèque, à quels déboires ne courrons-nous pas? Où trouver une solution qui soit indiscutablement vraie? Si l'on met à part les propositions abstraites qui expriment une comparaison telles que 2 et 2 font 4 et qui par elles-mêmes ne nous apprennent rien sur la réalité concrète, on ne saurait citer une seule proposition qu'un philosophe ait considérée comme évidente sans qu'un autre l'ait traitée de fausse ou en ait du moins sincèrement discuté la légitimité. Le fait par certains de nos contemporains tels que Zoellner et Charles H. Hinton d'avoir sérieusement prétendu s'élever au-dessus des axiomes de géométrie, et le rejet par les hégéliens de toute la logique aristotélicienne, viennent, comme des exemples frappants, à l'appui de ma thèse.

On n'a jamais pu s'accorder sur le critérium concret du vrai. Les uns le placent en dehors du moment de la perception, soit dans la révélation, soit dans le consensus gentium, l'instinct du cœur ou l'expérience systématisée de la race. D'autres le cherchent dans la perception même tels sont Descartes avec ses idées claires et distinctes garanties par la véracité de Dieu, Reid avec son << sens commun», et Kant avec ses formes de jugements synthétiques a priori. Le fait que l'objet de la pensée se prête à une vérification sensible, le fait qu'il possède une unité organique complète, l'impossibilité de concevoir le contraire de la proposition que l'on examine, ce sont là encore des critères variés que l'on a invoqués tour à tour. Mais aucun ne renferme posi

tivement cette évidence objective tant vantée; elle n'est jamais qu'une aspiration, un concept-limite qui marque l'idéal infiniment lointain de notre vie pensante. Prétendre que certaines vérités la possèdent dès maintenant, c'est simplement affirmer que lorsque vous les croyez vraies et qu'elles sont vraies, alors seulement leur évidence est objective. Mais pratiquement, la conviction que chacun possède de ne se rendre qu'à l'évidence objective, n'est jamais qu'une opinion subjective de plus qui s'ajoute aux autres.

Car de quel cortège d'opinions contradictoires n'at-on point proclamé l'évidence objective et l'absolue certitude! L'univers est pénétré de raison- l'univers n'est au contraire que le résultat de phénomènes mécaniques; il y a un Dieu personnel - un Dieu personnel est inconcevable; il existe en dehors de la pensée un univers directement connaissable l'esprit ne peut connaître que ses propres idées; il y a un impératif moral l'obligation n'est que la résultante des désirs; un principe spirituel permanent se trouve en chaque il n'existe qu'une succession d'états d'âme changeants; la chaîne des causes est infinie

être

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aucune cause

pas d'infini. Il y a ceci

il y a

- il y a une cause première absolue; une nécessité éternelle - une liberté; une cause finale finale; une unité primitive- une pluralité primitive; une continuité universelle une discontinuité essentielle; un infini cela; il n'est rien en effet qui n'ait été considéré par celui-ci comme absolument vrai tandis que son voisin l'estimait absolument faux; et cependant aucun absolutiste n'a jamais compris que cette incertitude est inévitable, et que l'intelligence, même lorsque la vérité est directement à sa portée, ne peut la reconnaître à aucun signe infaillible. Si l'on se rappelle en effet que la plus frappante application à la vie pratique de la doctrine de la certitude objective apparaît dans l'œuvre du Saint-Office de l'Inquisition, on est moins

tenté que jamais de prêter à cette doctrine une oreille attentive.

Notez cependant que si, en tant qu'empiristes, nous abandonnons la doctrine de la certitude objective, nous ne prétendons point par là renoncer à la recherche ou à l'espoir de la vérité nous attachons toujours notre foi à son existence, et nous croyons toujours améliorer notre position à son égard en dirigeant systématiquement vers elle nos expériences et notre réflexion. Ce qui nous sépare surtout des scolastiques est une question d'attitude. La force de leur système réside dans le principe, l'origine, le terminus a quo de leur pensée; la nôtre est dans le résultat, la fin, le terminus ad quem. Nous n'avons pas à rechercher d'où provient l'idée mais où elle conduit. L'empiriste ne se demande pas dans quelle région une hypothèse a pris naissance, si elle s'est insinuée de gré ou de force, si la passion l'a dictée ou si le hasard l'a suggérée mais lorsque cette hypothèse se trouve confirmée par le cours général de la pensée, c'est alors qu'il la déclare vraie.

VII

Encore une petite observation, qui n'est pas sans importance, pour terminer ces préliminaires. Il y a deux manières d'envisager l'attitude qui doit accompagner nos jugements deux manières très différentes, bien que cette différence ait paru jusqu'ici sensiblement négligée par les théoriciens de la connaissance. Nous devons connaître la vérité; et nous devons éviter l'erreur, tels sont les premiers commandements qui s'imposent à celui qui désire connaître; mais loin que ces deux formules désignent un même commandement, elles constituent au contraire, deux lois distinctes. Il se peut que parfois, en croyant la vérité A, nous évitions, par voie de conséquence,

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