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IX

LOIS SPIRITUELLES.

Lorsque l'acte de la réflexion prend place dans l'esprit, lorsque nous nous observons à l'aide de la lumière de la pensée, nous découvrons que notre vie est enveloppée dans la beauté. Derrière nous, à mesure que nous marchons, toutes les choses prennent des formes charmantes, comme les nuages de l'horizon lointain. Nonseulement les choses familières et anciennes, mais encore les choses tragiques et terribles, sont les bienvenues et prennent place parmi les peintures de la mémoire. Le bord de la rivière, les joncs suspendus au flanc des eaux, la vieille maison, les folles personnes, quoique négligées autrefois, prennent grâce au passé une forme gracieuse. Le cadavre lui-même, qui a été revêtu du linceul dans cette chambre, a ajouté à la maison un solennel ornement. L'âme ne connaît ici ni la difformité, ni la peine, Si dans nos heures de claire raison nous pouvions exprimer la sévère vérité, à coup sûr nous dirions que nous n'avons jamais fait un sacrifice. Dans ces heures, l'esprit semble si grand, qu'il semble que rien d'important ne puisse nous être enlevé. Toute perte, toute souffrance est particulière; I'nnivers reste intact pour notre cœur. Que jamais la détresse et autres semblables bagatelles n'abattent votre confiance. Jamais aucun homme n'a exposé ses chagrins aussi gaiement et aussi légèrement qu'il l'aurait pu. Avouez qu'il y a de l'exagération, même chez les plus patients et les plus tristement

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éprouvés par la destinée. Car ce n'est après tout que le fini qui a travaillé et souffert en nous; l'infini est resté couché et enveloppé dans son souriant repos.

La vie intellectuelle doit être conservée saine et brillante de propreté, si l'homme veut vivre la vie de la nature et ne pas embarrasser son esprit de difficultés qui ne lui appartiennent pas. Aucun homme ne doit être troublé par ses spéculations. Qu'il fasse et dise ce qu'il lui appartient strictement de dire et de faire, et, quoique très ignorante des livres, sa nature ne lui apportera aucuns doutes et aucuns obstacles. Nos jeunes gens sont tourmentés par les problèmes théologiques du péché originel, de l'origine du mal, de la prédestination et autres problèmes semblables; mais ces problèmes n'ont jamais présenté une difficulté pratique, n'ont jamais obscurci la route de ceux qui ne sortent pas de leur voie pour les trouver. Ces problèmes sont les humeurs, les rougeoles et les rhumes de l'âme, et ceux qui n'ont pas eu ces maladies ne peuvent affirmer qu'ils sont en bonne santé et prescrire les remèdes convenables. Un simple ne connaît pas ces maladies. C'est une tout autre chose, d'être capable de rendre compte de sa foi et d'exposer à un autre homme la théorie de sa liberté et de son union avec luimême; pour cela il faut de rares dons. Néanmoins il peut y avoir, lorsque cette connaissance personnelle fait défaut, une certaine force rustique et une intégrité de nature originale qui suffisent et remplacent la science. Quelques instincts vigoureux et quelques règles simples nous suffisent.

Ce n'est pas ma volonté qui a distribué aux images que je trouve dans mon esprit le rang qu'elles y occupent maintenant. Le cours régulier des études, les années d'éducation académique et professionnelle ne m'ont pas enseigné de meilleurs faits que ceux que m'ont appris quelques livres oiseux cachés sous les bancs

à l'école latine. Ce que nous n'appelons pas éducation est plus précieux que ce que nous nommons ainsi. Au moment où nous recevons une pensée nous ne nous amusons pas à faire des conjectures sur sa valeur relative. Souvent l'éducation épuise tous ses efforts à essayer d'empêcher et de tromper ce magnétisme naturel qui choisit ce qui lui est propre avec une infaillible sûreté.

Notre nature morale est pareillement viciée par chaque intervention de notre volonté. Les hommes représentent la vertu comme un combat, et prennent de grands airs en racontant les résultats de leurs luttes, et partout cette question est agitée : l'homme le meilleur n'est-il pas celui qui lutte avec la tentation? Mais il n'y a, dans cette affaire, aucun mérite. Ou bien Dieu est présent ou il ne l'est pas. Nous aimons les caractères en proportion de leur spontanéité et de leurs impulsions. Moins un homme pense à ses vertus, moins il les connaît, plus nous l'aimons. Les victoires de Timoléon qui, au dire de Plutarque, coulaient et couraient comme des vers d'Homère, sont les meilleures. Lorsque nous voyons une âme dont toutes les actions sont royales, gracieuses et charmantes comme les roses, nous devons remercier Dieu puisqu'il a permis que de telles choses existent et puissent exister, au lieu de nous tourner brusquement du côté de l'ange et de dire : « Crump est un homme meilleur que celui-là, lui qui lutte en grognant avec tous les diables qui l'assiégent'. >>

Cette prépondérance de la nature sur la volonté n'est pas moins manifeste dans toute notre vie pratique. Il y à moins d'intentions dans l'histoire que nous n'en supposons. Nous attribuons des desseins profondément ca

1 Nous avons laissé subsister en français le mot anglais crump qui signifie bossu, mal bâti, et dont Emerson fait un nom propre avec intention, pour opposer cette résistance sans harmonie à la grâce du héros spontané.

chés, des plans prémédités et suivis à César et à Napoléon; mais le meilleur de leur puissance était, non pas en eux, mais dans la nature. Les hommes d'une prospérité extraordinaire et d'un grand génie ont toujours, dans leurs moments honnêtes, répété le refrain : « Ce n'est pas par nous, ce n'est pas en nous. » Selon la foi de leur époque ils ont toujours élevé des autels à la Fortune, à la Destinée ou à saint Julien. Leur succès consistait dans le parallélisme de leur conduite et de leurs pensées, qni ne trouvait en eux aucun obstacle, et les merveilles dont ils n'étaient que les conducteurs et les guides semblaient leurs propres actions. Est-ce que ce sont les fils métalliques servant de conducteurs qui engendrent le galvanisme? Il est même vrai de dire qu'ils avaient en eux moins de sujets de réflexion que tout autre homme; c'est ainsi que la vertu d'une flûte est d'être douce et creuse. Ce qui semblait en eux volonté et obstination immuable n'était qu'absence de volonté et annihilation de soi. Shakspeare aurait-il pu jamais pu nous donner une théorie de Shakspeare? Un homme d'un prodigieux génie mathématique pourrait-il communiquer aux autres hommes l'intuition de ses propres méthodes? S'il communiquait son secret, immédiatement il perdrait toute sa valeur exagérée, et étant exposé au grand jour, il ne serait plus que l'instrument de l'énergie vitale, du pouvoir d'agir ou ne pas agir.

La leçon que toutes ces observations nous enseignent invinciblement, c'est que notre vie pourrait être plus simple et plus aisée que nous ne la faisons, que le monde pourrait être un licu plus heureux qu'il ne l'est, qu'il ne serait pas besoin de tant de combats, de convulsions, de désespoirs, de grincements de dents, et de mains tordues de rage, et que nous créons nous-mêmes nos propres maux. Nous mettons évidemment obstacle à l'optimisme de la nature en intervenant hors de propos; car, toutes les fois que nous touchons à ces terres bénies

du passé, ou que, dans le présent, nous approchons d'un sage esprit, nous sommes capables d'observer que nous sommes entourés par des lois spirituelles qui s'exécutent d'elles-mêmes.

La physionomie de la nature extérieure nous enseigne la même leçon avec une calme supériorité. La nature ne souffre pas d'agitation ni de fumée. Elle n'aime pas notre bienveillance ou notre science, plus que nos fraudes et nos guerres. Lorsque nous sortons de la Banque, ou de la convention abolitioniste, ou du meeting de tempérance, ou du club transcendental pour aller dans les champs et dans les bois, elle semble nous dire : que d'ardeur et d'agitation, mon petit monsieur !

Nous sommes pleins d'actions mécaniques. Par nécessité nous nous mêlons aux affaires du monde jusqu'à ce que les sacrifices et les vertus de la société nous deviennent odieux. L'amour ferait notre joie, mais notre bienveillance est malheureuse. Les écoles du dimanche, les églises et les sociétés des pauvres finissent par être pour nous de véritables fardeaux. Nous nous ennuyons et nous souffrons pour ne plaire à personne. Il y a des moyens naturels d'arriver aux fins auxquelles tendent ces institutions, mais nous ne les suivons pas. Pourquoi toutes les vertus travailleraient-elles d'une manière uniforme et marcheraient-elles dans le même sentier? Pourquoi, toutes, donneraient-elles de l'argent? Pour nous, gens de la campagne, cela est très incommode, et nous ne pensons pas qu'aucun bien puisse sortir de cette gêne. Nous n'avons pas de dollars; ce sont les marchands qui en ont; qu'ils en donnent. Les fermiers donneront le blé; les poëtes chanteront; les femmes fileront; les laboureurs prêteront leurs bras; les enfants apporteront des fleurs. Et pourquoi donc traîner ce mortel ennui d'une école du dimanche à travers toute la chrétienté? Il est naturel et il est beau que l'enfance cherche à sa→

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