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instinct est la confiance; plus ou moins, dans tous ses rapports avec l'homme, notre instinct se sert toujours de la présence de l'âme, jamais de son absence. L'homme brave est plus grand que le lâche; l'homme vrai, sage, bienveillant, est beaucoup plus un homme que le fout et le coquin. Il n'y a pas d'impôt qui pèse sur les biens de la vertu ; car ces biens sont le patrimoine de Dieu luimême, de l'existence absolue qui ne souffre aucune comparaison. Au contraire tout bien extérieur a son impôt, et si ces biens me sont arrivés sans sueurs et sans que je les aie mérités, ils s'évanouiront au moindre souffle du vent. Mais tous les biens de la nature appartiennent à l'âme et peuvent être acquis au prix d'une bonne et légale monnaie, marquée au coin de la nature, c'est-à-dire par un travail que puissent avouer notre cœur et notre tête. Je ne désire acquérir aucun bien, et par exemple je ne souhaite pas découvrir un pot d'or enfoui, sachant bien que sa possession me chargera d'une nouvelle responsabilité. Je ne souhaite pas de biens extérieurs, je ne désire ni pensions, ni honneurs, ni puissance, ni amour des personnes. Le gain n'est qu'apparent, mais l'impôt est certain. Mais il n'y a pas d'impôt qui soit frappé sur la connaissance de ces faits que la loi de compensation existe, et qu'il n'est pas désirable de trouver un trésor. Possesseur de cette science, je vis dans la joie et dans une sereine et éternelle paix. Je rétrécis les bornes et les limites des malheurs qui peuvent m'advenir. J'apprends à comprendre les sages paroles de saint Bernard : « Rien ne peut me causer du tort que moimême; le mal que je défends, je le gagne et je l'emporte avec moi; je ne souffre jamais réellement que par ma propre faute. »

La nature de l'âme cache et contient en elle les moyens de compenser l'inégalité des conditions. La tragédie radicale de la nature semble être la distinction

établie entre le moins et le plus. Comment le moins n'apporterait-il pas la souffrance, comment ne pas ressentir indignation ou malveillance à l'égard du plus? Contemplez ceux qui ont moins de facultés que vous, et vous vous senteź triste, et vous ne savez trop comment vous conduire avec eux. Ils offensent presque votre œil et vous redoutez presque qu'ils n'insultent Dieu. Que pourraient-ils faire? Il semble qu'il y ait là une grande injustice. Mais affrontez les faits, expérimentez-les, voyez-les de près, et toutes les inégalités colossales s'évanouissent. L'amour les égalise toutes, comme le soleil fond les glaçons sur la mer. Le cœur et l'âme de tous les hommes étant un, cette amertume du mien et du tien disparaît. Ce que cet homme possède m'appartient. Mon frère est moi, je suis mon frère, et nous échangeons pour ainsi dire nos personnalités. Si je me sens dominé et surpassé par des voisins plus grands que moi, je puis encore les aimer et les accueillir, car celui qui aime rend siennes les qualités et la grandeur qu'il aime. Alors je découvre que mon frère est tout simplement mon gardien, qu'il agit pour moi avec le dessein le plus amical et que sa position et son caractère que j'ai tant admirés et enviés m'appartiennent. Il est dans l'éternelle nature de l'âme de s'approprier et de faire siennes toutes les choses. Jésus et Shakspeare sont pour ainsi dire des fragments de l'âme, et par l'amour, je puis les conquérir et les incorporer dans les domaines de ma propre conscience. Leur vertu n'est-elle pas la mienne? Leur intelligence, si elle ne peut devenir la mienne, n'est pas une intelligence.

Telle aussi est l'histoire naturelle des calamités. Les changements qui, à de courts intervalles, brisent la prospérité des hommes, sont les avertissements d'une nature dont la loi est la croissance. Toujours il est dans l'ordre régulier de la nature de se développer et de gran

dir, et chaque àme, poussée par cette nécessité intrinsèque, quitte l'ordre habituel de la vie, ses amis, sa maison, ses lois, sa foi, comme le poisson à coquilles abandonne sa belle mais pierreuse demeure, parce que cette demeure gênerait désormais sa croissance, et lentement se forme une nouvelle maison. La fréquence de ces révolutions est en rapport de la vigueur des individus; elles sont incessantes dans quelques heureux esprits, et toutes les relations mondaines qui les entourent s'étendent alors et deviennent une sorte de membrane transparente et fluide qui laisse toujours voir la forme, au lieu d'être comme chez la plupart des humains un dur et hétérogène édifice construit à différentes époques, sans caractère précis et déterminé, dans lequel l'homme est emprisonné. Il peut y avoir ainsi élargissement et élasticité dans la nature humaine, et alors l'homme d'aujourd'hui reconnaît à peine l'homme d'hier. Telle devrait être la biographie de l'homme dans ses rapports avec le temps, un dépouillement, jour par jour, des circonstances mortes semblables à ses changements quotidiens de vêtements. Mais pour nous, dans l'état imprudent où nous vivons, pour nous qui demeurons et séjournons obstinément au lieu d'avancer, qui résistons au lieu d'entrer en coopération avec la divine expansion, c'est par secousses que s'opère cette croissance.

Nous ne pouvons nous séparer de nos amis; nous ne voulons pas laisser partir nos anges, et nous ne voyons pas qu'ils ne disparaissent que pour céder la place aux archanges. Nous sommes idolâtres du vieux. Nous ne croyons pas aux richesses de l'âme, à son éternité, à son omniprésence. Nous ne croyons pas qu'il y ait dans le monde une force qui puisse rivaliser aujourd'hui avec ce qui était beau hier et le recréer. Nous ne pouvons nous décider à quitter ces vieilles tentes en ruine sous lesquelles nous trouvions abri, nourriture, plaisir et vie;

nous ne pouvons croire que l'esprit puisse de nouveau nous abriter, nous nourrir, nous fortifier. Nous ne pouvons imaginer quelque chose d'aussi cher, d'aussi doux, d'aussi aimable. Mais c'est en vain que nous nous asseyons et que nous pleurons. La voix du Tout-Puissant nous dit: Debout et en avant! Nous ne pouvons habiter parmi les ruines, et nous ne nous confions pas davantage au nouveau, de sorte que nous marchons toujours la tête retournée comme les monstres dont la tête regarde le dos.

Cependant, après de longs intervalles, l'intelligence arrive à comprendre, elle aussi, ces compensations du malheur. Une fièvre, une mutilation, une perte d'amis ou de richesses semblent au premier abord un mal sans remède possible et sans soulagement efficace. Mais les années nous révèlent infailliblement la force profonde du remède qui se cache sous tous les faits. La mort d'un cher ami, d'une femme, d'un frère, d'un amant, qui ne semblait d'abord que privation, prend, quelque temps après, l'aspect d'un guide et d'un bon génie; car ces pertes opèrent ordinairement une révolution dans la vie, terminent une époque d'enfance ou de jeunesse qui attendait le moment favorable pour être close, brisent des occupations habituelles, certaines manières de vivre, certaines habitudes et permettent d'en former de nouvelles plus conformes au développement du caractère. Elles engagent ou forcent à former de nouvelles connaissances, à recevoir de nouvelles influences qui se trouvent être de la plus grande importance pour les années à venir; et alors l'homme et la femme qui seraient restés semblables à un petit jardin couvert de fleurs et éclairé par le soleil, mais n'ayant pas assez d'espace pour étendre les racines de ses arbustes et ayant trop de soleil pour leur cime, grâce à la chute de ses murailles et à la négligence du jardinier, deviennent semblables au

bananier de la forêt qui étend son ombre et penche ses fruits sur de vastes multitudes d'hommes'.

Nous ferons sur cet essai une observation d'une philosophi toute d'actualité. Nous aurions bien besoin de croire à cette compensation dans notre triste époque et d'espérer que la récompense de nos souffrances actuelles se manifestera un jour. Malheureusement, dans les temps de changement l'homme est moins philosophe que jamais, et les bienfaits que certains changements peuvent apporter aux générations lui semblent une médiocre compensation de ses souffrances actuelles.

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