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rière l'imparfait et rugueux effet se cache une belle cause qui, considérée d'une manière restreinte, n'est ellemême que l'effet d'une cause plus belle. Chaque chose reste permanente jusqu'à ce que son secret soit connu. Une riche condition semble aux femmes et aux enfants un fait solide et permanent; mais pour le marchand elle n'est qu'un composé de quelques matériaux, composé facile à dissoudre. Un jardin, un bon labourage, de bonnes terres semblent à l'habitant des villes des choses fixes comme une mine d'or ou une rivière ; mais un bon fermier sait qu'il ne faut pas plus se fier à ces choses qu'aux promesses de la moisson. La nature nous semble séculaire et stable et a l'air de nous railler avec ces qualités de durée; mais ce fait a une cause comme tous les autres faits, et une fois que j'aurai compris cette cause, l'étendue de ces champs ne me paraîtra plus aussi immuable, ces arbres ornés de feuilles ne m'apparaîtront plus avec autant de solennité. La permanence n'est qu'un mot relatif et qui implique des degrés infinis. Toute chose n'est qu'un intermédiaire. Les globes célestes ne sont pas des limites plus fortes pour la force spirituelle que les yeux d'une chauve-souris.

La clef qui ouvre à l'homme toutes les portes du monde est la pensée. Quoique brusque et défiant, il a un gouvernail auquel il se fie, c'est l'idée qui lui sert à classifier tous les faits. Il ne peut se réformer que par la rencontre d'une nouvelle idée qui commande à l'ancienne. La vie de l'homme est un cercle dans lequel il tourne, qui, partant d'un rayon imperceptible, s'étend de tous côtés en cercles nouveaux et plus larges, et cela indéfiniment. L'espace qu'embrassera cette génération de cercles naissant les uns des autres dépend de la force ou de la véracité de l'âme individuelle. Car chaque pensée qui est née d'une certaine vague de circonstances, par exemple d'un empire, des règles d'un art, d'un usage

local, d'un rite religieux, fait un effort inerte pour rester au sommet où elle s'est placée, pour s'y solidifier et y prendre racine. Au contraire, si l'âme est vive et forte, elle brise ses limites de tous côtés, trace un autre orbite dans le profond infini et se précipite dans un plus grand flot de circonstances, qui, à leur tour, s'efforcent de s'arrêter et de s'enchaîner. Mais le cœur refuse de s'emprisonner dans ses premières et dans ses plus faibles impulsions; il tend déjà avec une grande force à aller plus avant, il tend à des expansions immenses et innom. brables.

Chaque fait extrême n'est que le commencement d'une nouvelle série de faits. Chaque loi générale n'est qu'un fait particulier d'une loi plus générale qui va bientôt se découvrir. Il n'y a pour nous ni portes fermées, ni murailles, ni circonférences. Cet homme a fini son histoire ; voyez comme elle est belle, achevée! comme elle imprime à toutes choses une physionomie nouvelle. Cet homme remplit le ciel entier. Mais voilà que d'un autre côté se lève aussi un homme qui trace à son tour un cercle autour de celui que nous venons de déclarer le dessin exact de la sphère. L'homme qui a parlé le premier n'est déjà plus l'homme parfait; il est simplement celui qui a parlé le premier. Le seul moyen qu'il ait de se réhabiliter, c'est de tracer immédiatement un cercle encore plus large que celui de son antagoniste. Ainsi agissent les hommes, les uns avec les autres. Le résultat de la science d'aujourd'hui, qui hante notre esprit, qui nous tourmente et auquel nous ne pouvons échapper, sera renfermé simplement comme exemple dans une généralisation plus hardie. Dans la pensée de demain, il y a une force qui enlèvera et pèsera toutes tes croyances, les croyances et les littératures de toutes les nations, et qui t'arrangera et t'ouvrira un ciel qu'aucun rêve épique n'a encore décrit. Chaque homme n'est pas tant un travailleur dans le

monde, qu'une suggestion et un pressentiment de ce qu'il pourrait être. Les hommes marchent comme de vivantes prophéties d'un âge prochain.

Degré après degré, nous montons l'échelle mystérieuse; les degrés sont nos actions; l'horizon qu'elles nous découvrent est une nouvelle force. Chaque résultat séparé est jugé et refoulé par celui qui suit. Chacun de nous semble être contredit par les faits nouveaux ; il n'est en réalité que limité par eux. Le nouveau est toujours haï par l'ancien, et semble à ceux qui vivent dans le vieil état de choses un abime de scepticisme. Mais l'œil s'habitue bien vite à un nouvel état de choses, car l'œil et le nouveau phénomène qu'il contemple sont les effets d'une même cause; alors apparaissent l'innocence et la bienfaisance de ce nouvel ordre, qui luimême, lorsqu'il aura dépensé toute son énergie, pâlira et s'évanouira devant les révélations d'une nouvelle heure.

Ne craignez pas les nouvelles généralisations. Ce fait que voilà semble épais et matériel, et menace de dégrader tes théories sur l'esprit. Ne lui résiste pas, car il ira en se raffinant, et élèvera tes théories sur la matière au niveau de tes théories sur l'esprit.

Si nous observons le domaine de la conscience humaine, nous voyons que là non plus il n'y a pas de fixité. Aucun homme ne suppose qu'il peut être entièrement compris et qu'il peut se comprendre entièrement luimême. Si je découvre en lui quelque vérité, si je le vois reposer enfin au sein de l'àme divine, je ne conçois pas comment il aurait pu en être autrement. Il sent que la dernière chambre, le dernier cabinet de son âme ne furent jamais ouverts; qu'il y a toujours en lui un résidu inconnu, impossible à analyser. Tout homme croit qu'il y a en lui des possibilités plus grandes que les actes précédents et actuels de son existence.

Nos humeurs ne s'accordent pas entre elles. Aujourd'hui, je suis plein de pensées, et je puis écrire ce qui fait la joie de mon intelligence. Je ne vois aucune raison pour ne pas avoir demain la même pensée, la même puissance d'expression. Ce que j'écris, pendant que je l'écris, me semble la chose du monde la plus naturelle; mais hier pourtant je voyais un vide effrayant là où je vois aujourd'hui tant de choses, et je suis sûr que dans un mois d'ici je me demanderai quel est celui qui écrivait tant de pages d'un seul jet. Hélas! quelle foi infirme! quelle volonté timide! quelles vastes oscillations d'un flot immense! je suis un dieu dans la nature, je suis une herbe au pied d'un mur.

L'effort continuel pour s'élever au-dessus de soi-même, pour atteindre un sommet supérieur à celui que nous avons atteint en dernier lieu, se traduit de lui-même dans les relations de l'homme. Nous avons soif d'approbation; cependant nous ne pouvons pardonner à celui qui nous approuve. L'amour est ce qu'il y a de plus doux dans la nature; cependant si je possède un ami, je suis tourmenté par le sentiment de mes imperfections. Cet amour de moi accuse mon compagnon; car s'il était assez élevé pour pouvoir me dédaigner, alors je l'aimerais, et je ferais servir mon affection à m'élever vers des hauteurs nouvelles. On peut suivre les progrès d'un homme dans les chœurs successifs de ses amis. Pour chaque ami qu'il abandonne en vue de la vérité, il en gagne un meilleur. Comme je me promenais dans les bois en rêvant à mes amis, je me demandais pourquoi je jouerais avec eux à ces jeux idolâtres. Lorsque je ne m'aveugle pas volontairement, je connais et je sais très bien quelles sont les limites où s'arrêtent les mérites des personnes hautes et dignes. Elles sont riches, nobles et grandes, grâce à la libéralité de nos discours; mais la vérité est triste. O esprit béni que j'abandonne pour

les personnes qui n'approchent pas de toi! Chaque fois que nous cédons à une considération personnelle, nous perdons un état divin: nous vendons les trônes des anges pour un court et turbulent plaisir.

Combien de fois ne devons-nous pas apprendre la même leçon! Les hommes cessent de nous intéresser aussitôt que nous trouvons leurs limites. Le péché n'est que limitation. Aussitôt que vous avez rencontré les limites d'un homme, vous en avez fini avec lui. Peu importent ses talents, ses entreprises, sa science. Hier encore, il vous attirait et vous séduisait singulièrement; il était pour vous une grande espérance, une mer dans laquelle vous pouviez nager; mais aujourd'hui, vous avez trouvé les rivages de cette mer, vous avez reconnu qu'elle n'est au plus qu'un petit étang, et vous ne vous en inquiétez pas davantage que si vous ne l'aviez jamais vue.

Chaque pas que nous faisons dans la pensée réconcilie vingt faits contraires en apparence, et nous les montre comme des expressions différentes d'une loi unique. Aristote et Platon sont considérés comme les chefs de deux écoles respectives. Un homme sage verra qu'Aristote platonise. En entrant d'un pas plus avant dans la pensée, les opinions discordantes se réconcilient et ne nous apparaissent plus que comme les deux points extrêmes ⚫ d'un même principe, et nous ne pouvons pénétrer jamais

assez avant dans les sphères de l'âme pour toucher le point extrême où de plus hautes visions ne se présenteront plus à nous.

Tremblez lorsque Dieu envoie un penseur sur notre planète. Toutes choses sont en péril alors. C'est comme lorsqu'une conflagration a éclaté dans une grande cité : personne ne sait quelles choses sont en sûreté, et comment finira l'incendie. Il n'y a aucune partie de la science qui ne doive être retournée de tous côtés; il n'y a pas nne réputation littéraire, un de ces noms que nous ap

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