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CHAPITRE III

Le sentiment de rationalité.

Quel est le but des recherches philosophiques? Poursuivre, me direz-vous, une conception du monde à tout le moins plus rationnelle que l'idée assez confuse qui germe à cet égard dans le cerveau de chacun. Mais supposez que cette conception rationnelle soit acquise à quel indice le philosophe la reconnaîtra-t-il? comment sera-t-il assuré de ne la point laisser échapper par ignorance? Je n'aperçois d'autre réponse que celle-ci la rationalité se reconnaît, comme toutes choses, à certains signes subjectifs qui affectent le sujet pensant; percevoir ces signes, c'est reconnaître que l'on est en possession de la rationalité.

Mais ces signes, quels sont-ils? Tout d'abord un sentiment très vif de tranquillité, de paix, de repos. Le passage de l'incertitude et de la perplexité à la compréhension rationnelle procure une agréable impression de soulagement et de plaisir.

Mais un tel soulagement présente un caractère plus négatif que positif faut-il en conclure que le sentiment de rationalité se réduise tout simplement à l'absence de tout sentiment d'irrationalité? J'estime que cette manière de voir s'appuie sur d'excellentes

raisons. Si l'on admet certaines théories psychologiques récentes, la condition physique d'un sentiment semble résider non point dans une simple décharge de courants nerveux, mais dans une décharge provoquée par un arrêt, un obstacle, une résistance. De même que nous n'éprouvons pas un plaisir particulier lorsque nous respirons librement, tandis que l'obstruction de nos mouvements respiratoires nous communique une sensation intense de malaise, ainsi toute tendance à l'action que rien ne contrarie ne s'accompagne que faiblement de pensée, et toute pensée qui suit facilement son cours n'éveille qu'un faible sentiment. Mais dès que le mouvement rencontre un obstacle, dès que la pensée se heurte à une difficulté, c'est alors que nous nous sentons en détresse. Et c'est au moment où la détresse devient envahissante que nous pouvons seulement être considérés comme des êtres qui luttent, qui désirent, qui aspirent à quelque chose. Tant que nous goûtons la pleine liberté de nos mouvements ou de nos pensées, nous sommes en quelque sorte dans un état d'anesthésie qui nous ferait dire, avec Walt Whitman

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à supposer qu'en un tel moment nous éprouvions le besoin d'émettre une opinion quelconque : « je me suffis tel que je suis ». Sentir que l'heure présente se suffit, qu'elle est absolue, n'éprouver aucun besoin de l'expliquer, d'en rendre compte, de la justifier, voilà ce que j'appelle le Sentiment de Rationalité. En résumé, toutes les fois que le cours de notre pensée s'écoule avec une parfaite fluidité, l'objet de notre pensée nous semble rationnel au moins dans cette

mesure.

Toutes les conceptions du monde qui favorisent cette fluidité engendrent le sentiment de rationalité. Mais celle-ci peut s'acquérir de plusieurs manières, et j'exposerai d'abord sa source théorique.

Les phénomènes de l'univers se présentent tou

jours devant nous dans leur diversité sensible, mais nous éprouvons une nécessité théorique de les concevoir de telle manière que leur multiplicité se trouve réduite à l'unité. Le plaisir que nous ressentons à découvrir sous un chaos de phénomènes le fait unique dont ceux-ci seraient l'expression, ressemble à la joie du musicien qui résout une masse confuse de sons en un ordre mélodique et harmonieux. Le résultat simplifié est bien plus facile à manier, exige un moindre effort mental que les données originales, et une conception philosophique de la nature devient ainsi, au sens propre, un procédé de simplification du travail. L'économie de l'effort mental constitue la passion philosophique par excellence. Chaque caractère, chaque aspect du monde extérieur qui permet de grouper sous un même principe d'unité la diversité phénoménale, a pour effet de satisfaire cette passion, et de tenir lieu pour le philosophe de l'essence des choses; hors de là, toutes les réactions que celles-ci comportent demeurent sans importance.

La tendance à la généralisation, à l'extension, sera donc le premier caractère que devront posséder les conceptions du philosophe; elles ne lui donneront un sentiment de bien-être que si elles s'appliquent à un grand nombre de cas. La connaissance des choses par leurs causes définition assez usitée de la connaissance rationnelle est pour lui sans valeur tant que les causes ne se ramènent pas à un nombre minimum, tout en continuant à produire un maximum d'effets. Plus les exemples sont alors nombreux, plus son esprit passe facilement d'un fait à un autre. Les transitions phénoménales ne sont pas de véritables transitions; chaque objet qui se répète est le même vieil ami revêtu d'un costume à peine différent.

Qui n'éprouve un véritable charme à songer que la lune et la pomme, dans leurs rapports avec la terre, sont sœurs; que la respiration et la combustion

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ne font qu'un; que la loi même qui permet au ballon de s'élever explique la chute de la pierre; que la chaleur de la main qui frotte un morceau de laine est une forme de ce mouvement dont le frottement diminue précisément la vitesse; que la différence qui sépare le mammifère du poisson ne se distingue que par le degré de celle qui sépare un homme de son fils; que la force que nous dépensons à gravir les montagnes ou à abattre les arbres est la même que celle des rayons solaires qui font germer le blé?

Mais cette passion de la simplification a pour sœur

et au dire de certains pour émule - la passion de l'analyse, qui incite le philosophe à se familiariser avec les parties plutôt que d'embrasser le Tout. Celle-ci a pour caractères la recherche de la clarté et des perceptions intégrales, l'aversion des contours imprécis, des identifications vagues. Elle se plaît à découvrir des faits particuliers dans tous leurs détails, et à en accumuler le nombre. Elle préfère un ensemble incohérent, décousu, fragmentaire, pourvu que les détails exacts du fait examiné restent saufs conception abstraite des choses qui, sous prétexte de les simplifier, en détruit toute la richesse concrète. La clarté et la simplicité opposent ainsi leurs revendications et offrent au penseur un véritable dilemme.

à une

L'attitude philosophique de chaque être humain est déterminée par l'équilibre de ces deux aspirations. Un système de philosophie qui violerait ouvertement l'une d'elles, ou qui subordonnerait entièrement l'une à l'autre, ne saurait prétendre à l'assentiment universel. Ce qui reste de Spinoza, avec son union stérile de toutes choses en une substance unique, et de Hume, avec sa conception aussi stérile du relâchement et du morcellement général, théories qui n'ont laissé à l'heure actuelle aucun disciple strict et systématique et qui n'agissent plus

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vis-à-vis de la postérité qu'à la manière d'un frein ou d'un aiguillon, montre suffisamment que la seule philosophie possible doit être un compromis entre l'homogénéité abstraite et l'hétérogénéité concrète. Mais la meilleure façon de prendre place entre la diversité et l'unité consiste à considérer les objets semblables comme dérivant d'une essence commune que l'on découvre en chacun d'eux; cette classification en « genres » extensibles marque le premier pas vers leur unification philosophique; la dernière étape consiste à classer leurs rapports et leur manière d'être en «<lois » extensibles. Une théorie philosophique achevée ne peut jamais ainsi être plus qu'une classification achevée des éléments de l'univers, et le résultat en doit toujours être abstrait, puisque la base de toute classification consiste à mettre en lumière l'essence abstraite immanente au fait vivant, et à laisser le surplus dans l'ombre, au moins provisoirement. Et ceci signifie qu'aucune de nos explications n'est complète; toutes subordonnent les objets à des types plus vastes ou plus familiers; mais les types qui, en dernière analyse, groupent ensemble les objets ou leurs rapports, ne sont que des abstractions, des données que nous découvrons dans les choses et que nous enregistrons.

Si, par exemple, nous prétendons avoir expliqué rationnellement le rapport du phénomène A au phénomène B en les rangeant tous deux sous leur attribut commun x, il est évident qu'en réalité nous n'avons expliqué de ces phénomènes que les éléments qui se rapportent à x. Expliquer par le manque. d'oxygène la relation qui existe entre l'air vicié et le phénomène de suffocation, c'est laisser de côté toutes les autres particularités de l'air vicié comme de la suffocation, telles que les convulsions et l'agonie, d'une part, la densité et la puissance explosible, de l'autre. En un mot, en tant que A et B contiennent

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