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lons dans nos poitrines saxonnes le courage de Thor et d'Odin. Cela, nous pouvons l'accomplir dans nos temps de sentimentalité en disant la vérité. Bannissez loin de vous l'hospitalité et l'affection mensongères; ne vivez pas plus longtemps pour l'espérance de ces gens trompés et trompeurs avec lesquels nous conversons. Dites-leur : O père! ò mère! ô femme! ô frère ! ô ami! j'ai vécu jusqu'à présent avec vous selon les convenances; 'désormais j'appartiens à la vérité. Tenez-vous pour dit que dorénavant je n'obéirai pas moins à la loi éternelle qu'à toute autre. Je n'aurai pas d'alliés, mais des proches. Je m'efforcerai de nourrir mes parents, de soutenir ma famille, d'être le chaste époux d'une femme; mais ces relations, je dois les nouer d'une manière toute nouvelle et sans précédents. J'en appelle de vos coutumes. Je dois être moi-même. Je ne puis pas plus longtemps m'annihiler pour vous. Si vous pouvez m'aimer tel que je suis, nous en serons plus heureux; si vous ne le pouvez pas, je m'efforcerai de mériter votre affection. Mais encore une fois, je dois être moi-même, et je ne cacherai pas mes goûts et mes aversions. Ainsi je vous affirmerai que ce qui m'est intime est sacré, et en face de l'univers j'accomplirai courageusement les pensées qui intérieurement me réjouissent et le but que mon cœur m'assigne. Si vous êtes nobles, vous m'aimerez ainsi; si vous ne l'êtes pas, je ne vous choquerai pas vous et moimême par d'hypocrites attentions. Si vous êtes véridiques, mais ne croyant pas aux mêmes vérités que moi, attachez-vous à vos compagnons, je chercherai les miens. Je ne fais pas cela d'une manière égoïste, mais humblement et sincèrement. C'est votre intérêt, le mien et celui de tous les hommes de vivre dans la vérité, quelque temps que nous ayons habité dans le mensonge. Cela vous semble-t-il dur aujourd'hui ? Mais vous aimerez bientôt ce qui vous est dicté par votre nature,

et si nous suivons l'un et l'autre la vérité, à la fin elle nous conduira sains et saufs au but. Mais, me dira-ton, en agissant ainsi vous pouvez affliger vos amis. Oui, mais je ne puis pas vendre ma liberté et mon pouvoir par crainte de blesser leur sensibilité. D'ailleurs, tous les hommes ont leur moment de raison où ils tournent les yeux vers l'absolue vérité; à ce moment-là, ils me justifieront et feront les mêmes choses que moi.

Et véritablement, il est nécessaire qu'il ait en lui quelque chose de divin, celui qui a rejeté les communs motifs de l'humanité et qui s'est aventuré à se confier à lui-même. Haut doit être son cœur, fidèle sa volonté, claire sa vue, pour qu'il puisse être à lui-même sa doctrine, sa société, sa loi, pour qu'un simple motif puisse être pour lui aussi puissant que la nécessité de fer l'est pour les autres.

Si on considère l'esprit présent de la société, on sentira la nécessité de cette morale. Les nerfs et le cœur de l'homme semblent desséchés, et nous sommes devenus de timides pleurards découragés. Nous craignons la vérité, nous craignons la fortune, nous craignons la mort, nous nous craignons les uns les autres. Notre siècle ne contient pas de grandes et parfaites personnes. Nous manquons d'hommes et de femmes qui puissent renouveler notre vie et notre état social; nous voyons que la plupart des natures de notre temps sont insolvables, qu'elles ne peuvent satisfaire à leurs propres besoins, qu'elles ont une ambition hors de toute proportion avec leur force pratique et vont ainsi jour et nuit s'affaissant et mendiant. Nous sommes des soldats de salons. La rude bataille de la destinée qui donne la force, nous

l'évitons.

Si nos jeunes gens se trompent dans leurs premières entreprises, ils perdent tout courage. Si le jeune marchand ne réussit pas, les hommes disent : Il est ruiné,

Si le plus beau génie qui étudie dans nos colléges n'est pas, un an après ses études, installé dans quelque emploi à Boston ou à New-York, il semble à ses amis, et il lui semble à lui-même, qu'il y a bien là matière à être découragé et à se lamenter le reste de sa vie. Mais le stupide garçon de New-Hampshire ou de Vermont qui tour à tour essaye de toutes les professions, qui attelle les équipages, afferme, colporte, ouvre une école, prêche, édite un journal, va au congrès, achète une charge de magistrat et ainsi de suite, et qui, comme un chat, retombe toujours sur ses pattes, vaut cent de ces poupées de la ville. Il marche de front avec ses jours, il ne ressent aucune honte à ne pas étudier une profession, il ne place pas sa vie dans l'avenir, mais il vit déjà; il n'a pas une chance, mais cent. Qu'un stoïque se lève donc qui nous apprenne les ressources de l'homme; qu'il nous apprenne qu'avec la croyance en soi-même de nouvelles puissances apparaîtront, que l'homme est le verbe fait chair, né pour guérir les péchés des nations; qu'il nous dise qu'il aurait honte de notre compassion et que lorsqu'il agit d'après son inspiration personnelle, jetant de côté les lois, les livres, les idolâtries et les coutumes, nous ne devons pas nous apitoyer sur lui, mais le remercier et le respecter. Cet homme rétablirait la vie humaine dans toute sa splendeur et rendrait son nom cher à toute l'histoire.

Il est ainsi aisé de voir qu'une plus grande confiance en soi, un nouveau respect pour la divinité de l'homme, doit accomplir une révolution dans tous les emplois et dans toutes les relations des hommes, dans leur religion, dans leur éducation, dans leurs recherches, dans leur manière de vivre, dans leurs associations, dans leur propriété, dans leurs vues spéculatives.

Et d'abord, quant à la religion, que sont, en général, les prières des hommes? Ce qu'ils appellent le Saint

Office n'est pas suffisamment brave et viril'. La prière erre dans l'infini, demandant à Dieu d'ajouter à l'âme quelque vertu lointaine et inconnue; elle se perd ainsi dans les mille labyrinthes du naturel et du surnaturel, des choses médiates et habituelles et des choses miraculeuses. Quant à la prière qui s'attache à demander quelque commodité particulière moindre que le bien absolu, elle est vicieuse. La prière est la contemplation des faits de la vie dans son plus haut point de vue. C'est le soliloque d'une âme contemplative et frémissante. C'est l'esprit de Dieu trouvant que ses œuvres sont bonnes. Mais la prière, prise comme moyen d'atteindre à une fin particulière, est làche et vile. Elle suppose le dualisme et non l'unité de la nature et de la conscience. Aussitôt que l'homme ne fait plus qu'un avec Dieu, il n'est plus comme individu. Alors il peut contempler la prière dans chaque action; la prière du fermier s'agenouillant dans son champ pour le sarcler, la prière du rameur s'agenouillant sous l'effort de chaque coup de sa rame, sont de véridiques prières que la nature tout entière entend, bien qu'elles ne cherchent que des fins vulgaires. Catarach, dans la Bonduca de Fletcher, lorsqu'on lui enjoint de pénétrer les pensées du dieu Audate, répond « Sa pensée est ensevelie, cachée dans nos efforts; nos actions courageuses sont nos meilleurs dieux. >>

Un autre genre de fausses prières, ce sont nos regrets. Le mécontentement est le manque de confiance en soi; c'est l'infirmité de la volonté. Regrettez les calamités si vous pouvez par là secourir celui qui souffre; sinon

1 Tout ce qui suit pourra surprendre le lecteur; je crois devoir lui rappeler qu'Emerson appartient à la secte des Unitaires, la plus libre de toutes les sectes protestantes.

2 Tout ceci est un commentaire un peu large, je le crains, de la vieille maxime: Laborare est orare,

mettez-vous à l'ouvrage, et déjà le mal commence à être réparé. Notre sympathie est juste aussi vile que nos regrets. Nous allons vers ceux qui pleurent follement, puis nous nous asseyons, et nous demandons à grands cris pour eux les consolations de la société, au lieu de leur lancer la vérité et la santé par de rudes secousses électriques et de les remettre de nouveau par ce moyen en communication avec l'esprit. Le secret de la fortune, c'est la possession de la joie. Bien venu des dieux et des hommes est l'homme qui croit en lui. Pour lui, toutes les portes s'ouvrent à deux battants; toutes les langues parlent de lui, tous les honneurs le couronnent, tous les yeux le suivent avec désir. Notre amour va vers lui et l'embrasse, précisément parce qu'il n'en a pas besoin. Nous le caressons et nous le célébrons avec sollicitude et force louanges, parce qu'il a marché dans sa propre voie et qu'il a dédaigné notre approbation. Les dieux l'aiment parce que les hommes l'ont haï. « Pour l'homme persévérant, dit Zoroastre, les bienheureux immortels sont pleins d'une vive sympathie. »

De même que les prières des hommes sont une maladie de la volonté, ainsi leurs croyances sont une maladie de l'intelligence. Ils disent, comme ces fous d'Israélites, que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions. Vous, parlez et que tous ceux qui sont avec vous parlent, et nous vous obéirons. Partout je suis privé de rencontrer l'esprit de Dieu dans mon frère, parce qu'il a fermé les portes de son propre temple et qu'il se contente de raconter sur Dieu les histoires que lui a racontées son frère ou le frère de son frère. Chaque nouvel esprit est une nouvelle classification. Si c'est un esprit d'une activité peu commune, un Locke, un Lavoisier, un Bentham, un Spurzheim, il impose sa classification aux autres hommes, et avec elle, hélas! un nouveau système. L'agrément de ce système est toujours en proportion de

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