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supposer qu'il ait adopté la plus mauvaise, celle-ci était encore intelligible, sinon elle n'eût pu le tenter : alternative calculable équivaut à alternative intelligible.

Reste la question de la prescience divine: peut-on affirmer que l'entendement divin n'aperçoive pas à l'avance le plan de l'univers et les actes de l'homme dans leurs moindres détails et, dès lors, comment concilier cette vision anticipée avec le libre arbitre? Pour W. James, l'objection a sa source dans une conception fausse de la puissance divine. Pourquoi ne pas admettre en effet que le plan de la création comporte des possibilités » tout autant que des «< actualités » ? Alors même que l'évolution générale du monde se verrait assigner une fin déterminée, pourquoi ne pas reconnaître que plusieurs voies puissent y conduire? L'Etre divin connaît toutes les possibilités : mais celle qui se réalisera effectivement ne sera déterminée qu'à la minute même de sa réalisation. Un joueur d'échecs novice conserve en face d'un grand joueur le libre maniement de ses pièces : n'est-il pas certain cependant que ce dernier gagnera la partie et saura par des manœuvres habiles déjouer les projets de son adversaire ? 1

La liberté morale réside pour l'homme dans cette incertitude des moyens. Elle diffère cependant en un certain sens de celle du joueur d'échecs qui connaît du moins l'objet final de la partie, tandis que l'on ne saurait déterminer exactement l'essence du Bien qui constitue l'objet final de l'existence. On peut dire en effet de la morale ce qui a été dit de la connaissance en général : d'origine subjective, de nature plastique, elle se crée progressivement sous l'influence de nos aspirations et sous la conduite de la volonté. « Il est impossible de constituer à l'avance le dogme d'une

1. Le Dilemme du déterminisme, ci-après, p. 197.

éthique »1; en d'autres termes, une éthique ne se traduit pas en théorèmes et un acte moral ne s'évalue pas au moyen d'un critérium scientifique. « Les questions morales se présentent comme des problèmes dont la solution ne saurait comporter la preuve sensible...; la science peut nous dire ce qui existe, mais, pour comparer des valeurs, nous ne devons point consulter la science, mais ce que Pascal appelle notre cœur...; la question de savoir si nous posséderons ou non des croyances morales est décidée par notre volonté si votre cœur n'éprouve pas le besoin d'un monde de réalité morale, votre cerveau ne suffira jamais à vous y faire croire » 2.

Toutefois, si l'essence du Bien demeure inconnue, il n'est pas interdit de tracer dans une certaine mesure la direction qui y conduit. La biologie apporte ici un appui incontestable au pragmatisme et éclaire d'une lumière nouvelle la signification du devoir et de l'impératif moral si la nature progresse sans cesse et si l'individu a conscience de ce progrès, rien ne l'empêche de se soumettre volontairement à la loi du progrès, de comprendre et d'encourager sa propre évolution. Et l'on retourne ainsi à la règle première du pragmatisme qui veut que la connaissance soit faite pour l'action. Ainsi les jugements moraux s'élaborent peu à peu par la réponse de l'expérience à nos besoins et par l'édification lente d'un idéal; parfois, au cours des siècles, l'on voit s'élever simultanément plusieurs monuments différents et l'on se demande lequel de ces monuments est destiné à demeurer éternel; il y a conflit entre deux constructions idéales; il appartient à la raison humaine de savoir sacrifier celle qui ne lui procure pas les satisfactions les plus complètes.

Mais si une expérience intégrale ne peut être entièrement donnée dans l'univers concret, si la connais

1. Les Moralistes et la vie morale, ci-après, p. 200.

2. La Volonté de croire, ci-après, p. 43.

sance de la vérité ne peut être atteinte en ce monde, ne peut-on espérer qu'une existence nouvelle vienne prolonger la première et que l'idéal soit la manifestation d'un au delà? La vérité morale ne serait-elle pas liée à la croyance religieuse? « L'univers moral stable et systématique auquel aspire le philosophe n'est possible que dans un monde habité par un penseur divin dont la pensée embrasserait toutes les demandes possibles » 1. Connaissant tous les désirs, le penseur divin saurait les subordonner les uns aux autres et rétablir entre eux l'harmonie nécessaire.

Cette hypothèse d'une intelligence supérieure qui envelopperait dans une expérience intégrale et actuelle toute la vérité possible est à ce point obsédante qu'elle fait partie de notre vie et qu'elle aide à la diriger. Et l'idée de Dieu est non seulement nécessaire, mais satisfaisante; si l'on appelle vérité une idée féconde, le rendement de l'idée religieuse est indéniable et, à ce point de vue, l'expérience religieuse doit appeler notre attention au même degré que l'expérience scientifique. Et pourquoi en serait-il autrement dans une philosophie où l'élément personnel joue un si grand rôle ? Du moment que la vérité scientifique est affectée d'un coefficient humain, que la psychologie imprègne la logique, que l'intelligence ne peut faire abstraction des données affectives, en quoi la vérité religieuse différerait-elle des autres vérités? Dira-t-on qu'elle implique un élément particulier qu'on appelle la foi ? Mais la foi se retrouve également à la base de toutes les vérités scientifiques : « Toutes les valeurs et toutes les significations, dit le professeur Dewey, reposent sur des croyances » 2. « La science, dit W. James 3, affirme que les choses sont; la morale dit que certaines choses sont meilleures que les autres, et la

1. Les Moralistes et la vie morale, ci-après, p. 229. 2. Beliefs and realities, Philosophical Review, XV. 3. La Volonté de croire, ci-après, p. 46.

religion dit tout d'abord que les meilleures choses sont les plus éternelles... et ensuite que nous avons tout intérêt à croire à cette première affirmation. » Et qui donc pourrait nier que cet intérêt existe, puisque la religion nous offre une possibilité de connaître la vérité, et qu'il vaut encore mieux courir le risque de s'être trompé plutôt que de perdre une chance d'atteindre le vrai. Nous avons le droit d'ajouter foi à une hypothèse «< vivante » et nous avons le devoir de diriger notre volonté vers cette croyance, de transformer par la force créatrice de notre activité volontaire une hypothèse en réalité.

Toute la philosophie de William James converge insensiblement vers l'idée religieuse, à laquelle il a consacré ses études les plus profondes. Dans une longue enquête expérimentale, il a mis en lumière toute la fécondité de cette idée qui permet à l'homme. de s'élever au-dessus de lui-même et de prendre conscience d'un moi supérieur qui le rapproche des réalités spirituelles. « Il comprend que ce moi supérieur fait partie de quelque chose de plus grand que lui, mais de même nature, quelque chose qui agit dans l'univers en dehors de lui, qui peut lui venir en aide et s'offre à lui comme un refuge suprême quand son être inférieur a fait naufrage ». Ainsi la créature pressent les liens de solidarité qui le rattachent indissolublement à la région des âmes et, comme en une sorte de vision spirituelle, elle découvre enfin l'idée de l'infini.

Il ne nous appartient pas d'apprécier ici la valeur des théories de W. James. Au surplus, l'auteur ne s'est-il point de lui-même soustrait à toute critique en laissant entendre que, dans la recherche de la vérité, nos solutions demeuraient toujours provisoires? C'est

1. L'Expérience religieuse, trad. française, p. 424 (Alcan).

peut-être par cet aveu d'humilité qu'une telle philosophie nous semble si près de nous. Mais elle nous attire surtout parce qu'elle constitue une philosophie de la vie; elle met en lumière cette activité volontaire qui forme le lien de tous les ètres, qui apparait dans la nature inorganique, prend conscience d'elle-même chez l'animal et atteint chez l'homme à sa forme la plus parfaite, parce qu'elle donne alors à l'existence sa véritable signification. Ce n'est pas le moindre mérite de William James que d'avoir attaché son nom à une philosophie qui fût vraiment humaine.

L. M.

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