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jours sombres et des jours clairs, il aurait dû, à travers ces zigzags, se frayer un chemin aisé, et il n'eût point éprouvé le besoin de remplir l'air de ses lamentations. Le « mode léger et insouciant » constitue, à l'égard des maux de ce monde, un anesthésique souverain et pratique. Et pourtant non! Quelque chose de profond chez Teufelsdrockh et en nousmêmes nous dit qu'il existe dans les choses un Esprit auquel nous devons obéissance et pour l'amour duquel nous devons conserver le « mode grave ». Et ainsi nous gardons également en nous cette fièvre et ce désaccord intérieur; car la nature envisagée dans sa seule surface visible ne révèle point un tel Esprit, et au point où en est actuellement notre investigation, nous ne sommes point supposés encore avoir porté nos regards par delà les phénomènes naturels.

Maintenant je n'hésite pas à vous avouer en toute franchise et sincérité que ce désaccord intérieur aussi réel qu'indiscutable me paraît devoir entraîner inévitablement la banqueroute de la religion naturelle dans son acception simple et naïve. Il fut un temps où des Leibniz aux têtes enfouies dans d'immenses perruques pouvaient composer des Théodicées, où les ministres d'un culte établi pouvaient prouver par le moyen des valvules du cœur ou du ligament de Bertin l'existence d'un « Créateur moral et intelligent ». Mais ces temps sont passés; au siècle actuel, avec nos théories évolutionnistes et notre philosophie mécanique, nous connaissons la nature trop impartialement et trop bien pour adorer sans réserve un Dieu dont elle exprimerait les caractères d'une manière adéquate. En vérité, tout ce que nous savons du Bien et du Devoir procède de la nature; mais il en est de même de tout ce que nous savons du Mal. La nature visible est tout entière plasticité et indifférence; on serait tenté de l'appeler un « multivers moral » plutôt qu'un univers moral. A une telle cour

tisane nous ne devons aucune obéissance; nous ne pouvons admettre aucune communion avec la nature considérée comme un Tout; et dans nos rapports avec ses différentes parties, nous sommes libres d'accepter les unes et de rejeter les autres, ne cédant en cela qu'aux règles de la prudence et au souci de favoriser nos desseins particuliers. S'il existe un Esprit divin de l'univers, la nature telle que nous la connaissons ne saurait être son « dernier mot » vis-à-vis de l'homme. Ou bien l'Esprit ne se révèle en rien dans la nature; ou bien il s'y révèle d'une manière inadéquate; et (comme l'ont affirmé toutes les religions supérieures), ce que nous appelons la nature visible, en d'autres termes notre monde, ne doit être qu'un voile, une apparence superficielle dont la pleine signification réside dans un autre monde, dans un monde invisible qui complète le premier.

Je ne puis m'empêcher en conséquence de considérer comme un gain (bien que certaines constitutions poétiques puissent y voir au contraire une perte douloureuse) le fait que la superstition naturaliste, l'adoration du Dieu de la nature, prise en elle-même, ait commencé à perdre son action sur les esprits éclairés. Pour exprimer sans réserve mon opinion personnelle, et au risque d'être traité d'impie par quelques-uns, je dirais volontiers qu'un mouvement de révolte contre la conception d'un tel Dieu marque le point de départ d'un commerce sain et définitif avec l'univers. Cette rébellion est essentiellement celle que décrit Carlyle au cours du chapitre que j'ai cité :

« Pourquoi, comme un lâche, ne cesses-tu de crier et de larmoyer, de craindre et de trembler? Méprisable bipède!... Ne possèdes-tu point un cœur? Ne peux-tu souffrir tout ce qui se présente à toi? et, comme un vrai Fils de la Liberté, quoique proscrit, ne peux-tu fouler à tes pieds l'Enfer lui-même tandis qu'il te consume? Qu'il vienne seulement : j'irai à sa rencontre pour le défier!» Et à cette pensée, quelque chose comme un

torrent de feu envahit toute mon âme, et je secouai la peur indigne loin de moi et pour toujours...

Ainsi la Négation Eternelle avait retenti impérieusement jusqu'aux recoins cachés de mon être, de mon Moi; et ce fut alors que tout mon Moi se redressa dans sa majesté native de créature divine, et fit éclater sa Protestation. C'est par une telle Protestation, l'acte le plus important de la vie, que se traduisent, en langage psychologique, l'Indignation et la Défiance. L'Eternelle Négation m'avait dit : « Tu es sans père et sans patrie et l'Univers m'appartient ». Mon Moi tout entier lui a répondu : « Je ne t'appartiens pas, car je suis libre, et pour toujours je te hais ».

De ce moment, ajoute Teufelsdrockh-Carlyle, je commençai à être un homme.

Et notre pauvre ami James Thomson écrit semblablement :

Qui donc est le plus misérable en ce monde douloureux ?
N'est-ce point moi? Et cependant j'aime mieux être
Mon misérable moi-même que d'être Lui, Celui

Qui a engendré de telles créatures pour sa propre honte.

La chose la moins vile doit être moins vile que Toi

Qui lui as donné l'Être, Dieu et Seigneur !

Créateur de tout le malheur et de tout le péché,
Malin abhorré et implacable! Je jure

Qu'au prix de toute ta puissance,

Au prix de tous les temples élevés à ta gloire,
Je n'eusse point assumé le crime ignominieux
D'avoir créé de tels hommes dans un tel monde !

Nous rencontrons fréquemment autour de nous des esprits qui, ayant cru au Dieu calviniste de leurs ancêtres à celui qui a créé le Jardin et le Serpent, qui a allumé à l'avance les feux éternels de l'Enfer - se réjouissent aujourd'hui de leur émancipation. Les uns ont tourné leur adoration vers des dieux plus humains ; d'autres se sont simplement détournés de toute théologie; mais l'un comme l'autre paraissent éprouver une joie intime extraordinaire à se savoir dégagés d'un sophisme qui leur imposait un sentiment de respect et de devoir vis-à-vis d'une idole

inconcevable. D'autre part, ériger en idole l'Esprit de la nature, et se prosterner devant lui, c'est encore s'exposer à sophistiquer; et dans une âme religieuse qui subirait en même temps l'attrait de la science, une telle sophistication peut engendrer cette mélancolie philosophique à laquelle on est tout naturellement tenté de se soustraire en détruisant l'idole. La chute de celle-ci, encore qu'elle ne soit accompagnée d'aucun sentiment de joie positive, dissipe du moins l'attitude larmoyante et tremblante. Le Mal étant simplement considéré en lui-même, les relations entre l'homme et lui se trouvent simplifiées parce qu'elles se limitent à l'ordre pratique; il abandonne son apparence spectrale, son expression obsédante et énigmatique dès que l'esprit en aborde séparément les diverses manifestations et cesse de se préoccuper de leur filiation par rapport à la « Puissance Une et Exclusive ».

Arrivé à ce point, à cette étape de simple émancipation de la superstition moniste, notre « candidat au suicide» peut déjà entrevoir une réponse encourageante à ses doutes sur la valeur de la vie. Il y a chez beaucoup d'hommes des poussées de saine vitalité qui contre-balancent le fardeau de la responsabilité métaphysique et infinie. La certitude que vous possédez de pouvoir dès maintenant sortir de la vie à votre gré, et cela sans commettre un blasphème ou un acte monstrueux, constitue par elle-même une immense consolation. A présent, l'idée de suicide ne se présente plus comme un défi ou comme une obsession coupable. Comme le dit Thomson, « notre courte vie est tout ce que nous avons à endurer, la sainte paix du tombeau nous est assurée à jamais », et il ajoute « je pèse ces pensées et elles me réconfortent ». Et en attendant, il nous est toujours loisible de différer vingt-quatre heures encore, ne serait-ce que pour savoir ce que contiendront les journaux de demain, ou ce qu'apportera le prochain courrier.

Mais le tempérament le plus pessimiste peut recourir à des forces bien plus profondes encore que cette simple curiosité vitale; car alors même que les impulsions de l'amour ou de l'admiration seraient mortes en lui, celles de la haine et de la lutte répondraient encore à un appel opportun. Ce mal que nous ressentons si profondément, nous pouvons aussi coopérer à sa destruction; car ses origines sont «< finies », maintenant qu'elles ne sont soutenues par aucune «< Substance », par aucun « Esprit », et nous pouvons tour à tour nous attaquer à chacune d'elles.

C'est un fait remarquable en effet que ni les souffrances ni les peines n'émoussent en principe l'amour de la vie; elles semblent au contraire lui communiquer une saveur plus vive. Il n'est pas de plus grande source de mélancolie que la satisfaction. Nos véritables aiguillons sont la nécessité et la lutte, et l'heure du triomphe nous annihile à nouveau. Les lamentations de la Bible n'émanent point des Juifs de la Captivité, mais de ceux de l'époque glorieuse de Salomon. C'est au moment où elle était écrasée par les troupes de Bonaparte que l'Allemagne a produit la littérature la plus optimiste et la plus idéaliste qui fût au monde; et le pessimisme auquel la France succombe aujourd'hui n'envahissait pas encore cette nation alors qu'elle n'avait point acquitté les milliards de l'Année terrible. L'histoire de notre propre race est un long commentaire de l'allégresse qui accompagne la lutte. Les Vaudois offrent un autre exemple des souffrances que peuvent endurer des hommes courageux. En 1485, une bulle d'Innocent VIII ordonne leur extermination, prescrit à leur encontre une croisade dont les adeptes sont garantis contre toute punition ecclésiastique, relève les fidèles de tout serment, légitime leurs titres de propriété à l'égard de ce qu'ils auront pu acquérir illégitime

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