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les conditions réelles de la connaissance pour apercevoir à quel point cette théorie est barbare; elle suppose une telle absence d'imagination scientifique que l'on conçoit difficilement qu'elle ait pu être acceptée par quiconque contribue activement au progrès de quelque science. Songez au grand nombre des idées scientifiques absolument nouvelles écloses au cours de votre propre génération, au grand nombre des problèmes nouveaux dont on a abordé l'examen, et jetez alors un coup d'œil sur la brièveté de la carrière de la science. Elle a commencé avec Galilée, il n'y a pas trois cents ans, et, depuis ce temps, quatre penseurs, dont chacun eût enseigné à son successeur les découvertes de son époque, eussent suffi à nous en transmettre le flambeau. Est-il admissible qu'une connaissance aussi éphémère, qu'une création vieille de quelques heures, puisse représenter autre chose qu'une faible image de ce que sera l'univers pour ceux qui le comprendront un jour réellement? Non! Notre science n'est qu'une goutte d'eau, notre ignorance est une mer. La seule chose que l'on puisse affirmer avec quelque certitude, c'est que le monde de notre connaissance naturelle actuelle est enveloppé par un monde plus vaste d'une certaine espèce dont les propriétés constitutives nous échappent jusqu'à présent.

Certes le positivisme agnostique accueille théoriquement ce principe sans difficulté, mais il nous interdit d'en faire usage dans la pratique. Nous n'avons pas le droit, nous dit-il, de faire des rêves, d'imaginer quoi que ce soit quant à la partie invisible de l'univers sous prétexte d'encourager ce que nous nous plaisons à dénommer nos intérêts les plus élevés. Nous devons toujours fonder nos croyances sur l'évidence sensible et, lorsque celle-ci est inaccessible, nous devons nous abstenir de toute hypothèse.

Voilà incontestablement une position solide in

abstracto. Pour un penseur qui n'aurait aucun enjeu, aucune attache vitale dans le monde de l'inconnaissable, qui n'en ferait point dépendre l'intérêt de la vie ou de la mort, la neutralité philosophique et le refus de s'engager dans aucune voie constituerait l'attitude la plus sage. Par malheur, la neutralité est aussi difficile à observer intérieurement qu'elle est impossible à observer extérieurement lorsque l'homme se trouve en présence d'une alternative d'ordre pratique et de caractère vital. C'est qu'en effet, ainsi que l'enseigne la psychologie, la croyance et le doute sont des attitudes vivantes et elles impliquent de notre part une ligne de conduite. Notre seul moyen, par exemple, de douter de l'existence d'une chose ou de lui refuser notre assentiment, est de continuer à agir comme si cette chose n'existait pas. Supposez que je refuse de croire que le froid envahisse ma chambre, je laisserai les fenêtres ouvertes et la pièce sans feu exactement comme s'il faisait encore chaud. Si je doute que vous soyez digne de ma confiance, je m'abstiendrai de vous apprendre mes secrets tout comme si vous en étiez indigne. Si je doute que ma maison ait besoin d'être assurée, je me dispenserai de cette formalité comme si je la supposais inutile. Et de mème, s'il ne me faut point croire que l'univers soit divin, je ne pourrai traduire mon refus qu'en évitant à l'avenir d'agir comme un croyant, ce qui équivaudra, dans les occasions critiques, à agir comme si le monde n'était pas divin, à agir d'une manière irréligieuse. Vous le voyez, il y a dans la vie des cas inévitables où l'inaction est une sorte d'action et compte pour telle, des cas où <<< ne pas être pour » équivaut pratiquement à « être contre »; dans toutes ces espèces, une neutralité stricte et stable est impossible à atteindre.

Et après tout, ce devoir de neutralité qui serait dicté par nos intérêts spirituels n'est-il point le plus ridicule des ordres? N'est-ce point pure folie dogma

tique que de refuser à ces intérêts toute espèce de connexion avec les forces supposées du monde invisible? Dans bien des cas, la divination fondée sur eux s'est montrée assez prophétique. Considérez la science elle-même si nous n'avions pas possédé une impérieuse soif d'harmonie logique et mathématique idéale, nous n'aurions jamais pu découvrir cette harmonie derrière le chaos apparent des phénomènes. naturels. Il est rare qu'une loi scientifique ait été formulée, qu'un fait ait été établi, sans qu'auparavant cette loi et ce fait aient été recherchés, même au prix de fatigues et de sacrifices, pour contenter l'un de nos besoins intérieurs. D'où viennent ceux-ci, nous l'ignorons; nous les trouvons en nous, et la psychologie biologique les classe jusqu'ici parmi les. <«< variations accidentelles » de Darwin. Toujours estil que la nécessité que nous éprouvons d'interpréter le monde phénoménal comme le signe d'un monde spirituel plus durable, apparaît aussi forte et aussi impérieuse que peut l'être, en un cerveau scienti-fique, celle du principe de causalité; et si cette dernière a démontré, grâce au labeur des générations, son caractère prophétique, pourquoi la première ne pourrait-elle pas être prophétique elle aussi? Pourquoi le désir de l'au delà n'indiquerait-il pas l'existence de l'au delà? En somme, quelle autorité pourrait nous interdire d'ajouter foi à nos aspirations religieuses? La science par elle-même serait impuissante à cet effet, car elle peut nous dire ce qui est, mais non ce qui n'est point; et le commandement agnostique « Tu ne croiras point en dehors d'une évidence sensible coercitive », exprime simplement un besoin d'évidence d'un caractère spécial, mais essentiellement subjectif.

Maintenant, lorsque je dis que nous devons croire à nos aspirations religieuses, quelle est la portée du mot «< croire? » S'agit-il de définir en détail le monde

invisible et d'imposer à tous les esprits notre définition? Certes non; nos facultés de croire ne nous ont point été données pour créer des orthodoxies et des hérésies, mais pour nous permettre de vivre. Ajouter foi à nos aspirations religieuses, c'est donc avant tout vivre à la lumière de ces aspirations, et agir comme si le monde invisible qu'elles suggèrent était réel. C'est un fait de la nature humaine que les hommes peuvent vivre et mourir en s'appuyant sur une sorte de foi indépendante de tout dogme et de toute définition. Pour de tels hommes, la valeur de la vie réside en dépit des présomptions contraires que pourraient inspirer les circonstances extérieures

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dans la simple persuasion que l'ordre naturel, loin d'être définitif, n'est qu'un signe, une image, un aspect d'un univers complexe où les forces spirituelles et éternelles ont le dernier mot. Détruisez cette assurance intime, si vague soit-elle, et du même coup, vous éteignez pour eux toute la lumière et tout l'éclat de l'existence. Et souvent alors ils considéreront celle-ci d'un regard sombre et désespéré.

Et à présent, nous allons trouver ici-même à appliquer ces principes. Il est probable que, pour la plupart d'entre nous, la vie la plus malheureuse semblerait encore digne d'ètre vécue si nous pouvions être assurés que notre bravoure et notre patience toucheront à leur terme et porteront leurs fruits dans quelque monde spirituel invisible. Mais étant donné que cette certitude nous fait défaut, doit-on en conclure que la croyance en l'au delà soit chimérique ou, bien plutôt, qu'elle constitue une attitude vivante acceptable?

Certes, nous sommes libres d'ajouter foi, à nos propres risques, à toute hypothèse qui n'est pas impossible et à laquelle certaines analogies viennent apporter leur appui. Que le monde physique ne soit. pas absolu, la multitude convergente des arguments

de l'idéalisme tend à le prouver; que notre existence physique baigne en quelque sorte dans une atmosphère spirituelle, dans un espace d'espèce particulière qu'aucun de nos organes actuels ne peut appréhender, c'est là encore une hypothèse que nous suggère, par une vivante analogie, l'existence de nos animaux domestiques. Nos chiens, par exemple, font partie du champ de notre vie humaine, mais ne vivent point de la même vie. Ils voient défiler du dehors une série d'événements dont le sens intérieur ne peut, en aucune manière, être révélé à leur intelligence alors même qu'ils y jouent le principal rôle. Si mon terrier mord un enfant qui le taquine et que le père me réclame des dommages, le chien pourra être présent à toutes les phases de la négociation, au paiement même de l'indemnité, sans comprendre ce dont il s'agit, sans soupçonner le moins du monde qu'il soit lui-même en jeu, et dans son existence de chien, il n'en pourra jamais rien savoir. Ou prenez une autre espèce qui, au temps de mes études de médecine, me causait une impression profonde considérez une expérience de vivisection pratiquée sur un chien. L'animal attaché sur une table hurle à ses bourreaux; pour sa conscience obscure, il est dans une sorte d'enfer; il n'aperçoit pas le moindre rayon de délivrance; et cependant, tous ces événements d'aspect diabolique sont le plus souvent l'expression d'un dessein humain, et si sa pauvre intelligence enveloppée de ténèbres pouvait seulement entrevoir ce dessein, tout ce qu'il y a d'héroïque en lui y acquiescerait religieusement. La vérité apaisante, la guérison future des souffrances animales et humaines, sont le prix de ces épreuves, de cette véritable rédemption. Couché sur la table d'opération, le chien remplit peut-être une fonction incalculablement plus haute que toutes celles dont une existence canine prospère est susceptible; et cependant, c'est précisé

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