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la volonté ne m'ont pas aidé et secouru du plus petit degré.

Nos actions spontanées sont toujours les meilleures. Vous ne répondrez jamais aussi bien à mes questions par toute votre attention et toute votre délibération que par votre intuition spontanée qui vous a saisi ce matin à votre lever, qui ce matin est venue vous trouver dans votre promenade appelée par votre méditation d'avant le sommeil. Notre pensée est toujours une pieuse réception. C'est pourquoi la vérité de nos pensées est viciée tout autant par une trop violente direction donnée à notre volonté que par une trop grande négligence. Nous ne déterminons pas ce que nous pensons. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'ouvrir nos sens, de les débarrasser, pour ainsi dire, de tous les obstacles qui empêchent leur communication avec le fait, et de mettre l'intelligence à même de voir. Nous n'exerçons sur nos pensées qu'un léger contrôle. Nous sommes les prisonniers des idées. Elles nous emportent par moments dans leur ciel et s'emparent si pleinement de nous que nous restons ébahis et regardons comme des enfants, sans avoir aucun moyen de les conquérir et de les faire nôtres. Mais ce ravissement cesse peu à peu; alors nous nous interrogeons, nous nous demandons où nous avons été, ce que nous avons vu, et nous faisons avec autant de vérité que nous pouvons le récit du spectacle que nous avons contemplé. Mieux nous pouvons nous rappeler ces extases, plus l'ineffaçable mémoire met en lumière leur résultat que confirment tous les hommes et tous les âges. Ce résultat se nomme vérité. Mais la vérité cesse du moment que nous cessons de nous rappeler et que nous essayons de corriger notre récit et d'inventer.

Si nous considérons les personnes qui nous ont stimulés et qui nous ont instruits, nous apercevrons la supériorité du principe spontané et intuitif sur les principes arith

métiques ou logiques. Le principe spontané contient toujours le principe logique, mais seulement en virtualité et en puissance. Nous demandons à tout homme une forte logique; nous ne pouvons lui pardonner l'absence de cette qualité, mais elle ne doit point trop parler et trop se manifester. La logique est le revêtement progressif et proportionné de l'intuition; mais sa vertu est de rester une méthode silencieuse; dès l'instant où elle apparaît avec ses propositions, et où elle cherche à avoir une valeur séparée et particulière, elle n'en a pas plus aucune.

Quelques images, quelques mots, quelques faits que d'autres oublient restent dans l'esprit de chaque individu sans qu'il fasse effort pour les y imprimer et lui servent ensuite à expliquer des lois importantes. Tous nos progrès sont un enveloppement semblable au bourgeon végétal. Vous avez d'abord un instinct, puis une opinion, puis une connaissance, comme la plante a sa racine, ses bourgeons, ses fruits. Coufiez-vous à l'instinct jusqu'à la fin, bien que vous ne puissiez donner la raison de cette confiance. Il est inutile de trop se presser; en vous confiant à l'instinct jusqu'à la fin, il mûrira en luimême la vérité, et vous saurez alors pourquoi vous croyez; la connaissance sortira de la croyance.

Chaque esprit a sa méthode qui lui est propre. Un homme vrai ne se conduit jamais par les règles du collége. Ce que vous avez réuni d'une manière naturelle nous surprend et nous réjouit lorsqu'il nous est montré; car nous ne pouvons pénétrer nos secrets mutuels. De là il résulte que les différences entre les dons naturels des hommes sont insignifiantes, en comparaison de leur richesse commune. Pensez-vous que le porteur d'eau et le cuisinier n'aient pas d'anecdotes, d'expériences étonnantes pour vous? Chacun de nous en sait autant que savant. Les murailles des esprits grossiers sont couvertes de faits et de pensées. Un jour ils prendront la lanterne

le

et liront les inscriptions. Chaque homme, selon son degré d'esprit et de culture, sent sa curiosité s'enflammer en songeant à la manière de vivre et de penser des autres hommes, et surtout de ces classes dont les esprits n'ont pas été domptés par la férule de l'éducation de l'école.

Cette action instinctive ne cesse jamais dans un esprit sain, mais devient au contraire plus riche et plus fréquemment informée de tous les divers états de culture. Enfin, vient l'ère de la réflexion, époque où non-seulement nous n'observons pas, mais encore où nous prenons de la peine pour observer, où de propos délibéré nous nous asseyons et considérons une vérité abstraite, où nous tenons ouvert l'œil de l'esprit dans toutes les occupations ou tous les modes d'existence que nous traversons, en conversant, en lisant, en agissant; désireux que nous sommes d'apprendre la loi secrète de chaque classe de faits.

Quelle est la tâche la plus dure qu'il y ait au monde? Penser. Je voudrais me placer dans l'attitude préférable pour considérer une vérité abstraite, et je ne puis. Je m'écarte, je me penche de ce côté ou de celui-là. Il me semble comprendre la pensée de celui qui disait qu'aucun ne pourrait voir Dieu face à face et vivre ensuite. Par exemple: un homme examine les bases du gouvernement civil. Qu'il tende sans répit, sans repos, son esprit dans une direction unique; toute son attention ne lui profitera pas longtemps. Ses pensées flottent devant lui. Nous ne faisons qu'apercevoir, que prévoir obscurément la vérité. Nous disons : je marcherai, et la vérité prendra pour moi forme et clarté. Nous marchons, et nous ne la trouvons pas. Il nous semble alors qu'il est nécessaire de la tranquillité et de l'attitude composée du cabinet pour saisir la pensée. Mais nous entrons, et nous sommes aussi loin d'elle qu'auparavant. Enfin, à un certain moment et sans s'annoncer, la vérité se

montre. Une certaine lumière errante apparaît, c'est le principe que nous cherchions. Mais si l'oracle arrive, c'est qu'auparavant nous avions mis pour ainsi dire le siége devant le sanctuaire. Il semble que la loi de l'intelligence ressemble à cette loi de la nature selon laquelle nous aspirons d'abord pour respirer ensuite, selon laquelle le cœur, tantôt attire, tantôt repousse le sang; la loi des ondulations. Ainsi, tantôt vous devez faire travailler votre cerveau, et tantôt vous devez suspendre toute activité et regarder simplement ce que vous montre la grande àme.

Nos intellections sont simplement perspectives. L'immortalité de l'homme est aussi légitimement prêchée par nos intellections que par nos volitions morales. Chaque intellection est simplement perspective, sa valeur présente est la moindre. C'est une petite semence. Examinez ce qui vous réjouit dans Plutarque, dans Shakspeare, dans Cervantes. Chaque vérité qu'un écrivain acquiert est une lanterne qu'il tourne aussitôt sur les faits et les pensées qui se trouvaient déjà dans son esprit. Et voyez, tous les vieux meubles, tout le rebut qui encombraient son grenier deviennent précieux. Chaque fait trivial de sa biographie particulière devient une explication de ce nouveau principe, revient au jour, et réjouit tous les hommes par son piquant et son charme nouveau. Les hommes disent, où a-t-il trouvé cela, et pensent qu'il y quelque chose de divin dans sa vie. Mais non, ils ont en eux des myriades de faits qui seraient tout aussi beaux s'ils avaient une lampe pour fouiller les recoins de leur esprit.

Nous sommes tous sages; la différence entre les personnes ne consiste pas dans la sagesse, mais dans l'art. Je connaissais dans un club académique une personne qui avait toujours pour moi beaucoup de déférence, qui, me voyant du goût pour écrire, s'imaginait que mon ex

périence était supérieure à la sienne, tandis que moi je voyais que son expérience valait tout autant que la mienne. Donnez-moi son expérience et j'en ferai le même usage que de la mienne. Il s'attachait à l'ancien, et puis au nouveau, tandis que moi j'avais l'habitude de réunir l'ancien et le nouveau, qu'il n'avait pas appris à marier ensemble. Ce fait peut se vérifier par de grands exemples; peut-être si nous rencontrions Shakspeare, n'aurions-nous conscience d'aucune grande infériorité de notre part, mais au contraire d'une grande égalité; seulement il possédait une étrange habileté à classer les faits et à s'en servir, habileté dont nous manquons. Car, nonobstant nos incapacités absolues à produire des œuvres comme Hamlet et Othello, voyez comme cet esprit, cette immense connaissance de la vie et cette limpide éloquence trouvent facilement entrée dans notre

âme.

Si vous cueillez des pommes au milieu des rayons du soleil, si vous faites le foin ou si vous sarclez la moisson, et que vous vous retiriez ensuite dans votre chambre, que vous fermiez les yeux en les pressant avec la main, vous verrez encore des pommes dorées par la brillante lumière, pendant aux branches des arbres avec leurs bourgeons et leurs feuilles, ou bien le gazon, ou les glaïeuls, et cela cinq ou six heures après que ces objets auront disparu de vos yeux. Dans le cerveau, sans que vous le sachiez, se trouvent les impressions de l'œil. De même votre mémoire conserve la série complète des images naturelles que votre vie vous a présentées, bien que vous ne le sachiez pas davantage; qu'un frissonnement de passion jette la lumière dans leur chambre noire, et l'active puissance de cette passion va directement et immédiatement chercher l'image qui lui convient, comme étant l'expression de sa pensée momentanée.

Nous restons longtemps avant de découvrir combien

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